C. VIBIVS. C. F. M. COCCEIVS NERVA EX. S. G
Au-dessous de ce premier cachot en est un second plus étroit, plus bas, plus humide et tolalement privé de lumière : c'est \â prison Tullienne, robur TuUianum. Elle doit son nom et son origine à Servius TuUius, sixième roi de Rome. Ici, comme dans le cachot supérieur, on descendait les condammés par une ouverture pratiquée au centre de la voûte. La prison Mamerline était comme une salle d'attente où l'on donnait la question ; car c'est dans la prison Tullienne que se faisaient les exécutions des grands coupables, hélas ! et de bien d'autres (2). Ainsi, les malheureux enfermés dans le cachot supérieur entendaient distinctement les cris étouflos et les râlements de ceux qu'on étranglait; ils pouvaient même voir, par la grille de la voûte, leurs supplices et leurs angoisses. Au bas du cachot TuUien aboutissaient les gémonies, espèce d'escalier ainsi appelé des gémissements de ceux qui les montaient. C'est par ces mêmes degrés qu'après l'exécution, les confecleurs, armés de crocs, traînaient dans le Tibre les cadavres des suppliciés.
Une foule de personnages célèbres de l'antiquité reçurent la mort dans cette affreuse prison. L'Ab-del-Kader de son époque, Jugurtha, roi de Isumidie, y mourut de faim. « Détaché du char du triomphateur, il fut. dit Plutarque, jeté dans la prison : quelques-uns des bourreaux lui ôtèrent violemment ses habits ; les autres lui arrachèrent une oreille en se disputant la boucle qui l'ornait. En descendant tout nu dans l'affreux cachot : « Par Hercule, dit-il en maudissant, que votre bain est froid ! «Au bout de six jours, il mourut après avoir vainement lutté contre les horreurs de la faim (5). » Lentulus, Céthégus, Statilius, Gabinius et Cœparius, complices de Catilina, y furent étranglés par ordre de Cicéron ; Aristobule et Tigranc, après le triomphe de Pompée; Séjan, par ordre de Tibère; Simon, fds de Jonas, chef des Juifs, par ordre de Titus; une foule de sénateurs et de matrones, par ordre de Tibère, qui fit traîner leurs cadavres, au travers du Forum, jusque dans le fleuve. Mais ce qui rend incalculable le nombre
(1) Tit. Liv., lib. 1; Varr., lib. vi; Sallusl. in Jugurtli. ;\ic[.or, in Reg. v.
(2) Carcer ad icrrorem excrescenlis audacia; média urbe immincns Foro redificatur; Tit. Liv. in Anco Martin, lib. i. — In hoc pars qu.T sub terra Tullianum, ideo quod addituni à Tulliorege; Varr., lib. iv. — Video carcerem publicum saxis ingentibusslralum, angusiis foraminibus cloblongis lucis umbram recipicnlibus; in luinc abjecti rei robur Tullianum aspiciunl, etc. ; Caljmr. Flaccus. — Posl qua:stionem in Tullianum ad ullimum supplicium millebantur; Servius. — In int'eriorem carcerem deniissus est necatusquc. Lit;, loquens de Pleminio, t'lc.,elc.
fs) In Mario.
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des victimes égorgées dans cet affreux cachot, c'était l'usage reçu d'y mettre à mort les prisonniers de marque, ou du moins les chefs étrangers qui avaient orné le triomphe du vainqueur. Arrivés au pied du Capitole, ils étaient détaches du cortège. Pendant que le triomphateur montait, par le clivus capitotinus, au temple de Jupiter, les malheureux vaincus étaient entraînés vers les gémonies. On leur faisait traverser un petit pont suspendu qui communiquait au cachot supérieur, et on se hâtait de les précipiter dans le robur TuUianum, où ils étaient égorgés. Le vainqueur ne sortait du temple de Jupiter qu'après avoir entendu retentir à son oreille le mot fatal : Actitm est. Tout est fini (i). Tel était, dans le monde ancien, le sort ordinaire réservé aux rois, aux généraux étrangers, coupables du seul crime d'avoir défendu leur pays et leur liberté contre l'ambition romaine.
