‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 32 sur 106 · MADONE DE SAN LUCA · texte numérisé non relu

MADONE DE SAN LUCA

de jouir du paysagi?. Ce superbe portique se déroule avec grâce dans la plaine, puis il s'élève en serpentant sur le flanc de la colline, et vous introduit doucement au temple de 3Iarie. Nous ne lûmes pas sans émotion les noms des personnes dont la libéralité a construit ces superbes arceaux. Ici, ce sont les tailleurs, les tailleuses, les tapissiers; là, les domestiques de la ville ; un peu plus loin, les bûcherons, les maçons, qui ont réuni leurs épargnes pour élever une, deux et même trois arcades.

N'ous gravîmes lentement celte rampe sanclidée par les prières et par les larmes de tant de pieux pèlerins qui l'avaient montée avant nous et qui la montent encore chaque jour. Condjien de fois, pendant le voyage, le cœur attendri demande un peu de cette confiance filiale qui enfante les consolants niirales, dont vous voyez les preuves aussi touchantes que variées dans les nombreux ex-voto suspendus à l'autel de Marie! Nous exprimâmes au sacristain le désir de vénérer la sainte image. Notre demande fut transmise au prêtre préposé à la garde de la madone, et qui seul a le droit de la découvrir. Des flambeaux furent allumés; le prêtre se revêtit du rochet et de l'étole, et nous le suivîmes derrière le maître autel. Arrivés avec lui au-dessus d'un escalier à double rampe, nous nous mîmes à genoux, et trois fois nous saluâmes, par la prière angélique, la Mère des hommes et la Reine des anges. Une porte en bronze tourna sur ses gonds roulants, et nous fûmes appelés, l'un après l'autre, à contempler les traits à jamais vénérables de l'auguste Vierge. Que le portrait soit d'après nature, comme on le prétend, ou que ce soit un type traditionnel, il est certain qu'il répond à l'idée que les siècles chrétiens nous ont transmise de la figure de la Mère du Sauveur. Un ovale d'une grande pureté, des yeux parfaitement fendus, des sourcils gracieusement arqués, une admirable proportion des parties, une teinte de froment, quelque chose de grandiose dans les traits, et une douceur indéfinissable répandue sur l'ensemble : voilà ce que je pus remarquer dans celle peinture saisissante, à laquelle le temps a nécessairement fait perdre une partie de son expression.

Chaque année la Reine de la montagne descend dans la ville; elle y. l)asse trois jours. Sa marche est un triomphe ; les habitants de Bologne et ceux de toute la province, accourus à la fête, composent le cortège. Le cardinal-archevêque attend l'aimable princesse à la porte de la ville, dont il lui présente les clefs. Après l'avoir reçue avec tous les honneurs dus aux têtes couronnées, il la porte lui-même à l'église de Sainl-Pierre. Elle reste quarante-huit heures environnée, nuit et jour, des hommages empressés d'un peuple immense. Le troisième jour elle visite la cathédrale, où elle donne sa bénédiction. De là elle reprend le chemin de son palais aérien, pour protéger l'heureuse cité qu'elle voit à ses pieds. Son retour n'est pas moins pompeux que sa venue ; il a lieu dans les premiers jours de mai. Or, il faut avoir vu l'Ilalie pour comprendre tout ce qu'ajoutent de charmes et de splendeurs à cette fête brillante, et les beautés

du printemps et ^a pureté du ciel. Cette vision d'un monde supérieur a passé; et tout ce peuple italien est heureux; et ces imaginations si vives, et ces cœurs si inflammables, sont de nouveau sanctifiés par de chastes images, par de pieuses émotions ; et resprit a remporté une victoire de plus sur les sens. A l'Italie surtout le culte de la Reine des vierges est nécessaire ; de là, sans aucun doute, les fêtes, les symboles, les inscription^ les usages variés et nombreux, qui vous y rendent Marie présente à tout. Que le touriste léger ou impie ne voie dans ce fait universel qu'une superstition misérable, cela étonne peu : celui qui doute de tout, ne se doute ordinairement de rien. Quant à l'observateur judicieux, il y découvre avec admiration une des plus belles harmonies du Christianisme.

Après avoir confié à Marie nos vœux et ceux de nos amis, nous déposâmes à ses pieds, comme souvenir de notre fugitif passage, l'obole des pèlerins. Reprenant ensuite, heureux et contents, le chemin de la cité, nous descendîmes lentement la montagne sainte pour jouir du beau spectacle que nous avions sous les yeux. Devant nous se déroulait une vaste plaine bordée par les Apennins et sillonnée par le Reno, dont les eaux limpides laissent entrevoir les larges couches de gravier blanc qui lui servent de lit. Sur ce paysage riant et sévère, paraît la cité savante, avec ses vieux remparts, ses terres nombreuses et ses blanches villas, disséminées sur les crêtes environnantes.

Au pied de la montagne s'ouvre, sur la gauche, un nouveau portique, composé d'environ cent cinquante arcades : c'est le chemin du Campo santo. Tel est le nom vraiment chrétien qu'en Italie on donne aux cimetières, et les cimetières sont dignes de leur nom. Là, se réunissent aux monuments de la plus touchante piété envers les morts tous les témoignages de la foi la plus ardente à la résurrection future. Si, comme celui de Pise, le Campo santo de Bologne n'est pas formé de la terre sainte de Jérusalem, il n'en est pas moins un des plus vénérables et des plus beaux de l'Italie. Qu'on se représente un vaste carré entouré de grands arbres verts et de superbes portiques, avec de riches chapelles de dislance en distance, et des tombeaux plus riches encore ; puis des monuments plus modestes et de simples tombes, avec une multitude d'inscriptions dont l'esprit chrétien et l'allure antique font le plus grand honneur à la piété et au talent du savant abbé Schiassi, et l'on aura une légère idée de ce magnifique cimetière. Un voyageur janséniste y trouverait peut-être un peu trop de richesse mondaine et un peu moins de cette gravité religieuse qui convient au silencieux séjour de la mort.

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