LA VOIE SACRÉE
appelée summa vin Sacra, s'élcvail le lemple de la déesse Orhona, invoquée contre la mort; plus loin, le sanctuaire de Slrcnia, déesse qui présidait aux cadeaux du premier jour de l'an. Là était la statue équestre de Clélie, la jeune héroïne dont le courage fit trembler Porsenna ; puis celle d'IIoratius Codés, autre nom fameux ; enfin, je ne sais combien d'éléphants de bronze et de chars de victoire, chargés de redire à la jeunesse romaine les hauts faits de ses aïeux.
Ces temples, ces édicules, ces trophées, et une foule d'autres monuments dont il ne reste plus que le nom, bordaient le côté gauche de la voie Sacrée : sur la droite brillaient les magnificences du Palatin. Commençant près du Colisée, la voie Sacrée longeait le Forum, passait devant la maison de Jules César, le temple de la Paix, le temple de Faustine, et venait finir à l'arc de Septime Sévère, au pied du Capilole. Comme toutes les grandes voies romaines, elle est pavée de larges dalles. Autant qu'il peut, le gouvernement pontifical s'oppose aux ravages du temps, et nous avons vu les pauvres de Rome, munis de petits crochets en fer, arracher l'herbe qui croît entre les pierres. Mille souvenirs de tout genre vous assiègent lorsque vous mettez le pied sur ces vieilles dalles qui portent encore l'empreinte des chars romains. Que de pleurs, me disaisjc, ont mouillé ces pierres que je vois de mes yeux, que je touche de mes pieds! Ici ont passé les triomphateurs romains, suivis de leurs légions victorieuses et de leurs troupeaux de prisonniers. Ces dalles qui me portent ont été pressées par le char de Titus, par les pieds de ses chevaux, de ses soldats vainqueurs, et des Juifs captifs. Que de grands hommes elles ont vus! Les pas de Jules César, de Cicéron, de Pompée, de tous les empereurs, y marquèrent leurs vestiges ; combien de fois elles furent teintes de sang! Un jour, Vitellius, trahi par la victoire, passait ici, à moitié nu, traîné ignominieusement au supplice comme un esclave et un scélérat. Dans ce Longchamps du paganisme se pressaient les élégants, les désœuvrés, les curieux dont Rome était remplie; les dames romaines, les Sempronia et les Messaline, venaient y étaler leurs charmes et leurs atours; Horace lui-même venait y flâner (i). Profanée à l'égal de tous les lieux de Rome, cette voie Sacrée devait être lavée, et je la vois bientôt arrosée du sang de nos martyrs conduits à l'amphithéâtre.
Entre tous les souvenirs qui surgissaient en foule de ce lieu mémorable, il en est un qui dominait tous les autres : la maison d'or de Néron se dressait devant les yeux de notre imagination avec ses proportions colossales et ses richesses fabuleuses. Se trouvant trop h l'étroit dans son palais du Vatican, le tyran, le cocher, le poète, le comédien couronné voulut se faire une demeure digne de lui. Au dire de l'histoire, l'édifice
(i) Ibam forte via Sacra, sicut meus est mos. Horat,
Cui sœpe immundo Sacra conlerilur via socco. Propert. Nec sinil esse moram, si quis adiré velit. lloral in epodis.
impérial fut l'expression adéquate de la pensée créatrice. Plutôt ville que palais, la maison d'or couvrait tout l'espace qui s'étend depuis les ruines du temple de la Paix jusqu'au pied du mont Cœlius, et depuis le Palatin jusqu'à l'Esquilin. Ainsi elle avait au moins une lieue de circonférence. Dans cette enceinte se trouvaient des lacs, des prairies, des parcs remplis d'animaux privés. Le vestibule répondait k l'emplacement du temple de la Paix. Il était entouré d'un triple rang de colonnes d'un marbre précieux et d'une hauteur prodigieuse. Du vestibule on passait à Vatrium : c'était une salle d'une magnificence extraordinaire, et assez grande pour servir aux assemblées du sénat. Une porte superbe ouvrait sur le lac où se trouve aujourd'hui le Colisée. Suivant Suétone, ce lac était plutôt une mer entourée d'édifices, magnifique prolongement du palais (i). En face du lac s'élevait la statue colossale de l'empereur. Elle était de marbre, et avait cent vingt pieds de hauteur. Dieii de son vivant, Néron portait autour de la tête le nimbe radié, et, comme Nabuchodonosor, il se faisait rendre dans son propre palais les honneurs divins {-2). Telles étaient les proportions de la maison, ou pour mieux dire de la ville néronienne.
