‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 44 sur 106 · POURQUOI GALILÉE FUT-IL CONDAMNÉ · texte numérisé non relu

POURQUOI GALILÉE FUT-IL CONDAMNÉ

Citons encore les témoignages. Glandé de Florence, il arriva à Rome le 15 février 1633, où il logea chez son ami, Franç^'ois Nicolini, ambassadeur de Toscane. Au mois d'avril, il se mil h la disposition du commissaire du Saint-Ofilcc, « qui, suivant l'expression de Nicolini, lui fit l'accueil le plus bienveillant, et lui assigna pour demeure la propre chambre du Fiscal du tribunal. On permit que son domestique le serve et dorme à ses" côtés, et que mes serviteurs, à moi, lui portent à manger dans sa chambre, et s'en reviennent chez moi malin et soir. » Trois jours après le prononcé du jugement, le 24 juin, l'anibassadeiir le conduisit dans le jardin de la Trinité des Monts, alors appelé villa Médicis, aujourd'hui occupé par r.Académie de France. Après cinq mois de séjour à Rome, Galilée passa à Sienne dans le palais de l'archevêque Piccolomini, et qnand cessa la peste qui désolait Florence, il put au bout de trois mois environ, retourner à sa villa d'Arcétri, où la mort le surprit le 8 janvier 164'2.

Galilée lui-même écrivait au Père Rcceneri, son disciple : « Le Pape me croyait digne de son estime; je fus logé dans le délicieux palais de la Trinité des Monts. Quand j'arrivai au Sainl-Offîce, deux jacobins m'invitèrent Irès-honnêleraenl à faire mon apologie... Pour me punir on a défendu mes Dialogues, et on m'a congédié après cinq mois do séjour à Rome. Comme la peste régnait à Florence, on m'a assigné pour demeure le palais de mon meilleur ami. M?"" Piccolomini, archevêque de Sienne, où j'ai joui d'une pleine tranquillité. Aujourd'hui je suis à ma campagne d'.\rcélri, où je respire un air pur auprès de ma chère patrie (i). » Pauvre martyr !

Après nous être doublement édifiés sur la bonne foi de certains écrivains et sur la cruauté du tribunal de l'inquisition , nous quittâmes la Tribune de Galilée, pour nous occuper de nos préparatifs de départ : le soir même nous devions nous mettre en marche vers la ville éternelle. Fidèle image du pèlerinage de l'homme sur celte terre, la vie du voyageur se résume en deux mots : arriver et partir. Les quelques moments de repos dont elle est semée ne sont qu'une halte fugitive, quelquefois un triste bivouac, et toujours un campement. Ainsi, et toujours ainsi de la vie humaine. Après nous être donné rendez-vous à Rome avec nos compatriotes, logés au même hôlel, nous montâmes en voiture pour la

capitale du monde. Il était huit heures du soir.

(j) Dans les ouvrages cités plus haut.

Sienne. — Cathédrale. — Souvenirs de sainte Catherine. — De saint Bernardin. — De Christophe Colomb. — Église de Fonte-Giusta. — Établissement de mendicité. — Chapelle solitaire. — Idée de notre équipage. — Radicofani. — Souvenirs de Pie VIL

Qui exagère, ment. Pas plus que les autres mortels, le Florentin ne nous semble exempt de ce défaut. L'écrivain lapidaire et le marchand d'allumettes nous en avaient donné une première preuve. Aux entrepreneurs de diligences, il était réservé de nous en fournir une autre; seulement, on doit avouer qu'en France cette dernière classe compte beaucoup de Florentins. Que chez eux l'imagination conduise la langue, qu'ils trompent sans mentir, je le veux ; il n'en reste pas moins vrai que le voyageur novice dont l'innocence ne sait rien rabattre de leurs paroles, ou le philosophe dont la raison sévère regarde l'expression comme l'équation de la pensée, marchent de surprise en surprise. On nous avait promis, affirmé, juré, qu'en trente-six heures nous ferions le trajet de Florence à Rome : or, il y avait en vitesse une exagération de dix heures.

