‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 59 sur 106 · SAINT-JEAN-DE-LATRAN · texte numérisé non relu

SAINT-JEAN-DE-LATRAN

monde formé d'un germe divin. Pécheur, pour te laver, plonge-toi dans ces ondes salutaires; l'eau qui te recevra lils du vieil homme, le rendra enfant du nouvel Adam. »

Qu'on se figure l'imposant et magnifique spectacle que présenta cet auguste édifice la nuit solennelle où, resplendissant de milliers de flambeaux, peuplé de tout ce que le monde avait de plus grand, retentissant des chants les plus mélodieux, et embaumé des parfums les plus exquis, on vit le maître du monde, humble catéchumène, conduit par le vicaire de l'Homme-Dieu, descendre dans la sainte piscine et consacrer par son baptême le triomphe social du christianisme !

A gauche des fonts 'baptismaux est une grille en fer, avec deux portes en bronze, tirées des Thermes de Caracalla, qui donnent passage à la chapelle de Saint-Jean-Baptiste. Ex-voto du pape Hilaire III, cette chapelle est ornée de superbes mosaïques. Sous l'autel reposent les ossements sacrés des plus illustres martyrs, au nombre de quarante-neuf. Soit à cause de la saintçlé des hôtes qui l'habitent, soit parce qu'il est dédié au saint précurseur dont la mort fut le crime d'Hérodiade, ce sanctuaire est interdit aux femmes. On lit au bas du catalogue des martyrs : Pcr il gran santuario fu praibilo die le donne non fotessero entrave nella predetta capella.

Nous avions parcouru les lieux mémorables où s'était accompli le glorieux événement qui changea la face du monde. Il était juste que l'Église consacrât le souvenir de cette noble victoire, achetée par trois siècles de combats; et un obélisque, le plus grand de ceux qui sont à Rome, placé au lieu même du triomphe, la redit à tous les voyageurs. L'obélisque de Saint-Jean-de-Latran a quatre-vingt-dix-neuf pieds d'élévation, au-dessus du piédestal. Amené d'Egypte à Rome par les empereurs Constantin et Constance son fils, il fut brisé par les barbares, puis réédifié en 1588, à la place qu'il occupe aujourd'hui, par le génie si puissant et si poétique de Sixte V.

Quel est maintenant cet édifice qu'on aperçoit de l'autre côté du monolite, à l'extrémité de la vaste place? Quelles sont ces superbes mosaïques, admirées de l'artiste et chéries de l'antiquaire? Quel est cet escalier que montent à genoux les pèlerins attendris? L'an 797, le pape Léon III, de sainte et glorieuse mémoire, fit augmenicr et embellir la demeure pontificale. Entre autres ouvrages dignes de son goût et de sa piété, il fit construire le célèbre tricUnium, ou salle à manger, dont l'abside étonne encore aujourd'hui par ses peintures et par sa conservation. Pour en connaître l'usage, est-il besoin de rappeler la touchante coutume des premiers chrétiens? qui ne sait que, dans les occasions solennelles, nos pères se donnaient d'innocents festins appelés agapes? Abolis parmi le peuple justement, ces repas de charité continuèrent d'être en usage, pendant bien des siècles, entre les grands, les rois et les Pontifes. Les vicaires de Jésus-Christ perpétuèrent longtemps cet usage avec une modestie et une gravité qui rappelaient les beaux jours de l'Église naissante. Pour

célébrer ces regrettables festins, ils construisirent, dans leur palais de Latran, plusieurs iriclinium. Leur piété les orna de peintures qui redisaient aux ecclésiastiques, aux rois, aux empereurs, admis à ces tables fraternelles, et leurs devoirs, et les faits mémorables de leur histoire. C'est dans sontricliniumque le pape saint Léon III reçut fréquemment les pèlerins illustres que le besoin, la reconnaissance ou la piété conduisaient alors en grand nombre dans la ville éternelle.

