‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 74 sur 106 · HISTOIRE DE 1, ART · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE 1, ART

opération, qui a lien pour les verres de toute couleur, on lève la feuille vitrée, qui peut avoir trois ou quatre lignes d'épaisseur. A sa place, on met ce que les Italiens appellent le tagliuolo, espèce de scalpel ou de couteau long très-effilé ; il est placé sur le dos, en sorte que le tranchant divise en petites lames oblongues la feuille de verre qu'on lui présente, et sur laquelle on frappe doucement avec un petit marteau. Telle est la manière d'obtenir les lamelles pour la grande mosaïque. Quand il s'agit de la mosaïque fine, on n'emploie ni le petit couteau, ni le maillet, mais la scie. D'autrefois on coule en forme de petits tubes les verres que l'on vent employer; on les met ensuite au feu pour les obturer et les arrondir; souvent môme on a recours à la roue. Dans ce cas, on taille les pièces de mosaïque comme le diamant et les métaux; ce dernier moyen donne les résultats les plus parfaits. S'agit-il d'obtenir des lames dorées? on ne mélc point l'or h la matière; mais lorsque celle-ci sort du fonr en ifusion, on la couvre de feuilles d'or, puis on la remet au feu, et l'adhérence est telle que l'or ne peut plus en être séparé. Telle est la formation du premier élément de la mosaïque.

Reste la préparation de la colle que les Italiens appellent lo slucco, destinée à lier entre eux tous ces morceaux de verre. Les anciens employaient pour la former la chaux vive avec un mélange de poussière de marbre, d'eau commune et de blancs d'œufs; mais l'expérience a montré que cette composition était défectueuse. Appliquée en couche sur la forme destinée à recevoir la mosaïque, elle sèche si vite qu'elle ne permet pas à l'ouvrier de placer son verre avec la précision convenable. Les artistes chrétiens en ont trouvé une meilleure : ils prennent une partie de chaux vive, trois parties de poussière de marbre de Tivoli et une d'une autre espèce ; ce mélange est détrempé avec de l'huile de lin et remué, chaque jour, avec une truelle comme le mortier. Cette opération se renouvelle pendant huit, quinze el même vingt jours, selon la température du lieu et de la saison. Voici les signes auxquels on reconnaît la fusion parfaite de tous les éléments : la pâte se gonfle d'abord et s'élève en fornse de pyramide ; pendant ce travail, l'eau restée dans la chaux vive s'évapore, et la pâle durcirait si l'on n'avait soin de l'arroser d'huile. Tant qu'il reste quelques parties aqueuses, une nouvelle fermentation ne tarde pas à se manifester. On arrose de nouveau, jusqu'à ce que la pâte reste fixe et malléable, de telle sorte qu'en l'étendant elle ne lève plus, ne se durcit plus, mais prend la consistance d'un onguent visqueux.

Voilà les éléments de la mosaïque préparée. On les met en œuvre de la manière suivante : une couche de chaux est répandue sur le mur que l'on veut peindre ; on polit parfaitement cette couche dans laquelle on pratique, de distance en distance, de petits trous, afin que la mosaïque tienne plus fortement. On répand la colle sur toute la surface et l'on place, suivant le dessin donné, les lames de verre qui doivent former le tableau. Ces lames ou plutôt ces pointes carrées ont deux ou trois pouces de

longueur sur quelques lignes de parement ou de face. Huit pouces carrés de mosaïque ordinaire coûtent environ trois francs; la mosaïque fine est beaucoup plus chère, et un tableau de ce genre, bien exécuté, doit être sans prix.

En examinant dans les églises de Rome leurs nombreux chefs-d'œuvre en mosaïque, on remarque, sur les vêtements des personnages, certains caractères alphabétiques dont l'explication a fort occupé les savants. Inutile labeur ; l'énigme reste, à moins de dire avec Ciampini, « que ces caractères sont la marque personnelle de l'artiste (i). »

Plus heureuse a été la science dans ses recherches sur les ornements qui environnent la tête des figures principales. Les traditions et les monuments de l'histoire sacrée et de l'histoire profane lui ont appris que le nimbe quadriforme indique un personnage vivant ; que le nimbe circulaire, symbole de la perlection, est l'attribut des personnages morts et le signe distinctif de la sainteté, comme le nimbe radié, c'est-h-dire orné de rayons et d'étoiles, est l'ornement exclusif de la Divinité. La connaissance de ces signes donne la clef de certains tableaux mystérieux dont on parvient à découvrir ainsi le sujet et même à fixer l'époque (-2).

