‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 35 sur 106 · FLORENCE · texte numérisé non relu

FLORENCE

Florence. — Jardin de Boboli. — Coup d'œil sur l'bisloire de Florence.

Quelle fut notre surprise lorsque, ouvrant les yeux à la lumière, nous vîmes un ciel clair et transparent comme nous l'avons dans rintérieur de la France, aux beaux jours de l'été, de sentir une température aussi douce, et de voir une verdure aussi fraîche qu'au mois de mai! Afin de juger la ville dans son ensemble, nous nous rendîmes immédiatement au jardin impérial et royal de Boboli. C'est le jardin du célèbre palais Pitli, demeure actuelle du souverain. Il s'élève en amphithéâtre, et du haut de la terrasse nous pûmes contempler à notre aise la cité des Jkurs. Assise dans une plaine environnée de montagnes couvertes jusqu'à mi-côte d'une riante végétation, Florence ressemble à une perle dans le calice d'une fleur, dont les pétales, fraîches à la base, seraient flétries au sommet. La capitale de la Toscane, traversée par l'Arno, compte 100 mille habitants. Elle est bien bâtie, passablement pavée, et si cela peut vous plaire, remplie, en automne, des inévitables enfants d'Albion. Nous y rencontrâmes aussi quelques Français. Le soir, à table d'hôte, on ne parla guère que notre langue. J'en étais heureux et fier, lorsqu'une surprise bien agréable vint mettre le comble à ma joie. Au milieu du repas, je m'entendis demander par mon vis-à-vis, en bon français et à haute voix, des nouvelles de Nevers et de plusieurs de mes amis. L'aimable inconnu, qui savait si bien qui nous étions et d'où nous venions, était 31. le comte Th... W... C'est un de ces hommes rares, qui, par un heureux privilège, réunissent aux manières distinguées de notre ancienne noblesse l'esprit supérieur du littérateur exercé et le cœur du fervent chrétien.

Je reviens à Boboli. A l'entrée s'élèvent, sur leurs larges piédestaux, deux bonnes statues antiques, de porphyre oriental, représentant deux prisonniers Daces. Plus loin apparaît la statue colossale de Cérès et bien d'autres encore que je ne peux ou ne veux pas nommer. Les sculpteurs, dont les ouvrages décorent ce jardin, ont eu le triste talent de vous faire baisser les yeux à chaque pas. De la hauteur où nous étions placés, nos regards embrassaient la ville entière; à nos pieds coulait l'Arno, dont les ondes agitées semblent offrir une image exacte de l'histoire de Florence. Me rappelant que j'étais dans la terre natale du classique, je crus pouvoir me permettre une prosopopée.

Adressant donc la parole au fleuve, je lui dis : « Antique témoin des événements accomplis en ces lieux, raconte-moi ce que tu as vu? » 11 me répondit : « Longtemps avant les Romains, les Étrusques, colonie de Phéniciens, habitaient sur mes rives; l'accent guttural des Florentins

prouve leur descendance (i); je vis arriver l'élite de l'armée de César qui transforma la vieille ville en une ville nouvelle; Florence subit le joug de Rome, à qui elle fut unie par une large voie nommée Via caspia, dont tu peux encore reconnaître les ruines. Sous Néron elle fut traversée par un apôtre, nommé Fronlinus (2), que le chef des pêcheurs galiléens envoyait dans les Gaules : il y laissa tomber une étincelle du feu divin qu'il portait ailleurs; Florence devint chrétienne. Ravagée par les Barbares, elle fui rétablie par Charlemagne, ce grand restaurateur de l'Occident. En 1123 elle était assez puissante pour subjuguer l'antique Fiésole sa rivale. Deux siècles après, elle avait rempli le monde du bruit de son nom. Aux voûtes du Palazzo Vecchio, un tableau te rappellera ce fait unique peut-être, et si honorable pour la civilisation de Florence. Il t'offre la réception des douze ambassadeurs envoyés par diverses puissances au Pontife romain Boniface VIII pour le célèbre jubilé de l'an 1300, ambassadeurs qui tous se trouvèrent Florentins. Aussi le Pape, frappé d'une telle rencontre et de cette réunion de Florentins, gouvernant l'univers, leur dit : Vous êtes un cinquième élément. La liste des puissances dont ces Florentins étaient ministres ne te paraîtra pas moins extraordinaire que le fait lui-même; la voici : la France, l'Angleterre, le roi de Bohême, l'empereur d'Allemagne, la république de Raguse, le seigneur de Vérone, le grand Kan de Tartarie, le roi de Naples, le roi de Sicile, la république de Pise, le seigneur de Camérino, le grand maître de Saint-Jean-de-Jérusalem (3).