11 ne fallait pas tant de souvenirs pour nous pénétrer d'horreur en descendant au fond de la prison TuUienne. Que dûmes-nous éprouver sous l'impression d'un autre souvenir plus puissant que tous ceux-là ?^os pères dans la foi, saint Pierre et saint Paul, nous apparurent à la lueur de la torche quiéclairaitnospas. C'est là, c'est-à-dire non-seulement dans le cachot supérieur, mais dans le cachot inférieur, que Néron fit jeter les saints .\pôtres ; c'est de là qu'ils furent tirés le même jour pour être conduits au martyre. Nous baisâmes avec un respectueux amour la colonne de granit à laquelle les glorieux prisonniers étaient attachés; nous bûmes de l'eau de la fontaine que saint Pierre fit jaillir pour baptiser Procès et Martinien, ses geôliers, ainsi que vingt-sept soldats, martyrs à leur tour. En se reportant aux circonstances du temps, le chrétien s'explique facilement le miracle d'une source jaillissante ; elle est près de la colonne de l'Apôtre, en sorte qu'il put, malgré ses chaînes, y puiser l'eau nécessaire à la régénération des néophytes.
Rome, qui a pris soin de marquer, en les sanctifiant, tous les lieux visités par les apôtres et les martyrs, a bâti une petite église sur la prison Mamertine : elle est dédiée à saint Joseph, patron des menuisiers. La tribune grillée, qui ouvre sur le cachot inférieur, semble avoir succédé aux gémonies et correspondre exactement à l'ouverture par laquelle les bourreaux tiraient avec des crocs les cadavres des victimes. Toute la journée on voit des âmes ferventes, ou de pieux pèlerins répandre des larmes et des prières sur ces lieux, théâtres de tant d'atrocités. Nous mêlâmes nos expiations aux leurs : telle est, ce me semble, pour tout voyageur sérieux et chrétien, la seule manière rationnelle de clore cette riche visite du Capitole.
(i) Imperatores cùm de Foro in Capitolium currum flectere inciiierenl, captives in carceretn duci jubebanl, idemqne dies el victoribus imperii et viclis finein facit. Cicer. inVerrem, 7. — lloris fuit, ut juberenluroccidi, nequeanteimperator Capilolioexibat, quàmcaplivosoccisos nunlialum essel. Appian., in iriumph. Pompeii, — Joseph., lib, vu. Oros.,lib. V, c. 14. — lit. Liv., 1. xxvi, 13. — Zunar., ii, p. 30.
Forum : ce que c'est. — Forum romain. — Édifices. — Basiliques. — Temples. — Tribune aux harangues. — Comilium. — Colonnes de Sainl-Pierre et de Saint-Paul. — SecrelariumSenatus. — Église de Sainte-Martine. — Inscription de l'architecte du Colisée. — Temple de Rémus. — Église de SS. Cosme et Damien. — Picrre-des-Mai tyrs. — Temple de Faustine. — Temple delà Paix. — Tradition. — Temple de Vénus et Rome. — Église de Sainte-Marie la-Neuve. — Souvenirs de saint Pierre et saint Paul. — Mot d'un Anglais protestant.
De bonne heure nous reprîmes la visite de la veille au point où nous l'avions laissée : le Forum appelait notre attention. Si vous vous placez au sommet du Capitule, les regards tournés vers l'orient, vous voyez se dérouler à vos pieds une vallée longue et étroite, resserrée à gauche par le Viminal, à droite par le Palatin, et terminée par le versant du Cœlius : c'est l'emplacement du Forum romain, le plus célèbre de tous.
Au pied de la montagne, nous avions, sur la gauche, l'arc de triomphe de Scptime Sévère; plus loin, bordant la voie Sacrée, le temple de Faustine, les ruines du temple de la Paix, celles du temple de Vénus et Rome, et dans le lointain le gigantesque Cotisée; à droite, les ruines du temple de Jupiter Tonnant, de la Concorde, la colonne de Phocas, la Grécostasis et la colline oblongue du Palatin avec ses ruines impériales; en face de nous, à l'extix'mité du Forum, se dressait, au milieu même de la voie Sacrée, l'arc de Titus. 0 mon Dieu, vous savez quelle ineffable impression produisit sur moi ce panorama de ruines ! vous savez combien je fus frappé, ému, terrifié en voyant l'arc de Tito, éternel monument du déicide ! je vivrais un siècle que ces impressions ne perdraient rien de leur vivacité.
