JUGEMENT SIR LA RENAISSANXE
salon de Mars; salon de- Jupiter; salon île Saturne; 3alon de V Iliade; salon de VÉducalion de Jupiter; salon d'Ulysse retournant à Ithaque; salon de Prométhée; salon de la Justice; salon de Flore; salon de \?i Musique.
Afin de ne pas se méprendre sur la pensée qui a présidé à cet arrangement et à ces dénominations, il faut noter : que ces derniers salons sont les plus riches et les plus magnitiques ; que le salon de Vénus est le premier; que chaque divinité tutélaire est peinte à la voûte de son salon, avec ses chastes attributs, ou dans l'accomplissement de quelques faits mythologiques, tous plus propres les uns que les autres à inspirer de célestes pensées. Au-dessous, sur les quatre parois du sanctuaire, vous voyez les tableaux des grands maîtres de la Renaissance. On dirait des ex-voto qui témoignent de la reconnaissance des artistes pour le dieu ou la déesse à l'inspiration desquels ils semblent se déclarer redevables des œuvres de leur pinceau.
Qu'en pensez-vous? Tout ce spectacle si parfaitement païen ne scmble-t-il pas la traduction littérale de la pensée artistique moderne et le témoignage irrécusable de l'alliance adultère accomplie à la fin du XV* siècle? La galerie de Florence ne semble-t-elle pas dire au jeune artiste : « Lève les yeux à la voûte de mes salons; voilà les dieux de la Peinture et des Arts; voilà ceux qui ont inspiré les chefs-d'œuvre qui brillent à leurs pieds ; tu n'as que faire de chercher dans le ciel des inspirations et des modèles : l'Olympe te suffît; la route t'est frayée par les traces lumineuses des grands maîtres; travaille, imite, espère. »
Étudions maintenant les résultats du principe païen, inspirateur de la Renaissance.
Les tableaux de la galerie se divisent en deux grandes classes : le.i sujets profanes et les sujets religieux.
Les premiers sont traités par les maîtres avec une grande perfection. On voit qu'ils ont été écrits de verve et de l'abondance du cœur. Il est telle figure devant laquelle le chirurgien peut faire un cours d'anatomie. La douceur, la force, l'éclat, les plus délicates nuances de la carnation ; la souplesse des chairs; les fibres, les nerfs, les muscles, les moindres tendons; le jeu complexe des organes, leur dilatation ou leur contraction, suivant les plaisirs ou les douleurs, ou les impressions naturelles de l'âme : rien n'y manque, k toutes ces qualités se joignent la régularité des proportions, l'irréprochable naturel des poses, la beauté ravissante du coloris, et la forme matérielle et la sensation physique se trouvent rendues avec une perfection désespérante. Cela devait être.
Avec le même plaisir et le même succès, le botaniste peut étudier certain vase de fleurs. Les pistils et les pétales avec leurs nuances si variées et si délicates; les feuilles, avec leur moelleux ou leur poli, que sais-je? la pose de la tige, son diamètre, son élévation : on est sûr de trouver là tout ce qui se trouve dans la nature, imité et rendu avec une exactitude admirable. Cela devait être encore. Ainsi, détails ànatomiqucs, précision do
dessin, beauté matérielle, pureté, vivacité, grâce de coloris; en un mot, tout ce qui est du domaine des sens, est reproduit avec un rare bonheur. Voilà pour les sujets profanes.
Quant aux sujets religieux, on devine ce qu'ils peuvent être : le peintre les a faits à son image, comme lui-même s'était fait à l'image des modèles païens et profanes. La forme matérielle ne laisse rien ou presque rien à désirer. Vous avez de beaux hommes et de belles femmes, des Grûces même et des Déesses; mais des saints et des saintes, peu ou point. On cherche le ciel, on ne trouve que l'Olympe ; Vœil admire, mais le cœur ne prie pas. Tout un ordre de sentiments, d'idées, d'images, déposé en nous par le catholicisme, et qui compose comme le fond de notre être surnaturel, reste sans traduction. Le peintre ne nous comprend pas ; son idiome n'est pas le nôtre : il parle chair, et nous parlons esprit.