n Tour à tour aristocratique et démocratique, Florence acquit par son commerce avec l'Asie d'immenses richesses qui amenèrent sa ruine. Mes eaux furent souvent rougies du sang de ses plus nobles citoyens. Détourne les yeux de ce triste spectacle, et porte-les sur les grands hommes que cette terre a produits. Sans parler de beaucoup d'autres, c'est ici qu'ont vu le jour le Dante, le prince des poètes et le créateur de la langue italienne; Machiavel, qui déshonora son génie en se faisant l'apùtre de l'astuce; 31ichel-Ange, qui immortalisa le sien, comme peintre, comme sculpteur et comme architecte; Brunelleschi, dont la coupole de Florence redit la gloire sans souillure; Fra Bartolonico, qui ne fut jamais plus grand que lorsqu'il brûla les ouvrages licencieux de son habile pinceau; Cimabué, dont la renommée grandit à mesure que l'art redevient catholique; saint Antonin, la perle des évêques du quinzième siècle; Léon X, qui sut tenir tête aux terribles orages du siècle suivant; saint Philippe do Néri, le modèle dos prêtres; le bienheureux Hippolytc Galantini, dont les pauvres et les enfants bénissent la mémoire pondant que le Ciel couronne ses vertus; saint Philippe Benizzi, l'honneur des Scrvitcs et l'apôtre de la paix entre les Guelfes et les Gibelins; enfin sainte Madeleine de Pazzi, la Thérèse de rilalio. »

(ODfîs inscriplioiis, des médailles Irouvées à Florence, semblent établir le même (ail selon le dorteur I.uini. — («) Voyez Fogtjiiiio, de ilincre cl episcopatu romauo Uivi Pctvi^ (3) Voyez Valéry, 1. 11, 171.

COIT d'oeil sir FLORENCE. 8;)

C'est ainsi que les fastes de Florence passaient sous mes yeux avec les ondes du fleuve qui s'en allait porter le tribut monotone de ses eaux à la mer d'Étrurie, comme les hommes, jadis vivant sur ses bords, avaient porté celui de leur vie pure ou souillée au grand océan de l'étornilé. Après cette le(.'on d'histoire, nous rentrâmes à l'hôtel avec l'espérance d'une riche moisson pour le lendemain.

Baptistère. — Cathédrale. — Monuments du Dante, de Giotto, dcMarcileFicin. — Statues de saint Miniat, de saint .^nionin. — Déniiicrs. — S;iinl Zénobe. — Souvenir du Concile général. — Campanile. — F.glise Saint-Lauicnl. — Chapelle des Mcdici^. — L'Annunziala. — Sainte-Madeleine de Pazzi. — Inscription d'Arnolf'o. — Allumettes chiininues. — Trait de mœurs.

Notice première visite fut pour le Baptistère. La fondation de cet édifice, due à la pieuse Théodelinde, reine des Lombards, remonte au vi'^ siècle. II est de forme octogone et tout revêtu de marbre; mais à part les trois fameuses portes en bronze, je préfère le Baptistère de Parme. La plus ancienne, placée au midi, fut exécutée en 1330, par André de Fisc. Elle offre, en vingt compartiments, l'histoire de saint Jean et diverses vertus. Dans la Vmtalion et la Présentation, les figures de femmes ont une grâce, une décence, une sorte d'embarras timide rempli de charmes. Il ne faut pas oublier la date de ces compositions simples et de bon goijt, chefsd'œuvre de Chiberti; les deux autres portes remontent au xn"* siècle. Celle du milieu est si belle que Michel-Ange prétendait qu'elle mériterait d'être la porte du paradis. Entre tous les bas-reliefs qui décorent les panneaux, on adtnire surtout les sujets de l'Ancien Testament. A côté de la porte principale sont deux colonnes de porphyre, prises sur les Sarrasins; et les chaînes de fer qui y sont attachées per])étuent le souvenir d'une célèbre victoire remportée par les Florentins sur les Pisans.

Du Baptistère nous passâmes à la cathédrale Santa Maria del Fiore. Cette immense église a 467 pieds de longueur; la largeur de la coupole surpasse de sept pieds deux pouces celle de Saint-Pierre de Rome. Tout l'extérieur, à l'exception de la façade, est incrusté de marbres de diverses couleurs. A la hauteur des nefs règne une terrasse dont la balustrade, tout en marbre, est découpée comme une dentelle; vous en avez une seconde à la base de la coupole, qui entoure cette partie aérienne de l'édifice comme une guirlande de fleurs. Les fenêtres sont ornées de sculptures, de colonnes en spirales, de mosaïques et de pyramides, ainsi que les quatre portes latérales. L'intérieur de l'église est riche de monuments, de statues et de tombeaux. A côté d'une porte latérale est une peinture sur bois, représentant le Dante, vêtu en bourgeois de Florence et couronné de lauriers. Près de lui on voit une image de la Divine Co-

médie, et une vue de Florence. C'est le seul monument que l'ingrate république ait consacré à son illustre poêle, qui mourut exilé à Ravenne, oi!i nous visiterons plus tard son superbe tombeau. Vous remarquez ensuite les monuments de Giotto et de Marcile Ficin.

