‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 34 sur 106 · SAINT-ÉTIENNE · texte numérisé non relu

SAINT-ÉTIENNE

servit de demeure ; toutes les voûtes de ce cloître ont vu ses larmes et ses soufTrances; les murailles de ces petites cellules ont entendu sa voix; elles restent embaumées du parfum do ses prières et de ses vertus. De son vivant, celte vierge s'appelait Catherine. Dieu l'a glorifiée, et son nom est aujourd'hui sainte Catherine de Bologne. Ayant obtenu la permission de visiter son corps, miraculeusement conserve, nous entrâmes dans une petite chapelle ronde, entièrement tendue de velours rouge cramoisi, relevé d'or et de broderies. Au milieu est un trône surmonté d'un baldaquin, dont la grâce égale la richesse. La sainte est assise sur ce trône, le visage découvert; les mains également découvertes, reposent sur les genoux, et les pieds se voient au travers d'un cristal. Les membres ont conservé leur souplesse, mais la carnation générale est noirâtre (i), excepté à la partie inférieure de la joue droite, où elle est d'une blancheur éclatante : c'est la place sur laquelle la sainte mérita de recevoir un baiser de l'enfant Jésus.

Combien je m'estimai heureux d'être prêtre ! car, en celte qualité, il me fut permis non-seulement d'embrasser les pieds, mais les mains de la sainte, et de voir de près les objets vénérables sanctifiés par les mains de la thaumaturge. Les premiers chrétiens enterraient, avec le corps des martyrs, tout ce qui pouvait rappeler leur souvenir et les faire un jour reconnaître. Fidèles héritiers de cette pieuse coutume, les Italiens ont un soin admirable de conserver et de réunir autour des saints tous les objets qui furent à leur usage. Ainsi, dans cette chambre, vous voyez le scapulaire de la sainte, son mouchoir, ses heures, écrites de sa main, sa violoncelle, une tête de l'enfant Jésus, peinte par elle-même, enfin le crucifix miraculeux qui lui parla. Ils furent bien sincères les vœux que nous fîmes pour avoir auprès de nous, dans ces heureux instants, toutes les personnes qui nous sont chères ; du moins nous les recommandâmes de notre mieux à la puissante protectrice de Bologne, et nous sortîmes pour visiter Saint-Étienne.

5" Monument curieux à tous égards, l'église Saint-Étienne est composée de sept églises réunies, dont la première, qui remonte au iv^ siècle, fut bâtie par saint Pétrone. Si je connaissais un archéologue admirateur sincère et désintéressé de notre art chrétien, je lui conseillerais d'aller s'établir à Bologne et d'étudier chaque jour, pendant une année entière, l'église Saiut-Élienne. Atrium, fontaines sacrées, architecture de tous les styles, chapelles de toutes les formes, vieilles fresques du xii« et du xiii« siècle, peintures naïves, pleines de vie et de mouvement, madones, ex-voto, tombeaux de saints, il trouverait là un véritable musée, dont chaque objet forme une page de l'histoire de l'art depuis l'origine du Christianisme jusqu'à nos jours. En sortant de ce monument, que je crois

(0 Cela lient à une circonstance qu'il serait trop long de rapporter ici. Voyez la Vie de la Sainte, vers la fin.

unique au monde, il verrait encore suspendue au mur extérieur l'antique chaire à prêcher d'où l'on annonçait l'Évangile au peuple assemblé sur !a place publique.

Avant d'arriver à l'Académie, nous passâmes près du palais habité par Benoît XIV, alors que ce grand pape était archevêque de Bologne. Cette demeure, illustrée par tant de souvenirs, me rappela une anecdote qui caraclérise tout à la fois l'homme d'esprit et l'homme supérieur. Je ne sais quel mauvais poëte se permit de publier une satire amère contre le digne archevêque. Le prélat voulut la voir, et la lut avec beaucoup d'attention. Sans rien retrancher des injures dont il était l'objet, il retoucha plusieurs vers de sa main ; puis renvoya la pièce à l'auteur en lui disant : « Ainsi corrigée, je pense qu'elle se vendra mieux. »

