CITADELLE
un rocher taillé à pic, qui, avant les allerrisscnients, pouvait avoir cent soixante-dix pieds de hauteur; baigné par le Tibre, il formait un précipice aflreux, hérissé de tous côtés de pointes qui déchiraient les corps ou les faisaient rebondir au loin. On l'avait choisi pour les exécutions afin de n'avoir pas besoin de précipiter deux fois les criminels (i). Aujourd'hui la roche Tarpéïcnne n'a rien de très-menaçant. Des maisons adossées à la montagne masquent en partie ses flancs abrupts ; le Tibre ne baigne plus sa base, et sur le sommet nous trouvâmes un jardin que cultivaient assez mal une compagnie de poules raagnitlques; mais nous ne vîmes pas même une oie.
Non loin du temple de Juuon était la Curia calabra, espèce de palais où le grand prêtre convoquait le peuple pour lui indiquer l'époque des none^s. Entre la citadelle et le temple de Jupiter se trouvait Vlniermontium, bosquet de chênes, dont Romulus fit un asile inviolable, afin d'attirer des habitants à sa ville nouvelle ; au centre de ce bois s'élevait le petit temple de Yéjovis ou de Jupiter enfant (2).
Derrière Ylntermonlium était le Tabularium. C'était un vaste dépôt d'archives, avec des portiques et des arcades d'une grande solidité. On y conservait les tables d'airain sur lesquelles le peuple romain, qui semblait avoir l'instinct de son immortalité, gravait majestueusement ses traités anciens et nouveaux avec les nations étrangères, ainsi que ses propres lois. Ces actes, placés en ce lieu, devenaient plus respectables, consacrés qu'ils étaient par la garantie des dieux mêmes (3). Vespasien, parvenu à l'empire, prit le plus grand soin de ces monuments, et il en fit restaurer plus de trois mille, endommagés par l'incendie du Capitole (4).
Deux chemins descendaient du Capitule dans le Forum ; l'un s'appelait le Clivus capitoUnus, l'autre le Clivus sacer, ou ascensus ad asiîum, montée de Vasile. Au bas du premier qui parlait de la citadelle, on trouvait le temple de Saturne : c'était le trésor général de l'empire ; il se divisait en plusieurs trésors particuliers, parmi lesquels figuraient en première ligne le trésor du butin et le trésor gaulois. Dans le premier, le plus riche de tous, étaient accumulées les dépouilles de tout genre, conquises sur le monde entier, et qui avaient fait l'ornement de tant de triomphes (3). Le second nous donnait un noble orgueil. Telle était la frayeur inspirée aux Romains par nos aïeux, que la fière république se tenait toujours sur ses gardes; et, pour n'être pas surprise de nouveau, elle avait établi un trésor spécial, auquel, sous peine des exécrations publiques, il était défendu de toucher, à moins que ce ne fût pour une guerre contre notre nation (g).
(1) Sénec, Controv. 1. 3.
{*) Ovid., Fast. m, v. 430.
(s) Josèphe, Antiq.judaiq. xiv, 17. — (4) Suet. in Vesp.
(s) Cicer. in Verr. 1. 21. — (6) Appien, de Bello eivil. 11, p. 744.
A gaucho du temple de Saturne s'élevait le temple de Jupiter tonnant. Auguste, dit-on, revenant d'Espagne, vit un de ses esclaves tué par la foudre à ses cotés. En mémoire de la protection dont il avait été l'objet, il consacra ce temple au maître du tonnerre. Quelques pas plus loin, sur la droite, commençait le Clivussacer, second chemin qui communique du Forum au Capitole. Là étaient les degrés des Gémonies. Nous suivîmes ce chemin tant de fois inondé de sang, et, continuant jusqu'au sommet de la colline, nous nous retrouvâmes dans Vlntermonthim : nous avions fait le tour de l'ancien Capitole. Revenus à notre point de départ, nous commençâmes un second voyage, dans le but d'étudier le Capitole tel qu'il est aujourd'hui.
Le Christianisme a passé sur le monde, la majesté romaine s'est abaissée devant lui. Le temple de Jupiter, les colossales statues des dieux et des héros, ces milliers de tables d'airain, chartes de la servitude des nations, la citadelle aux murs cyclopéens, tout cela n'est plus. Loin de glacer de terreur, la vue du Capitole ne donne au voyageur que des idées riantes, de nobles inspirations et de salutaires enseignements. Au milieu de l'esplanade qui succède à Ylntcnnontium, se présente la belle statue équestre de Marc-Aurèle, seul bronze antique de ce genre qui nous reste. Derrière, à la place même du Tabularium, s'élève le palais sénatorial, surmonté d'une tour couronnée par une grande croix. Ce n'est donc point une figure de rhétorique, me disais-je en voyant ce signe vainqueur; il est vrai, à la lettre, que la croix du Calvaire brille au sommet du Capitole. Comment ne pas croire, quand on a sous les yeux le plus grand des miracles?
Pour encadrement de la platc-formc, vous avez, à gauche, le musée dans lequel on conserve une foule de chefs-d'œuvre et de monuments du plus haut intérêt. Là se trouvent les statues colossales de 3Iinerve, de Cybèle et de l'Océan. Dans la salle des inscriptions sont rangées, tout autour des murs, cent vingt-deux inscriptions impériales ou consulaires, qui offrent une série chronologique, depuis Tibère jusqu'à Théodose. Aux parois du grand escalier sont incrustés les fameux fragments du plan en marbre de l'ancienne Rome, trouves dans les ruines du temple de Rcmus, sur la voie Sacrée. Les salles sont remplies de vases antiques, de statues en bronze, en marbre, en porphyre, en granit, du plus beau travail et de la meilleure conservation. Je nommerai surtout le gladiateur mourant et les bustes de Marc-Aurôle et d'Adrien.
A droite, est la Pinacothèque, musée et galerie tout ensemble. Sous le portique de la cour, nous vîmes la statue de Jules César, qu'on tient pour le seul portrait reconnu qui existe à Rome; celle d'Auguste qui foule une proue de navire, allusion à la bataille d'Aclium ; enfin de nombreux débris de statues colossales, dont j'essayai de calculer la hauteur en prenant pour base le petit doigt du pied, parfaitement conservé ; et je vis se dresser des géants de soixante pieds d'élévation. Cette mesure est conforme