Au premier rang des statues figure celle de saint Miniat, martyr; elle est de grandeur colossale. Pour honorer des vertus et un courage surnaturel, je conçois que l'art excède les proportions ordinaires. Miniat, soldat romain, était en garnison à Florence lorsque Dèce ralluma le feu de la persécution contre les chrétiens. Le vétéran, sommé de sacrifier aux idoles, montra qu'il savait braver pour son Dieu la mort qu'il avait tant de fois bravée pour son prince; il la reçut ou milieu des tourments : son triomphe prépara celui de la légion Thébaine, et Florence a conservé religieusement un nom que le Ciel écrivit dans ses fastes immortels. Les reliques du glorieux martyr et de ses compagnons reposent dans une église dédiée en son honneur, hors la porte di San Miniato. Ce vénérable sanctuaire, soutenu par trente-six colonnes de marbre d'une élégance remarquable, mérite l'attention particulière du voyageur. Un autre statue colossale est celle de saint Antonin, archevêque de Florence, dont les reliques enrichissent la cathédrale. Heureuses les villes qui trouvent dans leur propre sein les modèles et les maîtres de toutes les vertus ! plus heureuses celles qui ont le bon esprit de perpétuer par des monuments leur précieuse mémoire! Je ne connais pas de y;«/77o//s/«e mieux entendu.

Noble enfant de Florence et père de sa patrie, Antonin naquit en 1309, Doué des qualités les plus rares, il dut à un prodigieux tour de force intellectuel son entrée dans l'ordre de Saint-Dominique. A l'âge de quinze ans, il se présente au prieur de Fiesole et le conjure de l'admettre parmi ses novices. Le prieur, qui voulait éprouver une vocation si précoce, lui dit : « Vous serez reçu, mon fils, lorsque vous aurez appris par cœur le Décret de Gratien. » Quiconque connaît un peu le corps du droit canon, avouera sans peine qu'une semblable condition pouvait passer pour un véritable refus. Antonin n'y voit qu'une dilhcullé; il se met au travail, et douze mois ai)rès il revient se présenter au prieur. Interrogé, le jeune prodige récite, répond, discute avec tant d'assurance et de supériorité, qu'il est reçu par acclamation. C'est lui qui, plus tard, répondait à Eugène IV, décidé à le faire archevêque : « Voudricz-vous, Très- Saint-Pèrc, traiter en ennemi un homme à qui vous avez donné tant de marques de l)onté? » Le pape fut inflexible. Antonin, archevêque, visitait régulièrement son diocèse. Une mule composait tout son équipage. Quand il n'avait plus rien à donner, il la vendait pour assister les pauvres. Des personnes riches demandaient alors h. l'acheter, pour avoir occasion de la rendre au Saint en forme de présent : ce pieux trafic dura longtemps; et n'était la conscience de cerl;uns personnages qu'il ne faut pas nommer, aucune marchandise n'aurait été vendue plus souvent

BÉNITIERS. — SAINT ZENOBË. 8?

que la mule de saint Antonin, ou la couverture de laine de saint Jean l'Aumônier.

Aux deux premiers piliers de la grande nef sont deux anciens bénitiers, dont l'un est remarquable par ses sculptures, et l'autre en grande vénération pour avoir contenu les os de saint Zénobe. Comme Antonin, enfant, protecteur, patron, apolre de Florence, Zénobe, descendant de Zénobie, la reine de Pabnyre, naquit au iv« siècle. Pèclié dans le gouffre de l'idokltrie, il devint à son tour pêcheur d'hommes. Ses premières conquêtes furent son père et sa mère. Ami de saint Ambroise et du pape Damase, il mourut sous le règne d'Honorius, et fut déposé dans la cathédrale, où il continue de veiller sur la famille qu'il engendra à J.-C.

Santa Maria del Fiore rappelle un autre fait qui tient une large place dans l'histoire. Elle vit, en 1438, le célèbre concile œcuménique où fut signée, entre l'Orient et l'Occident, l'union si longtemps désirée, tant de fois rompue, et qui, cette fois encore devait être bientôt foulée aux pieds par les Grecs, pour le malheur de leur nation. Les conférences préparatoires se tenaient au couvent des dominicains, et les conclusions ou séances publiques à la cathédrale.