Sur le côté droit de l'abside une superbe mosaïque représente Notre- Seigneur assis, le front ceint du diadème crucifère, donnajit de la main droite les clefs à saint Sylvestre, à genoux, et la tête ornée du nimbe circulaire; de la main gauche Notre-Seigneiir tient un étendard qu'il présente à Constantin, à genoux, l'épée au côté et la tète entourée du nimbe quadriforme. La hampe de l'étendard se termine en croix; éloquent symbole de l'origine de la royauté chrétienne et de l'usage qu'on en doit faire.

Le côté gauche présente trois autres figures placées sur le même plan. Au milieu, saint Pierre, assis, revêtu d'une tunique blanche et d'un manteau, ou plutôt de Vorarium des anciens, tient sur ses genoux les clefs divines : de la main droite, il donne le paJUum au pape Léon; de la gauche, il présente un étendard à Charlemagne; le pontife et l'empereur sont à genoux devant r.4pôlre «tous les deux portent en tète le nimbe ([uadriforme, signe distinclif des personnages vivants comme le nimbe circulaire est l'attribut des personnages morts. Au bas de ce groupe plein de sens et d'harmonie, on lit :

Bcati Pi'trus dona Vila. Lconi PP c. Vida lia. Carolo rcfji dona.

« Bienlieureux Pierre, donnez la vie à Léon pape, la victoire à Charles roi. » Autour de l'abside brillent en grandes lettres d'or les paroles qui résument si bien la fin du christianisme, à laquelle doivent concourir, en .s'unissant, le pouvoir des pontifes et le i)Ouvoir des princes : Gloria in eàxclsis Deo et in terra pax hominihus home vohmtatis (»).

Ainsi, aux deux extrémités de Rome, à l'orient et î» l'occident, dans les deux premiers temples du monde, à Saint-Jeaij-de-Latran comme à Saint- Pierre, nous retrouvions le dogme fondamental des sociétés chrétiennement constituées, l'union régulière du sacerdoce et de l'empire. Si nous n'avions résisté, l'histoire serait venue dérouler h nos yeux le long tableau des siècles de paix, de prospérité et de progrès véritable qui découlèrent comme do leur source de cette chaste alliance cimentée dans le sang du Calvaire. Contentons-nous de dire que si l'obélisque du Vatican proclame toujours l'immortelle victoire du christianisme, les mosaïques

(i, Vo\i'Z tuuKjinn ; Mo)niiii. rclcr. l. ii, p, l.;8 cl seqq.

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du tricUnUim continuent de redire aux nations modernes le principe social qui seul peut les ratïermir sur leurs bases ébranlées. N'est-ce pas pour cela que, dans les desseins de la Providence, ces monuments d'un ordre de choses éternellement regrettable ont bravé les ravages des siècles et échappé à l'incendie qui consuma le palais pontifical? Quoi qu'il en soit, l'antique demeure des papes ayant été brûlée, à l'exception du triclinium et de la chapelle domestique. Sixte V fit couslriiire au-devant de cette chapelle un superbe portique au milieu duquel il plaça le saint escalier, Scala Santa.

Il n'est pas un chrétien qui ne sache que, le jour de la Passion, Notre- Seigneur monta, par ordre de Pilatc, sur un lieu élevé, espèce de balcon pavé en pierre, d'où l'innocente Victime fut présentée au peuple. L'escalier qui conduisit le Fils de Dieu sur ce théâtre d'ignominie et de douleur, a été transporté à Rome; il se compose de vingt-huit degrés de marbre tyrien, d'une grande blancheur. Pour le conserver, Clément XII le fit couvrir de gros madriers de noyer, sur lesquels portent les pieds ou plutôt les genoux des pèlerins. Consacré par les pas de l'adorable Victime et arrosé du sang de la flagellation, l'escalier du Prétoire est devenu l'objet de la vénération du monde. Suivant l'usage obligé, nous le montâmes ù genoux, vivement pénétrés du double sentiment qu'il commande, la reconnaissance et le repentir. Cet escalier que le Sauveur, chargé de nos iniquités, a plusieurs fois parcouru, conduit à une chapelle supérieure appelée le Saint des Saints à cause de la multitude des reliques sacrées qu'elle renferme : Non est in toto sanctior orbe locus. Placés alors entre le sang d'un Dieu et les ossements des martyrs, nous laissons à penser ce qu'un chrétien, ce qu'un prêtre doit éprouver dans un pareil lieu, en face de pareilles choses ! On redescend du Saint des Saints par deux escaliers établis h droite et à gauche de la Scala Santa.

