‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 39 sur 106 · ANECDOTE · texte numérisé non relu

ANECDOTE

Cet aimable couleur était un petit vieillard, grand expert en fait de voyages. Dans sa vie nomade, il avait visité plusieurs fois l'Europe entière. Rien d'important ne lui avait échappé, et il parlait de tout avec une exactitude et un h-propos qui donnaient à ses récits un charme et un inlorét toujours soutenus. Par un privilège bien rare parmi ses compatriotes, il s'exprimait dans notre langue avec élégance et sans accent. A des connaissances très-variées il joignait, ce qui est plus rare encore, une parfaite modestie. Donc, nous étions cinq ou six seulement dans la salle à manger-, la conversation était générale. On se demandait mutuellement ce qu'on avait remarqué dans les difl'érenles villes d'Italie.

.\u nombre des convives se trouvait un touriste, fort enthousiaste de ce qu'il avait vu. Mais ses éloges montaient au delà du superlatif, si, par hasard, l'objet de son admiration, ne fût-ce qu'une bagatelle, vous avait échappé. S'adressant donc au vieillard : « Monsieur, lui dit-il, avez-vous été à Gènes? — Oui, monsieur, j'y ai même fait un assez long séjour : je crois connaître cette ville. » Et il se mil à nous raconter en détail ce qu'il avait vu : églises, monuments, tableaux, palais, institutions, gloires nombreuses de la superbe cité, tout fut passé en revue. Après cette longue nomenclature, le touriste ajouta : « Avez-vous vu la villa Negroni? — ^on, monsieur. — Comment, vous n'avez pas vu la villa Negroni; mais vous n'avez rien vu. » Et le voyageur de s'extasier sur les beautés, les curiosités, les richesses de la villa, et de s'applaudir de l'avoir visitée, et de plaindre le vieillard de l'avoir oubliée. Or, je vous le disais, à Gênes, la villa Negroni ne renferme rien qu'on ne trouve vingt fois en Italie. Elle n'a guère pour elle que l'avantage de sa position. Du jardin on jouit du panorama de la ville; mais ce même coup d'œil vous l'avez plus grand et plus complet de plusieurs autres points, tels, par exemple, que la coupole de Sainte-Marie di Carignano. — « Monsieur, répondit le modeste Anglais, je vous remercie de votre indication; dans un mois je serai de retour à Gênes, et je me promets de ne pas oublier la villa Negroni. » Et sur-le-champ il écrivit sur son carnet : Villa Ncfjroni, à Gènes.

La conversation continua, s'étendit, sauta de sujet en sujet, et le vieillard la laissa courir. Il continuait lonlefois d'y prendre part, jetant çh et là quelques mots qui avaient l'air de dire : Je te ramènerai à mon point. En effet, tout en mangeant son heefstcack, et sans avoir l'air de garder une arrière-pensée, il se mit à. nous conter plusieurs anecdotes. « Je me rappelle, entre autres, nous dit-il, une circonstance de mon premier voyage à Paris, que je n'ai jamais oubliée. J'étais jeune, curieux, comme on l'est à vingt ans, et grand amateur de monuments et de chefsd'œuvre. Six mois entiers ne m'avaient pas paru trop longs pour étudier Paris. De cetto ville je vins m'inslaller à Versailles. Un jour que je visitais le château, je fus rencontré par une compagnie de voyageurs français. Une dame de très-bon ton, m'ayant reconnu pour étranger, me demanda si j'avais vu Paris. — Oui, madame. — Avez-vous vu les Tuileries?

— Oui, madame. — Avez-vous vu les galeries du Louvre?— Oui, madame; je suis amateur de peinture, c'est par là que j'ai commencé. — Avez-vous vu Notre-Dame, Sainte-Geneviève, Saint-Étienne-du-Mont? — Oui, madame. — Elle me promena dans tout Paris. A toutes ses questions je faisais la même réponse, et ma réponse était véritable. Tout à coup elle se retourna et me dit : — Avez vous vu le canal de l'Ourcq? — Non, madame. — Comment! vous n'avez pas vu le canal de l'Ourcq, mais vous n'avez rien vu. «

A ce dernier trait qui allait à l'adresse de notre voyageur français comme une flèche à son but, tout le monde partit d'un éclat de rire, sans excepter le charitable indicateur de la viUa Negroni.

Rentrés de la promenade, où nous avions pu jouir des sites enchantés qui avoisinent Florence, nous nous rendhues aux Ufflzj. Avant d'arriver dans le nouveau temple des arts, voici la place Ducale, avec son enlèvement des Sabines et je ne sais combien d'autres statues, dont le nu rappelle tristement la fontaine de Neptune, à Bologne. Devant se dresse le Palazzo-Vecchio. Sévère, solide, pittoresque, élevé à la fin du xiii'' siècle, dominé par son haut et hardi beffroi, l'antique manoir des Médicis vous transporte en plein moyen âge. Il redit, tout à la fois, et la magnificence de ses anciens maîtres, et les tragiques événements dont il fut l'impassible témoin. En montant le grand escalier, on s'attend à rencontrer le frère Savonarole, l'ardent tribun, qui paya de sa tète ses prédications démocratiques : on passe au lieu même où il fut dépouillé de sa robe de dominicain avant de monter sur le gibet. La tour appelée Darheria rappelle Côme de -Médicis, le père de la patrie. Enfermé dans ce cachot aérien par le fougueux Renaud des Albizzi, il eut pour gardien Frédéric Malavotti, surnommé le plus honorable et le plus délicat des geôliers.

A travers un peuple de statues on arrive aux Uffizj : ce nom célèbre dans l'histoire des arts désigne un nouveau palais rempli de tableaux et de statues antiques et modernes. L5, vous voyez, dans le cabinet des peintres, tous les portraits des fjrands artistes, faits par eux-mêmes : cette collection est uni(iue au monde. Les différentes écoles de peinture, italienne, flamande, française, allemande, espagnole, ont chacune leur salon particulier. Nous y trouvâmes avec bonheur les ouvrages des artistes catholiques placés au premier rang : il en est de même b. V Académie, où Florence conserve en grand nombre les chefs-d'œuvre du B. Angelico et des autres peintres, ses contemporains. La visite de l'Académie et des Lflizj, tout en vous réconciliant un peu avec la ville de la Renaissance, fait plus vivement regretter la déviation du xv^ siècle. Entre une foule d'objets composant la galerie des bronzes au palais des Uffîzj, il en est deux qui excitèrent vivement notre curiosité. Le premier est une aigle romaine, l'aigle de la vingt-quatrième légion ; le second est un casque de fer, avec une inscription on lettres inconnues : l'un et l'autre proviennent du ciiamp de bataille de Cannes.

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