CLASSEMENT DES ÉGLISES DE ROME
S" Églises ordinaires. Le nombre en dépasse trois ccnl cinquante; plusieurs remontent aux premiers siècles : telles que Saint-Clément, Sainte- Praxède, Sainte-Marie in Cosmcdin. Leurs portiques, leurs inscriptions, leur architecture rappellent éloqiiemment et la simplicité, et la foi vive, et la ferveur des beaux âges du Christianisme. Nous n'aurons garde do les oublier, lorsque nous les rencontrerons sur notre roule.
Vingt minutes après le départ nous entrions sur la grande place qui s'étend du baptistère de Constantin jusqu'à la porte Saint-Jean. Rome est, par excellence, la terre des émotions et des souvenirs. Or, quelle foule d'imposants souvenirs surgissent de ces lieux actuellement foulés par nos pieds! Que d'émotions puissantes viennent renuier l'àmc jusque dans sa dernière fibre ! L'horizon s'agrandit sans mesure ; tous les siècles repassent devant vous avec les plus grands drames de l'histoire. C'est ici qu'après trois cents ans d'une lutte acharnée le monde païen courba sa tète altière sous le joug de la croix ; c'est ici que le premier des Césars devint enfant de l'Église. Successeurs des maîtres du monde et chefs d'un empire plus étendu, c'est ici qu'ont habité pendant onze siècles les vicaires de Jésus-Christ. Ici chaque pontife vient encore prendre solennellement possession de sa redoutable dignité ; ici ont été tenus trentetrois conciles. Par conséquent ces lieux ont vu presque toutes les gloires de l'Église, des milliers d'évêques, de cardinaux, de docteurs de l'Orient et de l'Occident, accourus de siècle en siècle pour témoigner de la foi du monde entier, et livrer ces grandes batailles de la vérité contre l'erreur, qui, en affermissant l'Évangile, ont sauvé la civilisation.
Pleins de ces pensées, nous passâmes devant la porte du palais pontifical, et nous fûmes en face de la très-sainte et très-vénérable basilique. Comme la plupart des grands monuments de Rome, l'église de Saint-Jeande-Latran a le privilège de redire les faits de l'histoire profane et de l'histoire sacrée. Son nom de Latrun rappelle une des plus anciennes et des plus illustres familles romaines, la famille Sextia. Suivant l'usage, le surnom de Lateranus distinguait ses membres des autres rejetons de la souche commune : ce nom fut glorieusement porté dans les temps de la République, et, sous l'Empire, la cruauté de >éron ne fil qu'en rehausser l'éclat par le meurtre du consul Plaulius Lateranus (i). La richesse fut aussi l'apanage de cette famille. Son palais héréditaire, d'une magnificence royale, occupait la place de l'église actuelle, et lui a donné son nom. Devenu possesseur de ce monument, Constantin en fit hommage an pape saint Sylvestre, pour y bâtir une église au Sauveur. Elle fut consacrée l'an 324 (-2).
Pénétré de reconnaissance pour le Dieu auquel il devait la foi du chrétien et le sceptre du monde, Constantin se plut à orner le nouveau temple
(0 Tacit. Annal, lib. xv.
(i) Giampiai, Mouum. vêler, lib. m, p. 7.
i-iî LES TROIS ROME.
avec une magnificence digne d'un empereur romain. De là vient à la basilique le nom de basilique d'or : jamais nom ne fut mieux justifié; on en jugera par quelques-uns des présents du royal néophyte. Une statue du Sauveur assis, de cinq pieds de hauteur, en argent, du poids de 120 livres ; les douze Apôtres, de grandeur naturelle, en argent, avec couronne de l'argent le plus pur; chaque statue pesant 90 livres. Quatre anges d'argent, de grandeur naturelle, tenant chacun une croix h la main ; chaque ange pesant lOo livres. La corniche continue, servant de piédestal à toutes les statues, d'argent ciselé, du poids de 2,025 livres. Une lampe, de l'or le plus pur, suspendue à la voûte, pesant, avec ses chaînes, 2o livres. Sept autels d'argent, chacun pesant 200 livres. Sept patènes d'or, chacune du poids de 30 livres. Seize d'argent, chacune du poids de 30 livres. Sept chalumeaux d'or, pesant chacun 10 livres ; un autre chalumeau d'or, tout enrichi de pierreries, pesant 20 livres trois onces; deux calices, de l'or le plus pur, pesant chacun 50 livres. Vingt calices d'argent, pesant chacun 10 livres. Quarante calices plus petits, de l'or le plus pur, chacun pesant 1 livre. Cinquante calices pour la distribution du précieux sang aux fidèles (calices ministcriales), pesant chacun 2 livres.