J'aime à rappeler que, peu de jours après notre pèlerinage, un jeune israélite, devenu si célèbre par sa conversion, passait devant l'escalier du Prétoire. M. de Bussières, qui l'accompagnait, se découvrit par respect pour ce monument sacré, en disant : Salut, saint escalier! Le nouveau Saul se prit à rire aux éclats de cette faiblesse superstitieuse. « Ne riez pas trop, lui dit son pieux compagnon, bientôt vous le monterez à genoux. » Quelques jours plus tard la prophétie s'accomplissait. Alphonse Ratisbonne, devenu miraculeusement catholique, montait à genoux la Scala Santa, déplorant avec Paul l'ignorance qui l'avait armé contre le Dieu dont il était fier de partager alors les ignominies et la croix.

Projet d'une Académie ecclésiastique. — Saint-Claude-des-Bourguignons.

Mes jeunes compagnons de voyage partirent à quatre heures du matin pour une partie de chasse du côté de la storta, dans la campagne romaine. Comme j'étais venu à Rome dans des vues parfaitement pacifiques, je n'eus pas la moindre tentation de troubler le repos des lièvres, des sangliers ou des porcs-épics du pays latin, quoique leurs ancêtres eussent probablement ravagé les champs historiques de Cincinnatus et brouté l'herbe si glorieusement acquise de Mucius Scévola : je restai donc en ville. Dans le cours de ma paisible journée il me fut donné connaissance d'un projet vraiment catholique. On parlait en hauts lieux d'établir à Saint-Louis une académie de théologie, composée d'ecclésiastiques français envoyés par les évêques. Après trois ans de séjour h Rome, ces jeunes prêtres retourneraient en France pour y répandi^e les doctrines et l'esprit de l'Église mère et maîtresse de toutes les autres. Qui pourrait trouver cela mauvais? Nos jeunes artistes, les artistes de toutes les nations ne viennent-ils pas puiser à Rome les bonnes traditions qu'ils vont ensuite continuer dans le reste de l'Europe? Les innovations dangereuses, les bizarreries du mauvais goiit arrêtées et flétries, tels sont les résultats de leurs études et de leur séjour. Pourquoi ne ferait-on pas pour la science sacrée ce que l'on fait pour la peinture? L'Académie ecclésiastique ne deviendrait-elle pas le plus beau et le plus sûr moyen de réaliser, dans l'enseignement théologiquc, celte unité qu'on rêve pour l'instruction élémentaire? Puisse la Providence la conduire à bon terme!

Comme le temps était superbe, je ne pus résister au désir d'explorer au moins un petit coin de la ville sainte. Quelques pas suffirent pour me placer devant le monument toujours subsistant de la piété de mes aïeux. Les grandes nations de l'Europe, telles que l'Allemagne, la France, l'Espagne, le Portugal, ont à Rome des églises et des hôpitaux pour les besoins de leurs voyageurs. Eh bien ! la religieuse Franche-Comté trouva dans sa foi le moyen de suivre ces nobles exemples ; elle aussi prit place parmi les grandes nations que je viens de nommer. Pour le service de ses enfants, pèlerins dans la ville éternelle, la Bourgogne voulut avoir une église et un hospice. Sa charité dota généreusement l'un et l'autre. Tous les Francs-Comtois, arrivant à Rome, avaient le droit : 1° d'être regus gratuitement dans l'hospice pendant quelques jours ; 2° de se faire exhiber les comptes de la maison et de les juger. Sans être riche, l'église est propre, d'une construction élégante, et très-agréablcmenl située. Sur la lïise est écrite en lettres d'or l'inscription : Comilatiis Burgund. SS. Andreœ aji. cl Claudio ep. ^atio die. « Le peuple du comté do Bourgogne a dédié