De là les incorrections et les contre-sens qu'il commet lorsqu'il veut bégayer notre langue. Exemples : Nous nous rappelions les madones de Giotto, de Lippo Dalmasio, du bienheureux Angelico da Fiesole, et nous cherchions, dans celles qui sont suspendues aux salons de Mars ou de Jupiter, les naïfs attraits, la grâce pudique, la douce sérénité, la sainteté, en un mot, ce reflet divin qui brille dans les premières et auquel seul notre foi consent à reconnaître la Vierge Mère de Dieu. Hélas! nous ne le retrouvions plus, excepté peut-être dans la Madone du duc d'Albe, par Raphaël. Nous regardions encore, et nous découvrions, malgré nous, dans les Saints, les Saintes, les Martyrs, les Anges, un air de famille avec Apollon, Jupiter, les Grâces, les Muses, les Héros et les Héroïnes de* l'antiquité, qui nous rendait palpable l'inspiration sensuelle qui les a dictés. C'est ni plus ni moins ce qui doit être. Les grands maîtres de la Renaissance sont peintres vraiment religieux, comme ils furent vraiment chrétiens, momcninnômeni et par exception. De bonne foi, à qui espère-t-on faire accroire qu'en menant une vie toute sensuelle, en remplissant son esprit, sa mémoire, son cœur, de pensées, d'images et d'affections grossières, il suffit de savoir dessiner, d'avoir à la main un pinceau et devant les yeux la première Fornarina, douée de quelques attraits, pour faire une sainte, une Vierge, la plus pure des vierges? Oh! cela, voyez-vous, je ne le croirai jamais; car jamais je ne croirai que le flambeau divin du génie s'allume dans la boue des passions ! Cependant l'histoire est là pour nous dire que tels furent les modèles et la recette trop ordinaire des peintres du xvi" siècle et de leurs successeurs. Et on voudrait que nous eussions foi à l'inspiration religieuse de tous ces ouvriers-là ? Ci'edat Judœm Apollo...
Avoir trop sacrifié à la forme matérielle et négligé l'inspiration chrélicnne, voilà, je crois, les deux premiers reproches qu'on peut justement faire à la Renaissance. La galerie du palais Pilti nous apprend qu'elle en mérite un autre beaucoup plus grave. Avant la Renaissance on ne peignait pas le nu, et cela pour deux raisons : la première, parce que la religion
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chrétienne, essentiellement spirilualistc et morale, le défend. L'art était pris au sérieux et regardé comme un sacerdoce, comme une langue surnaturelle destinée à traduire un ordre d'idées, de sentiments et de beautés supérieures aux sens. Témoin, à diverses époques, la vie et les travaux de Cimabué, de Giolto, de Lippo Dalmasio, du B. Angclico da Fiesole, de son disciple chéri Benozzo Gozzoli; de Gentie Fabriano, de Thaddeo Bartolo, enfin des deux religieux Vital et Lorenzo, qui, peignant les cloîtres de Bologne, travaillaient ensemble comme deux frères, excepté quand il s'agissait de la mise en croix. Alors Vital se trouvait tellement anéanti par le sujet, qu'il l'abandounail tout à fait à son ami. Je pourrais citer d'autres exemples non moins remarquables de ce profond sentiment religieux apporté dans l'art par les peintres vraiment chrétiens.
La seconde raison pour laquelle on ne peignait pas le nu, c'est que cela n'était pas nécessaire h la perfection de l'art catholique. On cherchait à rendre exclusivement la beauté spiritneUc, la seule dont la vue élève audessus des sens. Or, cette beauté se réfléchit uniquement dans les yeux et dans les traits du visage. De là l'incomparable pureté des figures et le type vraiment divin qui distinguent les ouvrages des grands maîtres antérieurs au mouvement du xv^ siècle. On voit que cette partie absorbait leurs soins et leur talent; tout le reste, regardé comme accessoire, est traité avec une certaine négligence, devenue le sujet éternel de reproches poussés jusqu'à l'injustice sur les parties visibles des anciennes peintures. Cette dignité, cette sainte mission de l'art fut méconnue par les artistes nouveaux. Formés à l'école du paganisme, ils n'ont vu habituellement que la beauté matérielle, et pour la faire ressortir, ils ont peint le nu : et ils l'ont peint, les malheureux ! avec une abondance et une effronterie qui font baisser les yeux à la vertu, et qui doiveni couvrir de rougeur le front le moins pudique. Est-ce donc là, nous le demandons, le légitime usage ou l'abus de l'art ? Peut-on croire que Dieu a donné à l'homme le génie pour corrompre plus habilement?