Avant de descendre du Capitole pour étudier le Forum, il est agréable de connaître ces places si fameuses dans l'histoire romaine. Représentezvous un espace aux larges proportions, de forme ovale ou carrée, bordé de portiques superbes et enrichi de monuments somptueux, Basilicœ. Là, voyez s'agiter tout un peuple qui vient traiter des affaires publiques ou privées, se livrer aux plaisirs ou admirer les chefs-d'œuvre des arts, et vous aurez une idée des forum anciens. Rome en comptait dix-sept (i); les plus magnifiques étaient, après le Forum Romamtm, ceux de César, d'Auguste, de Nerva, de Trajan, de Sallusle, d'Aurélien et de Dioclétien. Les particuliers avaient ajouté à leurs palais et à leurs villas ce genre de magnificence vraiment royale. Parmi ces dernières, une des plus célèbres est le Forum d'Appius, au milieu des Marais-Pontins.
Quant au Forum Romain dont nous avons à nous occuper, on sait qu'il
(i) C'est l'opinion de P. Victor, licyim. l'rbis. Onuphrc en compte 19, Descripl. Vrb. Rom. 107.
FORUM nOMAIN. i%
fui établi à l'époque de la paix entre Romulus et Tatius, pour servir de l>lace publique et de marché ti Rome. Du reste, il est assez difllcile d'en donner une description parfaitement exacte, tant il comptait de monuments! Voici les principaux traits du tableau. Sa forme était un carre long environné de portiques à deux étages soutenus par des colonnes et servant de promenoirs. Dans les entrc-colonnements régnait un phiteufi, ou petit mur assez haut pour cacher la vue des promeneurs aux personnes qui étaient en bas. César le fit couvrir en entier de voiles magnifiques, et ce spectacle, dit Pline avec une affreuse naïveté, fut plus beau qu'un combat de gladiateurs (i). Des basiliques, des temples, des colonnes, des statues innombrables se pressaient sur toutes les façades du Forum et en faisaient le lieu le plus riche et le plus animé de l'anciennç Rome.
Les trois grandes basiliques étaient les basiliques Opimia, .EmiUa et Julia : il n'en reste plus rien. A droite, en partant du Capitole, on rencontrait les temples de la Fortune, de Saturne, de la Concorde, de Vespasien, la Grécostasis ou salle de réception des ambassadeurs étrangers, dont une partie de l'architrave subsiste encore; non loin de là vous voyez la colonne de Phocas, élevée à cet empereur par Smaragdus, exarque d'Italie, en 608. Venaient ensuite l'arc Fabien, bâti par Fabien, vainqueur des Allobroges; le temple de Jules César, l'arc de Tibère, la Tribune aux harangues. Près du temple de Saturne était le miUiarium aureum, colonne de marbre blanc surmontée d'une boule en bronze doré, et servant de point de départ aux grandes routes de l'empire, dont les milles commençaient à se compter de cette colonne devenue fameuse par la mort de Galba. La place qu'elle occupait suffit encore pour remettre sous vos yeux le spectacle horrible que présentait le Forum au jour du meurtre impérial. Les basiliques et les temples étaient pleins de monde ; mais nulle part un seul cri, une seule parole, partout le silence de la crainte et du désespoir. Tout à coup, voici des soldats romains, prétoriens et légionnaires, qui s'avancent en furieux pour massacrer leur empereur, faible, sans armes, et respectable par son âge. La lance baissée, et courant bride abattue, ils dissipent le peuple, foulent aux pieds le sénat, et ni la vue du Capitole, ni la vénération des temples qui dominaient toutes les parties du Forum, ni la majesté du rang suprême ne peuvent les empêcher de commettre leur parricide. Leur barbarie fut telle qu'après avoir tué Galba d'un coup d'épée, ils lui coupèrent la tête qu'ils tenaient suspendueparla bouche, étant totalement dégarnie de cheveux, et lui déchiquetèrent, à coups redoublés, les bras et les cuisses; car le reste du corps était couvert par la cuirasse. Et ce qui peint les mœurs du temps, il y eut jusqu'à six cent vingt demandes de récompense présentées à Othon, pour avoir participé à cet exploit (2).