OBÉLISQUE d'aUGISTE. 1o3

coKc église II saint André apùlre et à saint Claude évèque. « A droite en entrant, au-dessus du bénitier, est une plaque de marbre sur laquelle on lit : Quicumquc oravcrit pro rcge Franciœ hahct decem dies de induhjentia, à papa Innocent. IV. S. Thoin. in suppl. q. 25, art. 8, ad Sceund. « Quiconque prie pour le roi de France gagne dix jours d'indulgence accordés par le pape Innocent IV. » Le roi de France est peut-être le seul dans l'univers qui jouisse d'un pareil privilège : ce fait me parut très-significatif. A gauche, on voit plusieurs tombeaux dont les inscriptions rappellent des noms d'hommes et de villages fort connus dans nos montagnes du Doubs : N. Vernier d'Orchamps-Vennes, et Briot de Belherbe, etc. Saint-Claudedes-Bourguignons ne forme pas une paroisse; l'église néanmoins conserve ses revenus, du moins en partie, mais réunis h ceux des autres églises françaises. Depuis l'occupation, ils sont administrés par l'ambassade et la cure de Saint-Louis.

Slarlyrs.— Obélisque d'Auguste devant Saiiite-SIarie-Majcure. — Sainle-Marie-Majeuro. Oi igine. — Ornements. — Peintures. — Porte Sainte. — Anecdote. — Monuments et souvenirs de ce quartier de l'ancienne Rome. — Sainte-Croix-en-Jérusalem. — Le Titre de la vraie Croix. — Sénat des Martyrs.

La chasse n'avait pas été heureuse. Quadrupèdes et volatiles s'étaient donné le mot pour ne pas se laisser tuer; à part quelques animalcules tout à fait insignifiants, nos amis ne rapportèrent de leur journée que la peine d'avoir battu la campagne, et le plaisir d'avoir mangé, avec un appétit de chasseur, la ricotta, fromage de brebis, qu'un pâtre leur avait ofTert. Le lendemain, avant dix heures, nous étions sur la partie culminante du Quirinal, au point où quatre grandes rues se coupent à angle droit. La fontaine de Moïse forme la tête; la fontaine et les chevaux gigantesques du Quirinal sont la base de cette longue croix latine dont les bras sont terminés par les belles églises de la Trinité-des-Monts et Sainte-Marie-Majeure. Cette dernière était le but de notre pèlerinage.

Au pied de la colline sur laquelle la basilique Libérienne repose gracieuse et pure comme la Vierge qu'on y révère, s'élève un obélisque égyptien. Debout en face du rond-point de l'église, le cicérone séculaire redit la gloire de sa double destinée et annonce aux pèlerins les touchantes merveilles qu'il aura bientôt sous les yeux. Auguste avait fait venir d'Égj-pte deux monolithes d'environ 80 pieds de hauteur, pour les placer, l'un dans le Grand-Cirque, l'autre dans le Champ-deMars. Vanité des hommes et de leurs projets! La mort vint frapper le monarque, et ces deux monuments, destinés à rehausser la gloire de son règne, ne servirent qu'à élever jusqu'au eiel le magnifique témoignage de son néant. Érigés par l'empereur Claude auprès du mausolée d'Auguste, ils y resté-

rent jusqu'à ce que les barbares vinssent ajouter leurs ruines à tant d'autres. En 1587, l'un des deux fut restauré et placé, par Sixte V, au lieu où il est encore aujourd'hui (i).

Dans une des inscriptions l'obélisque s'exprime ainsi :

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