A la pointe du jour, nous étions à Sienne. L'antique Sena JuUa, tour à tour boulevard des Étrusques, colonie roiïiaine sous Auguste, république puissante au moyen âge, et rivale de Florence, se dessine gracieusement sur le penchant d'une verte colline. Ses maisons et ses rues, en amphithéâtre, descendent jusqu'à la plaine et laissent voir tout entière sa physionomie austère, mais agréable. Du point culminant s'élance la cathédrale, une des plus anciennes et des plus splendides de l'Italie. Dans son ensemble elle remonte au xiii^ siècle. Ses murs incrustés de marbre blanc et noir, sa coupole hexagone, ses sculptures sur bois, son pavé en mosaïque, le plus admirable qu'on connaisse, sa voûte bleue parsemée d'étoiles d'or, ses superbes vitraux du xvi'' siècle, ses bustes pontificaux, depuis saint Pierre jusqu'à Alexandre III, ses magnifiques livres de chœur, tout brillants de vignettes d'or et d'azur, ont de quoi satisfaire l'intelligente curiosité de l'artiste.

Le chrétien ne s'en tient pas là, son cœur se nourrit des grands souvenirs que cette église lui rappelle. Celui de sainte Catherine de Sienne domine tous les autres. On ne peut, en eflet, penser à autre chose qu'à cet ange de douceur, d'innocence, de patience, dont le cœur embrassait toutes les misères publiques et particulières pour les soulager. Reine de son siècle par l'ascendant de sa vertu, Catherine partagea, comme saint Bernard, la gloii^e de tenir entre ses mains les destinées de l'Europe. « La paix, lui dit un jour le pape Grégoire XI, est l'unique objet de mes désirs. Je remets toute l'affaire entre vos mains, je vous recommande seulement l'honneur de l'Église. » Morte à Rome, le 29 avril 4380, à l'âge de trente-trois ans, elle repose dans l'cglisc de la Minerve. Sa tête

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vénérable fut rapportée h Sienne, où elle n'a cessé, depuis cinq siècles, d'être l'objet des hommages les plus éclatants.

Saint Bernardin de Sienne, le bicn-aimé de la sainte Vierge, se présente encore au voyageur catholique. Venu au monde l'année même où mourut sainte Catherine, il fut destiné par la Providence à continuer l'œuvre de sa glorieuse compatriote. En contemplant ces figures célestes, la gloire éternelle de la ville de Sienne, le cœur se dilate; mais bientôt, il se serre, lorsqu'en sortant de la cathédrale, deux figures bien dilTérentes vous apparaissent comme deux sinistres fantômes. La Bourgogne, qui produisit Bossuct, produisit Piron. Heureuse mère de sainte Catherine et de saint Bernardin, Sienne donna naissance à Bernardin Ochin, capucin défroqué, réformateur à la manière de Luther, et à Socin, le père de la secte hideuse qui porte son nom.

Le temps nous permit de visiter, outre la cathédrale, la belle église de Foute-Giusta. Lh se trouve la fameuse sibylle de Peruzzi, annonçant à Auguste l'avènement de Notre-Seigneur. Raphaël lui-même n'a point surpassé ce chef-d'œuvre. A côté on voit un ex-voto vraiment illustre : c'est le grososde baleine, le petit bouclier de bois bordé de fer, et l'épée consacrée par Christophe Colomb au retour du Nouveau-31onde, en témoignage de la vénération que, dès sa jeunesse, il avait eue pour la madone de Fonte-Glusta, lorsqu'il étudiait à l'Université de Sienne, et de f'assistance miraculeuse qu'il en avait obtenue dans un naufrage. Ville pieuse et charitable. Sienne offre encore à l'attention de l'étranger son bel établissement de mendicité. Fondée et maintenue par le généreux concours des habitants, cette précieuse maison, que la France doit envier à l'Italie, recueille les indigents valides de l'un et de l'autre sexe, les occupe pendant le jour seulement, de huit heures du matin jusqu'à huit heures du soir, et leur donne en retour la nourriture et le vêtement avec une petite rétribution.

Nous quittâmes Sienne en admirant la belle prononciation de ses habitants. Pour la première fois nous avions entendu la langue toscane dans une bouche romaine.