Comme ornements de la basilique : un chandelier, de l'or le plus pur, placé devant l'autel, où brûlait de l'huile de nard, orné de quatre-vingts dauphins, pesant 30 livres, et soutenant autant de cierges composés de nard et des aromates les plus précieux. Un autre chandelier d'argent avec cent vingt dauphins du poids de 50 livres, où brûlaient les mêmes aromates. Dans le chœur quarante chandeliers d'argent, du poids de 30 livres, d'où s'exhalaient les mêmes parfums. Au côté droit de la basilique, quarante chandeliers d'argent, du poids de 20 livres; autant du côté gauche. Enfin, deux cassolettes en or fin, pesant 50 livres, avec un don annuel de cent cinquante livres des parfums les plus exquis pour brûler devant l'autel (i).
Au souvenir de tant de magnificence, comment se lasser d'admirer, et la foi du maître du monde, et sa reconnaissance, et sa docilité à devenir l'instrument de la Providence, en faisant servir au culte du vrai Dieu l'or et l'argent, si longtemps prostitués aux idoles! Ainsi, gri\ce au christianisme, tout rentrait dans l'ordre et remontait à son principe, l'homme, le monde et les créatures. Qu'est devenue la basilique d'or? que sont devenues toutes SCS richesses? Interrogez là-dessus les chefs barbares si fameux dans l'histoire, Alaric et Totila. Cependant l'auguste édifice, plusieurs fois sorti de ses ruines, existe toujours. Ses trésors ont disparu, mais sa principauté lui reste. Sur le frontispice on lit cette simple mais sublime inscription : Sacuos.vncta Lateuanensis ecclesia, omnium urbis et
ORBIS ECCLESIARLM MATER ET CAI'LT. « La TRÈS-SAINTE ÉGLISE DE LaTRAN, DE TOUTES LES ÉGLISES DE LA VILLE ET DU MONDE EST LA MÈRE ET LA MAÎTRESSE. »
(i) Auast. Diblioth. in Vit. 15. Silv.
BAPTISTÈRE DE CONSTANTIN. i43
Des trois portes de la basilique deux frappent d'étonnonient le voyageur, l'une par son mystère, l'autre par sa magnificence. Celle de droite, appelée Portc-Saintc, est murée : elle ne s'ouvre que par le Saint-Père luimême, l'année du jubilé. Celle du milieu est une porte antique, en bronze et quadriforme : elle est à peu près la seule qui existe. En entrant on est d'abord émerveillé dn symbolisme de la grande nef. Au-dessus des croisées, près de la naissance de la voûte, sont peints les Prophètes. Audessus des Prophètes vous voyez, d'un côté, les figures de l'Ancien Testament, relatives au Messie ; de l'autre, les faits de l'Évangile (jui en sont l'accomplissement : la figure et le figuré. Ainsi, sous les deux croisées les plus rapprochées de l'abside, apparaissent :
D'tuie part : D'autre part :
Adam et Eve, chassés du paradis terrestre, Noire-Seigneur sur l'arbre delà croix, rou-
pour avoir louché à l'arbre délendu ; vrani le ciel au genre humain;
Sous les croisées suivantes :
Le Déluge; Le Baptême de Nolre-Scigneur;
Le Sacrilice d'Abraham; Noire Seigneur montant au Calvaire,
Joseph vendu par ses frères; Noire Seigneur trahi par Judas;
Moïse délivrant les Israélites de la capti- Notre-Seigneur prêchant aux limbes;
vite de Pharaon; Nuire-Seigneur sortant du tombeau. Jonas sortant de la gueule de la baleine;
Au-dessous de chacun de ces bas-reliefs, vous avez les douze Apôtres en pied. Leurs belles et grandes statues sont en harmonie parfaite, soit avec les peintures supérieures, soit avec les niches qui les reçoivent. Les douze Prédicateurs de l'Évangile sont là, comme ayant illuminé par leur parole et les oracles des Prophètes les ombres de l'alliance figuralis^e. Mais l'enseignement apostolique n'a pas seulement éclairé le passé, il projette l'éclat de sa lumière sur l'avenir : l'Évangile tient le milieu entre la synagogue et le ciel. Voilà pourquoi, derrière chaque Apôtre, dans le fond de la niche, est peinte une porte entr'ouverte; l'Apôtre est sur le seuil, pour dire qu'après la révélation chrétienne, dont il est l'organe, il n'y a plus que la Jérusalem éternelle, cité de lumière, aux douze portes d'émeraudes. Enfin, à la base de chaque