‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 36 sur 106 · SAINTE-MADELEINE DE PAZZI · texte numérisé non relu

SAINTE-MADELEINE DE PAZZI

L'exagération italienne est devenue proverbiale chez nous autres enfants du Nord. De ce reproche que nous adressons ;\ tous les peuples méridionaux, il nous semblait en avoir la preuve dans l'emphatique éloge d'Arnolfo. Toutefois, la grandeur et la beauté du monument peuvent excuser la poétique licence de l'inscription; notre sentence fut donc suspendue jusqu'à plus ample informé. Mais voilà qu'une nouvelle pièce de conviction nous attendait deux pas plus loin. Comme la première, celle-ci n'était pas, il est vrai, gravée sur le marbre par ordre des magistrats de la cité ; elle était simplement écrite sur une boîte de carton, par je ne sais quel prolétaire inconnu. Cette circonstance ne lui ùtait rien de sa force; au contraire, elle fortifiait, en l'élargissant, la base du raisonnement suivant : Puisque l'exagération se trouve à tous les degrés de l'échelle sociale, le reproche adressé à ce peuple n'est pas sans fondement. Étudiant la nouvelle preuve qui venait de nous tomber sous la main, il ne faut pas oublier qu'on peut lire le caractère d'un peuple sur des plaques de marbre ou sur des boîtes do carton :

La naluie, féconde en bizarres porlrails, Dans chaque âme est marquée à de diflërenls traits : Un geste la découvre, un rien la fait paraître; Mais tout esprit n'a pas des yeux pour la connaître.

Un de mes jeunes amis avait acheté une boîte d'allumettes chimiques, de la composition de Philippe Bairier, d'Empoli en Toscane. Après avoir allumé ma bougie, je fus curieux de lire les vers italiens écrits sur ladite scatola de papier gris; prêtez l'oreille aux accents de cette muse ignorée :

Quai è causa del Giubbilo Cbe m'empie lutto il seno Che quasi vengo meno Per queito gran placer?

Ab ! sol la causa è quest.i, Avcr su tutti l'impero, Poter chernire allero Il mio neraico ognor; E dirgli sorridendo:

Ascolla risuonare D'ail uno ail' altro mare Il nome di Carrier (i).

M. Philippe Barrier, d'Empoli en Toscane, qui vous chantez sur ce ton,

une cathédrale d'une telle magnificence que jamais l'industrie humaine ne pûl la surpasser, se montra, par la hauteur de son génie, au niveau du gigantesque projet de ses conriloyens. •

(i) a Quelle est la cause de la joie qui inonde mon âme, et me donne un plaisir si grand que j'en tombe presque en défaillance? Ah ! la seule cause, c'est de l'avoir emporté sur tous; c'est de pouvoir toujours me moquer de mes rivaux et de leur dire en souriant : « Entendez retentir d'une mer à l'autre le nom de Barrier. »

pour avoir découvert des allumettes, permettez-moi de vous demander quels vers vous vous seriez adressés, si, nouveau Colomb, vous aviez trouvé l'Amérique?

27 NOVEiMBRE.

Une surprise. — Galerie du palais Pitli. — Jugement sur la Renaissance.

Cette journée, où le ciel se montrait aussi pur que la veille, commença par une surprise. Je vous la donnerais en mille que vous ne la devineriez pas. Quarante-huit heures auparavant, nous avions rencontré des Français à table d'hôte, aujourd'hui nous apprenons que nous sommes logés chez un... Nivernais ! Il est ainsi. Dès le matin, le maître d'hôtel, qui avait vu et enregistré nos passe-ports, vint me trouver, et me dit : « Je suis heureux, M. l'abbé, de voir un ecclésiastique de mon pays. — Vous êtes Français? — Mieux que cela : je suis Nivernais. Mon père et ma mère étaient de Nevers; j'ai encore un oncle dans cette ville; il est prêtre; vit-il encore? — Son nom, je vous prie? — M. B.... — Je le connais beaucoup. Quoique fort âgé, il se portait bien, il y a un mois, à l'époque de mon départ. » Et les larmes vinrent aux yeux de l'excellent homme; et nous fûmes en plein pays de connaissance; et nous voilà parlant et reparlant de Nevers et du Nivernais. Le digne M. B... me raconta son intéressante histoire; et, depuis ce moment, nous fûmes les enfants gâtés de l'hôtel de Porta Rossa.

Presque aussi heureux de notre rencontre que M. Philippe Barder de sa découverte, nous nous mîmes en course. La veille, Florence religieuse avait reçu notre visite; c'était aujourd'hui le tour de Florence artistique. La mère avant la fille : voilà ce qui s'appelle observer les convenances.

Les galeries du palais Pitti, les Ufflzi, le Palazzo Vecchio, l'Académie, nous virent successivement. Ces brillants sanctuaires de l'art durent être bien étonnés, eux accoutumés à tant de sourires approbateurs, à tant d'exclamations admiralivcs, de la mine habituellement sévère que nous leur fîmes. Pour nous justifier, il sufiira, je crois, de nous expliquer.

Nous étions dans les lieux de triste mémoire où, trois siècles et demi auparavant, l'art devenu sensuel et libertin avait répudié sa chaste épouse, la religion catholique, pour épouser l'impure mythologie de la Grèce et de Piomc. De toutes parts, nos yeux apercevaient les fruits dégradés de ce commerce adultère, déplorable divorce dont il faut rappeler la cause et les cflets. Le Christianisme qui avait purifié le monde des infamies païennes, qui l'avait sauvé de la barbarie des peuples du Nord, qui avait élevé les sociétés modernes à une si grande supériorité de mœurs et de lumières, avait aussi inspiré le génie des arts. Au feu toujours pur de ses autels, aux clartés toujours divines de ses mystères, le peintre, le sculpteur, l'architecte, le poète, l'orateur avaient allumé leur

Page 1