Vers les neuf heures du matin, comme nous descendions rapidement dans le fond d'une vallée, un agréable spectacle vint fixer notre attention. Au bord de la route s'élevait une petite chapelle solitaire. Sur la porte et jusqu'au milieu du chemin étaient pieusement agenouillés des vieillards, des jeunes hommes, des femmes et des enfants : un prêtre disait la messe dans le temple champêtre. Semblables aux Israélites, habitants du désert, qui devançaient l'aurore pour recueillir la manne, céleste viatique de leur journée, ces bons villageois, enfants de celui qui nourrit l'oiseau de la forêt et l'herbe du bas vallon, venaient appeler la bénédiction sur leur travail, et demander le double aliment de l'âme et du corps nécessaire pour continuer leur voyage vers l'éternelle patrie. De grand cœur nous unîmes nos prières à celles de ces frères que nous n'avions jamais vus,

et qu'un instant plus tard nous avions cessé de voir; car la voiture, image trop fidèle du temps, nous emportait alors avec la rapidité de l'éclair.

Voyez-vous l'humble chanoine qui écrit ces lignes, voyageant comme une tête couronnée, avec six chevaux à sa voiture, conduits par trois postillons aux habits bariolés. Dans la plaine nous étions beaux à voir; il n'en était pas tout à fait de même dans les montagnes ! Deux bœufs de renfort, à la robe gris de fer, aux cornes démesurément longues, venaient nous prêter leur utile concours. Ces pacifiques quadrupèdes qu'un paysan conduisait, comme des ours, par une chahie passée dans leurs naseaux, ne laissaient à notre équipage d'autre physionomie royale que celle dont parle Boileau, alors que

Quatre bœufs attelés, d'un pas tranquille et lent, Promenaient dans Paris le monarque indolent.

Toujours est-il vrai que si notre attelage avait traversé une de nos villes de France, tout le monde se fût mis aux fenêtres pour le voir passer; et, à coup sûr, on nous aurait pris pour des princes ou pour des chaiiatans. Cependant nous n'étions, grâce à Dieu, ni l'un ni l'autre. Quand donc apprendons-nous à ne pas juger sur les apparences?

Obligés de monter et de descendre continuellement, nous n'arrivâmes que le soir à Radicofani. Ce bourg, mal bâti, au milieu des rochers, sur une cime des Apennins, dominant de 2,515 pieds le niveau de la mer, occupe le cratère d'un ancien volcan. Les flancs et le sommet de la triste montagne sont couverts de couches de laves superposées dans le plus grand désordre. Rien n'est désolé comme cette terre où les rosées du ciel et les sueurs de l'homme n'ont pu faire croître la moindre plante. Pendant dix heures de marche nous avions eu le même spectacle; ce qui nous obligea de terminer notre longue et monotone journée par le refrain que tout justifiait alors :

Tout ne m'a pas séduit dans la belle Italie.

Néanmoins nous aurions eu mauvaise grâce de nous plaindre. Est-ce que le vénérable Pie VII, violemment arraché de son palais, dépouillé de tout, sans argent et sans linge, enfermé à clé dans une voiture, conduit comme un malfaiteur i)ar les gendarmes de l'empire, n'avait pas parcouru la même route pendant les brûlantes chaleurs de juillet? N'avions-nous pas vu l'endroit funeste où la voiture avait versé? N'allions-nous pas descendre dans la même auberge, dans la même chambre où l'auguste prisonnier avait reposé ses membres dévorés parla fièvre (i)? Après une halte de quelques heures, nous reprîmes notre course à travers les montagnes.

(i) Vie de Pic VII, par Artaud, t. i, p. (200.

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Bellarmin.— Ponlecenlino. — Acquapendente. — Bolsena. — Mirade. — Monlcfiascone. — Anecdote. — Souvenir du cardinal Maury. — Voie Cassieiine. — Lac Naviso. — Viterbe. — Le B. Crispinc — Saiiue-Rosc. — Monlerosi. — Apparition de la croix de Sainl-Pierre. — Campagne romaine. — Ponle-JloUe. — Entrée à Rome.

Des tristes contrées parcourues la veille, était cependant sorti un homme dont la glorieuse et sainte mémoire réjouit le monde catholique. A deux lieues de la route, sur la gauche, apparaît Montepulciano, patrie de l'immortel Bellarmin, la gloire du sacré collège, l'honneur de la Compagnie de Jésus, le fléau des hérétiques et le champion de l'Église au XVI* siècle.