Si, dans les sujets profanes, le nu dont je parle est un scandale, n'est-il pas dans les sujets religieux un contre-sens sacrilège? Le sens chrétien n'est-il pas révolté, lorsqu'on nous donne pour des saintes, des figures déshabillées et agaçantes comme des nymphes ou des sirènes, et pour l'auguste Mère de Dieu, une femme montrant à tous les regards un enfant complètement nu? Non, non, vous avez beau dire et beau faire, jamais on ne persuadera à aucun catholique que nos saintes avaient la désinvolture des déesses, et que la plus réservée de toutes les vierges, Marie, enfin, ait jamais donné au public un spectacle comme celui dont je viens de parler.
Toutefois, il nous fut doux de le reconnaître, et il nous est consolant de le proclamer, à ces contre-sens étranges, pour ne pas dire sacrilèges, la galerie de Florence offre d'honorables exceptions. Raphaël, le Titien, Murillo, le Guide, le Tinloret, Jules Romain, et d'autres encore, ont écrit
des pages vraiment chrétiennes, c'est-à-dire vraiment sublimes. 3Iais, ces exceptions admises, il est difficile de ne pas sanctionner les graves reproches adressés à la Renaissance. Elle a mis en honneur le culte de la forme jusqu'à le rendre idolâtrique; l'art a cessé d'être la langue du spiritualisme pour devenir la langue du sensualisme ; au lieu de rester un sacerdoce catholique, il a été trop souvent un sacerdoce dégradant et' corrupteur. Pour le fond, il a donc perdu plus qu'il n'a gagné à la révolution du xv^ siècle. Quant à la forme, pourrait-on prouver qu'en demeurant catholique il n'eût pas atteint à cette correction de dessin, à cette régularité de traits, à toute cette perfection de poses, de draperies cl autres accessoires dont la Renaissance se glorifie justement? Celui qui peut plus peut moins. L'art catholique s'était élevé jusqu'à la beauté idéale et spiritualiste : un peu de pratique lui eût donné le secret de la beauté sensible, dont les modèles sont palpables ; mais il les avait négligés pour les raisons énoncées plus haut. On pourrait citer en preuve les chefs-d'œuvre du Giotto et du B. Angelico, de Gaddi, etc. La chapelle des Espagnols, à Rome, possède plusieurs figures aussi belles de style et d'expression que celles de Raphaël, et les pensées sont plus profondes, les conceptions plus vastes. La madone de Sainte-Marie in Cosmedin, et Notre-Seigneur, à l'église des SS. Côme et Damien, sont admirables ; les figures sont d'une grandeur que Michel-Ange, Raphaël et tous les peintres qui les ont suivis n'ont jamais atteinte.
Nous sortîmes de la galerie de Florence les yeux éblouis, mais le cœur très-peu satisfait. A la vue de tant de génie si tristement dépensé, on gémit amèrement, et on ne trouve de consolation que dans l'espérance d'un retour à l'ordre, retour ardemment désiré aujourd'hui et dont chacun doit promettre de hâter le Scdulairc progrès de toute la puissance de sa faiblesse. Tel est le motif des réflexions qui précèdent; puisse-t-il en être la justification!
Anecdolc. — Le Palazzo Vcccliio. — Les Ulïizj. — Visite à M. le Chanoine B — Étal
moral de Florence. —Confrérie delà Miséricorde.— Cnléchismede persévérance.
Hier nous avions quitté la galerie pour nous rendre aux l'Ifizj, mais l'heure avancée nous obligea de remettre cette visite au lendemain. Pendant la nuit, l'Apre climat du nord avait remplacé la douce température de l'Italie. Le frileux Toscan, pris à i'improviste, ne savait comment s'emmaillolter dans son manteau. Son embarras nous apprêtait à rire, car le froid nous paraissait très-supportable. Il est vrai qu'avant de commencer notre belle et longue promenade, sur les rives pittoresques de l'Arno, nous avions eu soin de déjeuner avec un appétit qu'avait singulièrement favorisé la piquante conversation d'un voyageur anglais.