Voilà une faible partie des souvenirs qui assiègent le voyageur lorsqu'il visite ce monument, tant de fois vénérable. Vous tous, qui cherchez des inspirations dans cette belle terre d'Italie, s'il m'était permis de vous donner un conseil, je vous dirais : Ne négligez pas ces souvenirs ; croyez-moi, ils servent merveilleusement à éveiller, à développer par le sens religieux que j'appellerai sans crainte la seconde vue de l'artiste.

A Florence, le clocher est isolé de la cathédrale ; celte anomalie se rencontre souvent en Italie, surtout dans la Romagne, où domina longtemps le goût bysantin. De forme quadrangulaire et revêtu, de la base an sommet, de marbre précieux, le clocher de Santa Maria del Fiore est bien le plus élégant et le plus gracieux campanile que nous ayons vu, et je crois, qu'on puisse voir. Les amateurs voudront bien ne pas oublier qu'il est l'ouvrage de Giotto ; ce qui prouve que le père de la peinture moderne, le roi de l'art chrétien, n'avaitpas eu besoin des classiques modèles d'Athènes et de Rome pour créer des chefs-d'œuvre.

En sortant du Duomo nous trouvâmes les rues encombrées de Toscans et de Toscanes venus au marché. Toute celte foule, en costume pittoresque, présentait un spectacle très-animé et un coup d'œil fort curieux ; il nous fut permis d'en jouir h notre aise en nous rendant à l'église Saiiit- Laurent.

Ici se trouve la chapelle des Médicis, qui rappelle la magnificence de celle de Versailles. On y voit de plus les tombeaux de cette illustre famille, d'abord marchande, puis princière, puis alliée avec la plus noble maison de l'univers, la maison de Bourbon, puis éteinte ! ! ! ! Et là, tout

près, est une autre chapelle, destinée à la sépulture des princes autrichiens qui régnent aujourd'hui à Florence. Ainsi passent les couronnes d'une tète à l'autre; ainsi passent les hommes; ainsi passent les dynasties. Une chose seule ne passe pas : la mort! qui réduit au même néant les princes de la terre, à quelque nation qu'ils appartiennent.

Notre pèlerinage se termina par la visite des deux, églises de VAnnmiziata et de Sainte-Madeleine de Pazzi. Dans la première, on conserve une image miraculeuse de la sainte Vierge, en grande vénération parmi les Florentins. Après avoir salué la Reine du temple, on admire plusieurs tableaux d'Andréa del Sato (i), représentant les principaux traits de la vie de saint Philippe Benizzi. Pour en comprendre un des plus remarquables, il faut se rappeler que le Saint, étant à l'agonie, mit tous ses frères en émoi, en leur demandant son livre. Les bons religieux ne pouvaienlVéussii' à le trouver, bien qu'ils lui en eussent présenté un grand nombre. Enfin, on lui apporta son crucifix : « Oui, voilà mon livre, » dit le Saint moribond ; et l'étudiant une dernière fois avec amour, il mourut au milieu de sa ravissante lecture. La chapelle qui renferme l'image miraculeuse est d'une richesse incroyable : le pavé est de porphyre et de granit égyptien ; les murs du petit oratoire sont incrustés d'agate, de jaspe et d'autres pierres précieuses; il possède toutes les magnificences de la nature et du génie. L'église Sainte-Madeleine nous offre un ornement qui surpasse tous les chefs-d'œuvre de l'art : ce sont les reliques de la Sainte. Qu'on aime à vénérer, sous ces voûtes étincelantes de dorures, le corps virginal de l'illustre amante du Sauveur! Qu'on aime à se rappeler, en présence de son glorieux tombeau, et ces chants inspirés pour le bien-aimé de son âme, et cet amour brûlant qui lui faisait dire : «^ Pour communier, je n'hésiterais pas, s'il le fallait, à entrer dans la caverne d'un lion ! »

En repassant auprès de la cathédrale, nous nous arrêtâmes devant le monument élevé h la gloire d'Arnolfo di Lapo, qui fut l'architecte du célèbre édifice ; au bas du buste on lit l'inscription suivante :

Ilk Jtic est Anmlphus

Qui faccre jussus

Mdis metropolitanœ

Tanta ex decreto communis Florentinorum

Magnilkenlia extruend<e

Quantum nulla Itominum

Superare possct industria

Ingenti civium auso

Ob acicm animi ingentem

Parcmse prœbuit (i).

(i) Ne à Florence en 1488.

(s) " Celui-ci e.-t ArnoHo fini, nyaol reçu de la commune de Florence l'ordre de bâlir

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