Au delà de Radicofani la route continue d'être fort difficile. Tracée sur la cime ou dans le flanc des montagnes, elle traverse un ravin profond, désert animé par le bruit des torrents, environné de bois et de rochers qui forment l'imposante limite de la Toscane et des États Pontificaux. Sur la rive opposée, se trouve Pontecentino, la Seniina des Romains. La douane examina sévèrement nos livres et nos papiers. Une Somme dû saint Thomas contra gentes, que j'avais dans ma malle, occupa longtemps le chef du poste. Je fus loin de m'en plaindre. Rien ne me paraît plus social que ces précautions, en apparence minutieuses, pour ne laisser passer aucun mauvais ouvrage. Ce n'est pas que Rome craigne les lumières; non, mais elle craint la peste, et quelle peste plus dangereuse qu'un mauvais livre? Or, vint-il jamais à la pensée d'un homme raisonnable de blâmer un gouvernement, menacé d'une maladie contagieuse, d'établir sur ses frontières des cordons sanitaires? Après avoir passé le beau pont délia Paglia, on atteint la petite ville d'Acquapendente, remarquable seulement par sa position sur une hauteur escarpée. Quatre lieues plus loin nous longeâmes, par un beau clair de lune, le délicieux lac de Bolsena, dont les anguilles ont eu l'honneur d'être chantées par le Dante, et les premières lueurs de l'aube éclairèrent notre entrée dans Bolsena.

Ce bourg de mille âmes est l'antique Vulsinii, une des douze lucumonies ou capitales des Étrusques. Salut,à Vulsinii, salut à ses ruines; salut h ses deux mille statues, nobles chefs-d'œuvre d'un art qui n'est plus, et devenues la proie des Romains; salut à son peuple si célèbre par ses luttes courageuses contre les fils de Romulus; mais salut surtout au Dieu de bonté qui a immortalisé cette ville en révélant par un éclatant prodige sa présence réelle dans l'auguste Eucharistie. Le voyageur chrétien n'a garde d'oublier cet événement mémorable, perpétué d'âge en âge, dans toutes les parties du monde, par une fête solennelle.

C'était vers le milieu du xin« siècle; le pape Urbain IV se trouvait avec tout le sacré collège à Orviéto, voisine de Bolsena. Dans cette dernière

ville, un prêtre, en célébrant le saint sacriûce, à l'église encore existante de Sainte-Catherine, laissa tomber, par mcgarde, quelques gouttes du précieux sang sur le corporal. Afin de faire disparaître les traces de l'accident, il plie et replie le linge sacré de manière à étancher le sang adorable. Le corporal est ensuite rouvert; et il se trouve que le sang a pénétré tous les plis, et imprimé partout la figure de la sainte hostie parfaitement dessinée, en couleur de sang. Sur l'ordre du souverain Pontife, le linge miraculeux est transporté solennellement à Orviéto; et on le garde encore aujourd'hui avec un profond respect dans la cathédrale (i). Le reliquaire qui le renferme est un chef-d'œuvre d'orfèvrerie, orné de peintures en émail, et la cathédrale elle-même, bâtie en mémoire du prodige, est un des plus splendides et des plus anciens monuments de l'art en Italie : elle date de 1290. Ce miracle fut un des motifs qui, en 1262, déterminèrent le même Pontife h instituer la solennité de la Fête-Dieu. Bolsena montre encore, dans son humble église, l'endroit où le sang coula et qui a été couvert d'une grille.

A travers un pays plat et mal cultivé, on arrive bientôt en vue de Montefiascone, le Mous Faliscorum. Cette petite ville, agréablement située sur une colline à pente douce et fertile, domine une plaine immense, renommée par son vin. A ce sujet il n'est pas un habitant du pays, pas un vigneron surtout, qui ne vous raconte l'anecdote suivante, connue de tous les voyageurs. Un riche Allemand venait de Piome et retournait dans son pays. Grand amateur de bon vin, il avait donné ordre à son domestique de goûter celui de tous les hôtels qui se rencontraient sur la route. Le patron attendait dans sa voiture le résultat de l'expérience, et la qualité du vin le décidait à descendre ou à continuer son' chemin. Si le vin était bon, le domestique avait ordre de venir en informer schi maître par le mot : est. Était-il d'une qualité supérieure? il devait dire : est, est. Enfin, s'il était excellent, il devait dire : est, est, est. Or, le moscatello de 3Iontefiascone fut trouvé digne des trois est. Le gastronome allemand en fit de si copieuses libations qu'il en mourut. Pour immortaliser ce fait, aussi honorable pour le vin de Monlefiascone qu'humiliant pour le voyageur tudesque, on a gravé sur sa tombe, que vous pouvez voir à l'église de Saint-Flavien, l'inscription suivante :

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