‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 45 sur 106 · VITERBE · texte numérisé non relu

VITERBE

célèbre abbé Maury fui évoque de celte ville, cl pour sa gloire il aurait dû l'être toujours. Faibles mortels tels que nous sommes : le vin fait perdre la vie à l'un, ranibilion tourne la tète à l'autre!

A quelque distance de Montefiasconc, sur la droite de la route, on voit un bout de la voie Cassicnnc avec les restes passablement conserves des Thermes, du consul Mummius Niger Valcrius Vigillus. Non loin de ces ruines est le lac Naviso, qu'on prétend être l'ancien Vadicum des Étrusques. Sur ces bords désolés, expira dans une célèbre bataille contre les Romains, l'antique nation des Étrusques, réduite depuis cette époque à la triste condition de nuinicipe.

En deux heures de marche on arrive à Viterbe, In ville aux belles fontaines, située au pied du mont Cimino, l'ancien Cyminus. Entourée de hautes murailles et flanquée de tours, elle offre un agréable coup d'œil, et compte 20,000 habitants. Parmi ses gloires, il faut placer en première ligne le bienheureux Crispino, pauvre père capucin, qui, pendant quarante ans, exerça, avec une humilité et une sainteté héroïques, la pénible fonction de frère quêteur du couvent. Je parlerai plus tard de cet illustre enfant de Viterbe, dont le corps divinement préservé de toute corruption est aujourd'hui un des miracles de Rome. Nous vîmes avec un tendre intérêt la belle église et le couvent des Dominicains, Di Gradi. Lh étaient, en qualité de novices, plusieurs de nos compatriotes, jeunes gens de haute espérance, l'élite de cette génération nouvelle qui, au sein de notre patrie, s'efforce de briser les langes d'incrédulité et de sensualisme dans lesquels on enveloppa son enfance. Comment ne pas applaudir à leur noble dévouement et former les vœux les plus sincères pour le succès de leur apostolique entreprise?

Le couvent de Sainte-Rose offre à la vénération du chrétien le corps intact de celte héroïne du xiii« siècle, morte à dix-huit ans, non moins chère à son pays par son sublime dévouement que par ses angéliques vertus. Parmi les splendeurs artistiques de l'église de la Quercia, apparaît la statue miraculeuse de la sainte Vierge, sur le chêne antique où elle fut trouvée suspendue. Ici comme ailleurs, de nombreux ex-voto témoignent de la puissante bonté de la Mère des grâces et de la reconnaissance des générations chrétiennes.

A quelques lieues de Viterbe est le village de Canino. Il est devenu célèbre par la relraile de Lucien Bonaparte et par les heureuses fouilles qui ont amené la découverte d'une foule de vases et de statues étrusques, dont l'apparition est une révolution archéologique.

Quelle est cette gracieuse petite ville entourée déjeunes peupliers, qui ressemble à ime oasis au milieu du désert? C'est Monterosi. Voici la route de Pérouse qui rejoint celle de Rome, et celte dernière est la voie Cassienne, qui annonce le voisinage de la capitale de l'ancien monde. A la vue de ces larges dalles, taillées par des mains romaines, les souvenirs naissent en foule, l'âme commence à s'ébranler. On entend le pas rapide

des légions romaines allant aux extréminés du monde planter le drapeau des Césars, ou revenant chargées des dépouilles des nations vaincues. Puis on voit accourir les Goths, les Huns, les Vandales, tous ces essaims de barbares qui connurent aussi le chemin de Rome : redoutables pèlerins qui vinrent rechercher en gros les richesses que les Romains avaient prises en détail. Or, en pavant cette belle voie, Cassius ne se doutait pas qu'il aplanissait la route aux vainqueurs de sa patrie; il se doutait encore moins qu'il facilitait aux conquérants évangéliques le moyen de voler à leurs nobles exploits. Et nous, Romains du xix^ siècle tout entier à la locomotive, connaissons-nous le mystérieux avenir de nos chemins de fers et de nos bateaux à vapeur? La main qui les crée n'a d'autre but que de les faire servir à des intérêts purement matériels; mais dans les vues supérieures de la Providence, ne seraient-ils pas des moyens d'accélérer et de réaliser sur une immense échelle la double unité du bien et du mal annoncée pour les derniers temps? Aujourd'hui, comme autrefois, l'homme s'agite et Dieu le mène.

J'en étais là de mes méditations lorsque nous arrivâmes sur les hauteurs de Baccano. Toup à coup un cri d'allégresse, le cri du matelot qui découvre la terre, le cri de l'exilé qui salue le sol de la patrie, le cri du pèlerin de l'Orient qui aperçoit Jérusalem, partit spontanément du milieu de la caravane: Saint-Pierre! la coupole de Saint-Pierre!! Et tout le monde s'arrête, se prosterne et salue avec transport la croix triomphante qui domine le plus beau monument élevé par le génie des peuples occidentaux. Ce spectacle qui résume à mes yeux toute l'histoire du monde, produit une espèce de frissonnement qu'on est heureux d'avoir éprouvé, mais qu'on ne saurait redire. Je voulus connaître la date précise de cette apparition solennelle. En montant en voiture nous avions annoncé à nos amis de France que nous serions à Rome dans un mois. Je regardai ma montre, elle marquait trois heures moins vingt minutes : c'était le 2 décembre. Un mois s'était écoulé, jour pour jour, minute pour minute, depuis notre départ de Nevers.

Pour peu qu'on soit chrétien, on sent qu'on met le pied sur une terre sainte; l'âme demande à prier. J'ouvris mon bréviaire, et par une heureuse coïncidence je dus réciter les premières vêpres de saint François- Xavier, dont la fête tombait le lendemain. Avec quel bonheur je m'associai à cet illustre pèlerin qui, lui aussi, était venu de France à Rome, qui probablement avait suivi la voie Cassiennc et peut-être salué du même point que nous la ville éternelle!

A Baccano commence la campagne romaine : le bruit du monde a cessé. Plus de mouvement, plus d'arbres, plus d'habitations, plus de champs cultivés : vous êtes sur les frontières du désert. Devant vous se déroule une plaine sans limites où errent çà et là quelques pâtres qui suivent lentement, appuyés sur leurs longues houlettes, des troupeaux de chèvres et de brebis; une terre remuée, accidentée, excavée, sur laquelle

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