(OCaesar diclalor lolum Forum romanum inlexit, viamque Sccram, ab domo sua usque ad clivum Capilolinum, quod munere ipsogladialorio mirabilius visu tradunt. Ub. XIX, c. 1. — Donuli, lib. ii, c. o.—{i] Tacit., Ilist., lib. xlyi.
En avançant on trouvait la Tribune aux harangues. Cette tribune, si célèbre dans l'histoire de Rome ancienne et dans notre éducation classique, avait à peu près la hauteur d'un homme. Elle formait comme une petite scène supportée par quelques colonnettes reposant sur une base circulaire en pierre (i). On l'appelait rostra, parce qu'elle était ornée de six vieux éperons de navires pris par les Romains sur les Antiates. Elle s'élevait devant la curia Jiilia, et pour ainsi dire sous les yeux du sénat, qui, du Secretarium Sc««/ms, semblait l'observer comme pour modérer ses fougues et la contenir dans le devoir (2). Quand vous êtes dans ce lieu, un souvenir vous saisit inévitablement : l'orateur romain vous apparaît, tantôt plaidant la cause de la république contre Verres, tantôt foudroyant de son éloquence Catilina et ses complices, tantôt invectivant contre Antoine. Puis tout à coup la scène change : sur la tribune vous voyez Antoine triomphant, montrant au peuple la tête sanglante de Cicéron qu'il s'est fait apporter par ses sicaires, et le peuple applaudit ! Grande leçon souvent donnée et rarement comprise.
Près de la Tribune aux harangues et de la curia HostUia était le Comitium (3). Dans ce lieu, environné de portiques, s'assemblaient les curies pour l'adoption des lois et l'élection des prêtres ; on y battait aussi de verges les condamnés à mort. C'est dans le Comitium que furent flagellés saint Pierre et saint Paul avant d'être conduits au martyre; là étaient les deux colonnes de marbre où ils furent attachés et que l'on voit encore aujourd'hui dans l'église de Sainte-Marie Transponlina (4).
A l'extrémité du Forum, sur la voie Sacrée, est l'arc de Titus, j'en parlerai après-demain. En revenant de là vers le Capitole, par le côté opposé de la place, on rencontre les ruines du temple de Vénus et Rome, les ruines colossales du temple de la Paix, le temple de Faustine, et enfin l'arc, bien conservé, de Septime Sévère, qui touche au Capitole. On voit que le nom de Gcta est effacé de l'inscription : triste souvenir du fratricide ! De tant de magnifiques monuments entassés au Forum, témoins et théâtres des grands événements dont l'histoire occupa notre enfance, que reste-il? des ruines, et encore des ruines. Ce Forum même, où se débattirent, durant tant de siècles, les intérêts de l'univers, a perdu son nom : il s'appelle aujourd'hui Campo Vaccino, et des bœufs gris, aux longues cornes, mugissent là où l'orateur romain faisait retentir son éloquente voix!
(1) Plut., Aul. 16.
(i) Cic, pro Ftacco, 2-i; Varr., lib. liv, p. Tu,
(3) Cuiia Ilosiilia, quod primus œdificavil Hoslilius rpx. Anle banc Rosira, cujus in vocabulum ex lioslibus capia fixa sunl rostra; sub dextera bujus,àComitio locus subslructus, ubi nationtim subsistèrent legati, qui ad scnalum esscnt missi : is grœrostasis appellatur à parte, ut mulia. Cœnaculum supra grœcostasim, ubi œdes Concordise el basilica Opimia. Varr., lib. iv, de liiKj. latin. ; Plin. epist. ii, lib. iv ; Suelon. i>j Domil.,