Le Capitole ancien. — Temple de Jupiter. — Citadelle. — Curia calabra. — Roche Tarpeienne. — Interraontium. — Trésors. — Capitule moderne. — Musée el galerie. — Église d'Ara-Cœli. — Révélation d'Auguste. — Prison Mamertine.

Impatients d'étudier le cœur de ^a^ncienne Rome, nous suspendîmes le cours de nos investigations dans le quartier de'Monti, et, sous la conduite d'un guide intelligent, nous attaquimes la région du Capitole. Dans ce nom solennel que de souvenirs ! Je n'oublierai de ma vie l'espèce de frisson qui parcourut mes sens lorsque, pour la première fois, je vis ces lieux redoutables où, pendant tant de siècles, vinrent finir, dans un dénoûment sanglant, les duels gigantesques de Rome et du monde. Entrés dans la rue iVAva-Cœli, nous ciuncs bientôt en perspective la crête élancée de la fameuse montagne. On la gravit sans peine par une large rampe qui conduit à la plate-forme. De toutes paris se présentent les emblèmes de la force : au bas des balustrades de la rampe deux lions cg>'ptiens en granit noir, les plus beaux qu'on connaisse ; et, au-dessus de l'escalier, deux statues colossales, en marbre pantéliquc, de Castor et de Pollux, placées h côté de leur chevaux. Ces chefs-d'œuvre de la sculpture antique furent trouvés, sous Pie IV, au Ghetlo,0[i quartier des Juifs. Deux colonnes font suite aux statues : celle de droite, en montant, est la colonne milliaire qui marquait le premier mille de la voie Appienne, où elle fut trou-

(1) Monum veter. t. i, p. 98-103.

(î) Voyez Ciampini, ibid. lOG.

LE C.\PITOLE ANXIEN. 183

vée en ioS-l; la colonne placée sur la gauche a été faite pour servir de pendant à la première.

Selon notre usage, nous étudiâmes le Capitole tel qu'il était autrefois et tel qu'il est aujourd'hui. Or, si nous fussions venus en ces lieux, il y a deux mille ans, voici ce qui aurait frappé nos regards : Devant nous, une montagne escarpée, entourée de murailles cyclopécnncs et flanquée de tours inexpugnables (i), dont on voit encore les substructions du côté du Forum; ouvrage gigantesque, formé de gros quartiers de travertin superposés sans ciment, comme la voûte du grand égout de Tarquin. A gauche, le temple si saint et si redouté de Jupiter Capitolin ; à droite, la citadelle de Rome et la roche Tarpcïenne; au milieu, Ylntcrvwiilium ou VAra; d'abord, bosquet de chênes, puis espace libre, mais toujours l'asile le plus inviolable des Romains. Sur toute l'étendue du plateau une foule d'Édiculcs ou petits temples, consacrés aux nombreuses idoles que Rome adorait; enfin des portes de bronze, plus indestructibles que les murailles, et fermant la redoutable enceinte. Le Capitole était donc, par excellence, le cœur de Rome antique, le sanctuaire du monde païen, la citadelle du despotisme et la forteresse de l'enfer.

Par sa richesse, par son nom formidable, par le dieu auquel il était consacré, le temple de Jupiter Capitolin était le lieu le plus vénéré du monde antique. Sa forme était celle d'un parallélogramme de deux cents pieds de long sur quatre-vingt-dix de large, entouré de trois côtés d'une superbe colonnade en marbre. Sa façade, tournée entre l'orient et le midi, se composait d'un péristyle où un triple rang de colonnes supportait un fronton majestueux, surmonté de statues de bronze doré et terminé par un quadrige également de bronze. Les colonnades latérales formaient chacune un portique à double rang seulement (2). Au-dessus de la porte brillait une longue suite de boucliers dorés, entre lesquels on admirait le bouclier d'or d'Asdrubal, superbe trophée enlevé par 3Iarcius, le vengeur des Scipions en Espagne. Aux colonnes, aux frises du péristyle principal, pendaient des trophées militaires : c'étaient les armes des généraux ennemis, des haches meurtrières, des boucliers criblés de coups, des enseignes de toutes les nations, des épées rouillées par le sang. Là, on voyait des proues de vaisseaux carthaginois ; plus loin des casques gaulois, la redoutable épée de Brennus, les dépouilles de Pyrrhus, les étendards des Épirotes, les cônes hérissés des Liguriens, les gèses des habitants des Alpes et mille autres encore. Par son aspect, cet édifice imposant annonçait bien le temple orgueilleux d'oîi le peuple romain lançait la foudre, tandis que, par les dépouilles suspendues à son architecture, il semblait être le bazar de la victoire.