La galerie de Bologne, pour laquelle nous allions h l'Académie, se dislingue par le choix des tableaux. L'attention se fixe principalement sur le Martyre de sainte Agnès, du Dominicain (i) ; la Madone delta pieta, du Guide; la Sainte Vierge in gloria, de Pérugin (2); et la Sainte Cécile de Raphaël (3). Ces compositions magnifiques sont placées dans la rotonde oii l'on arrive par un vaste couloir tapissé de tableaux antérieurs à la renaissance. Ce rapprochement jette un grand jour sur l'histoire de l'art et fait toucher au doigt la diflerence d'esprit et de faire, entre l'école catholique et l'école païenne. Pour expliquer ma pensée, je vous donne rendez-vous à Florence, où nous serons dans peu de jours.

Les Apennins. — Coslume. — La marquise Pcpoli.

Qui n'a pas entendu raconter dans son enfance, ou qui n'a pas lu dans sa vie, quelque histoire de brigands de la Forêt-Noire ou des Apennins? N'est-ce pas l'épisode obligé de la plupart des voyages anciens et modernes en Allemagne et surtout en Italie? Or, l'imagination conserve si fidèlement les premières impressions, que la nôtre se remplit d'images edrayantes dès qu'il fut décidé que nous traverserions les fameuses montagnes. A trois heures du matin, lorsqu'on nous tira du sommeil, la pensée des sgrazzatori fut, après celle de Bien, la première (pii se présenta. Le temps était en harmonie avec nos dispositions. Une nuit noire, un froid vif, un brouillard épais qui distillait de larges fiocons de neige, accompagnèreni notre silencieux dépari : Bologne dormait. Aux portes de la ville, le conducteur fit monter derrière la voiture un honnne vigou-

(1) Né à Bologne, en I06I.

(ï) Né à Pelouse, en 144G.

[^] Né à Urbain, en liSîi.

LES APPENNINS. — COSTUME. ^l

reux, qui, couché sur le magasin, devait veiller àla garde de nos bagages, attachés déjà par deux grosses chaînes de fer. Dans l'intérieur avaient lieu des récits éuiineninienl propres h égayer nos pensées. On racontait des assassinats qui venaient d'être commis, l'un depuis dix jours, l'autre depuis deux jours seulement.

Bientôt nous nous vîmes engagés dans une vallée profonde, véritaljle coupe-gorge, terminé par une montagne longue et aride : nous étions dans les Apennins. Là, quatre bœufs gris, aux cornes élancées, nous attendaient; de distance en distance nous étions relayés par une ou deux paires de ces utiles mais lents quadrupèdes. Le jour commençait; mais, hélas! point de brigands, point de rencontre, partant point d'épisode; je me dédommageai de cette privation en examinant le paysage. Rien de plus triste que la vue des Apennins, du moins dans la partie qui sépare Bologne de Florence. Vous ne trouvez ici ni les montagnes majestueuses de la Suisse, ni ses pics élevés, ni ses vallées gracieuses, animées par la chute des cascades ou par le bruit des torrents. Des montagnes inachevées, des crêtes semées çà et là, sans ordre, sans grâce, la plupart nues et sillonnées par de larges ravins ; d'autres couvertes de chênes rabougris : telle est l'esquisse du tableau qu'attristent bien plus qu'elles n'égaient des chaumières isolées, chétives demeures des rares habitants de ces lieux sauvages. Pendant dix-huit heures, nous restâmes engagés dans ces montagnes, suivant une route bordée de précipices et de croix rouges ou noires, qui marquaient la place où des événements funestes s'étaient accomplis. Grâce à Dieu, nous voyageâmes sans éprouver d'accident, et sans rencontrer le brigand des Apennins ; nous ne vîmes que son type et son classique costume porté par les inoffensifs montagnards.