niche apparaît une colombe en relief, avec le rameau d'olivier dans son bec : touchant emblème de l'esprit de l'Évangile. Ainsi, dans cette suite admirable de peintures et de sculptures, apparaît toute la Religion, dans sa lettre et dans son esprit, depuis l'origine des temps jusque dans l'éternité ; et tout se résume dans l'hymne de Bethléem : Gloire à Dieu dans les hauteurs des cieux et paix aux hommes de bonne volante. Dirai-jè quel fut mon bonheur en retrouvant dans la maîtresse de toutes les Églises le plan complet du Catéchisme de persévérance! Parmi les autres richesses de Saint-Jean-de-Latran, il faut citer le tombeau en bronze du pape Martin V, pontife grand entre les autres, puisqu'il mit fin au schisme d'Occident ; d'un côté du transept, la chapelle de Sainl-André-Corsini, une des plus magnifiques de Rome, qui rappelle
tout h la fois et la piété filiale de Giémeiit Xll et les louchantes vertus de son illustre aïeul. Les deux colonnes de porphyre qui accompagnent la grande niche, à droite de l'Évangile, ornaient jadis le portique du Panthéon dWgrippa ; de l'autre côte du transept est la riche (Chapelle du Saint- Sacrement dont je parlerai bientôt. Le majestueux portique de l'église offre ses vingt-quatre pilastres de marbre, et la statue colossale de Constantin, trouvée dans ses Thermes; enfin, la fameuse porte de bronze de la basilique ^Emilia, transportée ici par Alexandre VII.
Nous connaissions riiisloirc, nous avions examiné l'architecture, les tableaux et les statues de Sainl-Jean-dc-Latran. Pour être satisfaits, l'artiste et l'archéologue n'auraient rien demande de plus à l'auguste basilique : le chrétien est moins facile. Doué d'un sens de plus que les autres hommes, le sens de la foi, il lui faut des jouissances nouvelles. C'est pour lui un besoin d'autant plus impérieux qu'il se mesure à l'énergie et à la noblesse du sens supérieur qui les réclame. Qui ne comprend, en effet, qu'il y a dans nos églises un cùLé humain et un C(jté divin? Or, rechercher, en visitant les basiliques romaines, leur origine et leur histoire, savoir à quels monuments profanes elles ont succédé, apprécier les peintures et les sculptures qui les embellissent, admirer les marbres précieux, les mosaïques et les dorures dont elles brillent depuis le pavé jusqu'à la coupole, voilà ce que nous venions de faire à Saint-.Iean-de- Latran. Nous le ferons dans les autres églises, et nous aurons vu le côté humain de la basdique. C'est, nous aimons à le proclamer, une étude féconde en nobles et utiles plaisirs. Toutefois, si l'on en reste là, l'impression est incomplète; l'esprit et l'imagination pourront être satisfaits, mais ce qu'il y a de plus noble dans rhomme, et surtout dans le chrétien, le cœur, ne le sera pas : le coté divin échappe. Un mot, et cette pensée deviendra sensible.
Si le corjjs de Cicéron ou le casque de César reposait dans une de leurs villas, est-il, je le demande, un seul voyageur en Italie qui ne voulût les contempler? En est-il un seul qui, visitant la demeure de ces grands hommes, se contenira d'en admirer la magnificence, sans se mettre en peine de voir les restes du père de l'éloquence ou le glorieux cimier du maître du monde? Eh bien, ce que serait la villa dépositaire du corps de Cicéron ou du casiiue de César, les églises de Rome le soni dans la réalité, et dans un sens plus noble. Par un privilège que nul temple au monde ne partage, leur enceinte renferme des corps niilK fois plus respectables que celui de l'accusateur de Verres et des objets mille fois plus précieux que l'armure du vaincjueur de Pharsale. Là, reposent souvent, avec les instruments de leur jiénitence ou do leurs supplices, des légions de saints et île martyrs : grands hommes par excellence, orateurs par leur sang, héros par leur courage, modèles des siècles par leurs vertus, vainqueurs du monde païen cl fondateurs de la liberté moderne. Eeurs ossements brisés, leur sang répandu pour la