CAMPAGNE ROMAINE
apparaissent, de distance en distance, comme des ossements blanchis sur un vieux champ de l^ataille, des morceaux de marbre blanc, des débris de colonnes, de frises rompues, des tombeaux en ruines : partout l'image de la mort. En efTet, cette plaine désolée, qui fut jadis le trône de l'ancienne Rome, est aujourd'hui sa tombe. Et cette tombe tant de fois séculaire, la Providence n'a point permis qu'elle disparût sous la main de la culture et de l'industrie. Il faut qu'elle reste aux yeux des générations comme un double monument de la puissance terrible de cette Rome païenne, entrevue par Daniel sous la figure d'une bote gigantesque, la terreur du monde, qui foulait sous ses pieds d'airain tout ce que ses dents de fer n'avaient pas broyé (i) , et de la puissance plus grande du Dieu qui l'a terrassée. L'immortel témoignage de la victoire complète ce tableau si plein de mélancolie et de majesté : sur cette vaste tombe, au centre de cet immense panorama de ruines, Rome chrétienne apparaît tranquillement assise, rayonnante de jeunesse et de beauté. Ces pensées, et une foule d'autres qui semblent naître du sol, forment la préparation prochaine à l'entrée du voyageur catholique dans la ville éternelle.
Parmi les ruines qui bordent la route solitaire, on distingue le sarcophage de Publius Vibius Marianus et de sa femme Reginia Maxima. C'est par erreur qu'on le donne pour le mausolée de Néron : le premier persécuteur du nom chrétien n'a pas même un tombeau. A cinq heures nous découvrîmes le Tibre, éclairé par les derniers feux du jour; c'est toujours le fleuve aux ondes jaunâtres, le flavus Tiberls de Virgile. Devant nous se dessinait le Ponte-Molle, surmonté de sa vieille tour percée en forme d'arc de triomphe. Que de souvenirs rappelle l'antique monument, un des plus historiques du monde! il vit le peuple romain accouru audevant des courriers qui lui apportaient la nouvelle de la défaite d'Asdrubal; Cicéron faisant arrêter les envoyés des .\llobroges, complices de Catilina ; Constantin livrant la sanglante bataille qui le rendit maître absolu de l'empire, et le paganisme occidental périssant dans le Tibre avec Maxence, comme le paganisme oriental expira un peu plus tard avec Julien l'Apostat dans les plaines de la Perse.
Laissant à droite le Motite Mario, à gauche le Monte Bincio, on passe près de la belle rotonde de Saint-André, monument de la reconnaissance de Jules III ; et bientôt on entre dans Rome par la porte du Peuple, autrefois la porte Flaminienne. Pendant que les agents de la douane et de la police accomplissaient leurs devoirs, nous saluâmes la croix qui domine l'obélisque d'Auguste, et avant sept heures nous étions installés à l'hôtel de France, Palazzo Conli.
(i)Dan. c. vil, 19.
Idée de notre itinéraire dans Rome. — Visite simultanée de Rome païenne et de Rome chrétienne. — Visite particulière de Rome chrétienne. — Visite des environs de Rome et des Catacombes.
Notre première nuit à Rome nous enrichit d'un rhume assez bien conditionné pour nous condamner aux arrêts pendant quarante-huit heures : mais à quelque cJwse malheur est bon. Nous profitâmes de cet halte malencontreuse pour arrêter définitivement notre itinéraire dans la ville éternelle. Voici la direction qui fut adoptée et que nous avons suivie.
Rome est le rendez-vous des deux mondes : le monde païen et le monde chrétien. Deux cités s'y rencontrent, et sous peine de mal voir ou même de ne rien voir, il faut les étudier Tune et l'autre. Mais ces deux cités sont tellement emmêlées et comme soudées ensemble, qu'il est souvent impossible de les séparer et de ne pas les embrasser du mêtne coup d'œil. Interroger ce Janus à double visage, suivant qu'il viendra s'offrir à nos regards, voilà notice premier soin. La difficulté est de savoir par où commencer : heureusement que la Rome des Papes se divise, comme la Rome des Césars, en quatoi^ze régions qui se correspondent dans plusieurs parties. Cette division, si utile pour retrouver les monuments et les sites, sera notre carte routière, et nous attaquerons chaque quartier séparément. Pendant toute la durée de ce premier voyage, nous aurons journellement un pied dans le paganisme et l'autre dans le christianisme.
Mais enfin un dégagement s'opère : aux monuments et aux ruines succèdent les œuvres; ici Rome se montre exclusivement chrétienne. Ainsi les institutions romaines de charité et de piété, si admirables et si peu connues, nous feront commencer une nouvelle investigation, non plus en artistes ou en archéologues, mais en économistes et en chix'tiens, Telle sera notre seconde étude.
Jusqu'ici nous ne franchissons pas renccinte de la cité. Cependant hors de Rome, et surtout dans les entrailles de Rome, se trouvent d'autres merveilles qu'il n'est pas permis d'oublier. Les villas, les voies romaines, plusieurs basiliques, et enfin les immortelles catacombes appelleront successivement notre pieuse et bien légitime curiosité. Tel fut le plan général de nos courses journalières. Mais je compris que, si éclairés que fussent les guides dont nous devions suivre les traces et entendre les explications, il était indispensable de vérifier et de développer leurs paroles. Dans mon esprit, mes journées durent se diviser en deux parties : la première donnée à la visite des monuments, la seconde aux bibliothèques. A ce partage, on me permettra de le dire, je suis resté fidèle. Nos courses finies, j'allais habituellement collationner mes notes