Représentez-vous un homme aux traits mâles, aux cheveux noirs, au teint cuivré, la tête surmontée d'un chapeau à la Rohlnson, entouré d'un large ruban de velours noir, fixé sur le devant par une boucle oblongue; les épaules couvertes d'un demi-manteau et d'une veste ronde couleur marron, un gilet rouge, une culotte verte, des bas formant corps avec la semelle des souliers, et vous aurez, moins les pistolets à la ceinture et la carabine sur l'épaule, le sgrazzatorc des Apennins. Si, lorsque vous passerez, quelque montagnard vous accompagne, vous aurez, comme nous, ce type redoutable sous les yeux; si vous lui demandez à voir son couteau, il vous montrera froidement une arme dont la vue vous fera frissonner : c'est un poignard, dont la lame, mince, affilée, a neuf pouces de longueur. Enfin, si, comme nous encore, vous l'interrogez, il vous parlera de ses rencontres dans la forêt, ainsi que du courage et de la présence d'esprit dont il a eu besoin pour échapper aux brigands. Gardez-vous de laisser paraître quelque signe d'incrédulité; vous fermeriez la bouche à l'historien et vous auriez lieu de vous en repentir; adieu les aventures très-bien trouvées et racontées avec une pantomime vraiment divertissante. Libre à vous toutefois de ne pas croire à ses récits; car, à dire vrai, je crois les

sgrazzatori des Apennins beaucoup plus rares qu'on n'a bien voulu le raconter, rava avis in terris, etc.

Pour faire diversion aux histoires de brigands, nous parlâmes tour h tour de la France et de nos amis. A son tour, un voyageur, fixé depuis longtemps à Bologne, nous intéressa vivement en nous entretenant de la marquise do Pepoli. a Vous ne connaissez pas, nous dit-il, cette marquise-là? Quand je l'aurai nommée, vous serez tout surpris de retrouver, sous cette enveloppe italienne, un nom français, un nom illustre et cher aux vieux soldats de Tempire. La marquise Pepoli est mademoiselle Murât, fdle du roi de Naples. Mariée à Bologne, elle jouit d'une fortune considérable; mais ce n'est pas pour cela que je vous en parle. Son titre de gloire est d'être le modèle des maîtresses de maison et des mères qui entendent l'éducation de leurs fdles. Cette dame a la simplicité de croire que l'éducation est l'apprentissage de la vie. Une piété éclairée, douce et soutenue, cette piété utile à tout et qui est comme la pudique beauté de la vertu, forme la base de l'instruction et de la conduite de sa fille. Sous l'aile maternelle, la jeune enfant grandit en science, dirigée par d'habiles maîtres. Les leçons finies, mademoiselle, conduite par sa mère, entre dans tous les détails de l'économie domestique, soigne le linge, apprend à faire et à raccommoder les vêtements, tient note de la dépense; en un mot, s'initie, peu à peu, à la tenue d'une maison. La noble fille ne rougit d'aucun de ces soins; car sa mère lui a dit qu'il n'y a pas de sot métier, il n'y a que de sottes gens; qu'aux yeux de l'homme raisonnable on s'honore en pratiquant avec intelligence et fidélité les devoirs de son état, et que le royaume d'une femme est sa maison ; ses grandes affaires, les détails domestiques.

« Ainsi élevée, la petite fille de l'ancien roi de Naples sera, il est vrai, douce, pieuse, instruite, simple, modeste, courageuse, bonne épouse, bonne maîtresse et bonne ménagère; elle saura mettre l'ordre dans sa maison, surveiller les domestiques, passer au bleu les collerettes de ses enfants, tricoter des bas à son mari; elle sera, elle saura, elle fera tout cela, et, ce qui vaut mieux, elle n'en rougira point. Mais elle ne sera jamais une merveilleuse, habile à nager, à monter à cheval ou à faire des armes, ardente à fumer le cigare, à lire des romans; elle n'aura ni une loge au théâtre, ni une place réservée sur les banquettes des cours d'assises, pour se procurer des émotions et varier ses plaisirs. En d'autres termes, conclut le voyageur, la marquise menace le dix-neuyième siècle de lui donner une bonne femme de plus et une lionne de moins. »

Celte intéressante causerie nous fit oublier l'ennui du voyage, qui se prolongea outre mesure : nous n'arrivâmes à Florence qu'à deux heures après minuit.

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