Des degrés de marbre conduisaient dans ce temple dont la porte et le

(i) Capilolii arcem ne magnis quidem exerciiibus expugnabilcm. Tacit. Hist. lib. m. (s) Til. Liv. X, 25. — Plin. xxxv, 12.

seuil étaient en bronze (i). L'intérieur répondait clignement à l'extérieur et se divisait en trois nefs, formant comme trois temples qui ont des côtés communs; car, quoique le Capitolc fût spécialement consacré à Jupiter, on y honorait aussi Junon, reine, et 3Iinerve. Jupiter occupait la nef du milieu, Junon celle de gauche, et Minerve celle de droite : le père des dieux se trouvait ainsi entre sa femme et sa fille. Sous le temple était un lieu sacré où l'on conservait les livres sibyllins. L'édicule, ou sanctuaire de Jupiter, avait, comme le temple extérieur, un fronton surmonté d'un quadrige; sa voûte était dorée, et son pavé en mosaïque; le dieu était assis, la tête ornée d'une couronne d'or radiée et la figure peinte en vermillon; une toge de pourpre formait son vêtement; sa main gauche tenait une lance en guise de sceptre et la droite un foudre d'or (•>).

C'est dans ce temple formidable, dans cette espèce de centre de la terre, la première demeure de Jupiter après le ciel (s), suivant l'expression des Romains, que les généraux venaient adresser des supplications à la divinité avant de partir pour la guerre, et des actions de grâces après leurs victoires; que les peuples étrangers ambitionnaient la faveur d'offrir de somptueux sacrifices, et que furent consacrées tant de dépouilles teintes du sang des nations. Ajoutons que ce vaste édifice était entièrement couvert de tuiles d'airain doré, à l'exception de la coupole qui n'avait d'autre voûte que le ciel.

Comme pour servir de cortège au maître des dieux, on voyait rangées autour du temple les statues des principaux habitants de l'Olympe et des grands personnages de Rome. Là était le fameux Hercule d'airain, pris dans la citadelle de Tarente, et consacré par Fabius Maximus; l'Apollon apporté d'Orient par Lucullus et haut de quarante pieds; deux Jupiter, l'un en bronze, d'une hauteur colossale, fabriqué avec les casques et les cuirasses des Samnites, vaincus par Spurius Servilius; l'autre, plus grand que le premier, élevé par ordre des aruspices pour fléchir les dieux irrités des guerres civiles ; la statue équestre en bronze doré de Scipion l'Africain ; des Victoires d'or chargées de trophées, et un groupe également en or représentant Jugurlha livré à Sylla par Bocchus; les sept statues en bronze des anciens rois de Rome, et une foule d'autres (4).

A l'extrémité opposée du Capitolc s'élevait, sur un roc escarpé, la citadelle de Rome, avec le temple de Junon Moneta. Il occupait l'emplacement de la maison de Manlius et renfermait l'atelier des monnaies et les archives où l'on gardait, sur des livres en toile, les vieilles annales du peuple romain (5). La roche Tarpéïenne servait de base à la citadelle. C'est

fi) Voyez Donati, Roma velus el recens, lib. 11, c. 5. (4) Plin., xxiii, 7.

(3) Til. Liv., XXXVI, ô5. — xliv, 14. — xlv, 1 3, 4i.

(4) Voyez Donati, lib. 11, c. 5; et Rome au siècle d'Auguste, 1. 1, p. 243, etc. (6)Tit. Liv. IV, 7, ir., '20.

Page 1