Les richesses prodiguées dans ses ornements passent l'imagination (3). Toutes les parois étaient couvertes de lames d'or relevées de pierres précieuses et de diamants ; les plafonds enrichis d'or et de peintures exquises; le sol en mosaïque fine. Les triclinia, ou salles à manger, étaient entourées de panneaux tournants, en boie d'ébène, qui répandaient sur les convives des fleurs et des parfums. Sur des lits de feuilles de rose et de myrte étaient mollement couchés et Néron et ses courtisans, la tête couronnée de fleurs odoriférantes. Tout ce que la terre et la mer pouvaient fournir de plus rare et de plus délicat leur était servi dans des vases d'or et d'argent (4). Les dîners comptaient jusqu'à vingt-deux services. Au pied de chaque convive plusieurs esclaves se tenaient debout; l'un d'eux rafraîchissait l'air en agitant un léger éventail; l'autre éloignait les mouches avec une branche de myrte. Des musiciens, placés en face des triclinia, flattaient les oreilles par d'agréables symphonies. A la fin du repas arrivaient des troupes de jeunes enfants qui exécutaient des danses voluptueuses en chantant des poésies bachiques et s'accompagnant au bruit des castagnettes (5).
A ce spectacle en succédait un autre bien digne de Néron. Tantôt des parois mobiles, se repliant sur elles-mêmes, laissaient voir le théûtre où le sang des gladiateurs coulait à grands flots et devenait le dernier as-
(1) Slagnuin maris instar circumscptum œdificiis ad urbium speciem. Sud. in Ner.
(i) Voyez Nardini, Iloina anlica, p. 116.
(5)Tacit.. lib. xv.
(t) Lib. xxxvi,c. 22.
(s) Le détail de ces soupers impériaux est tiré textuellement des auteurs païens : je ne les cite pas pour cause de brièveté. Voir \cs scriiilorcs domtls AugusUv, IMinect Dion Cassius.
MAISON d'or de Néron. 20S
saisonnement du festin; tantùl les gladiateurs étaient introduits dans la salle même où ils s'égorgeaient sous les yeux des convives. D'autres fois on montait sur les plates-formes, d'où l'on voyait en grand les combats d'hommes et d'animaux se déchirant pour le plaisir de Néron et de la digne société dont il était la personnification. Toutes ces plates-formes, appelées solaria, étaient couvertes d'oiseaux en argent d'un travail exquis et de grandeur naturelle; de sorte que le spectateur éloigné croyait voir des compagnies de paons, de cygnes, de colombes, prêtes à prendre leur essor. Les salles de bains resplendissaient de pierres précieuses, d'or et d'argent, et tous les ralTiueracnts de la mollesse accompagnaient l'usage du bain répété jusqu'à trois fois le jour.
Mais la merveille de la maison d'or était le temple de la Fortune. Renfermé dans les appartements intérieurs, il était bâti en marbre du sphynx. « Ce marbre, ainsi nommé à cause de sa transparence, était, dit Pline, une pierre de Cappadoce, dure comme le granit, blanche comme la neige, translucide même sous les veines dorées qui la sillonnaient. Il avait la propriété de fixer la lumière, en sorte qu'il brillait encore longtemps après que les portes du temple étaient fermées (i). Mais c'en est assez sur la maison d'or de Néron, la description détaillée de cette gigantes. que folie nous entraînerait trop loin. Nous avions parcouru la place qu'elle occupait; car de ce palais, bâti des dépouilles de l'univers, il ne reste rien sur la partie gauche de la voie Sacrée. A droite, le versant du Palatin vous montre encore quelques substructions et l'emplacement du grand escalier qui, partant du Forum, unissait les deux parties de l'édifice.
Jusqu'ici nous avions étudié l'intérieur et le côté gauche du Forum ; parvenus à l'extrémité, il nous restait à voir l'arc de Titus qui s'élève en tête de la place, et à fouiller, en revenant vers le Capitole, le côté droit du Forum adossé au Palatin.
L'arc de triomphe élevé à Titus, après la prise de Jérusalem, est un des monuments les mieux conservés de l'ancienne Rome. Il est en marbre blanc, d'une seule arcade surmontée d'une corniche d'un beau travail, et ornée d'inscriptions et de sculptures de la plus haute importance. Sur les parois intérieures de la voussure sont des bas-reliefs dont l'aspect produit un saisissement involontaire. D'un côté, on voit Titus en habit de triomphateur, debout sur son char et couronné par les mains de la Victoire placée au-dessus de sa tête. A la partie supérieure de la voûte apparaît l'aigle divin transportant au ciel l'âme du héros. Ceci a fait croire que le monument n'avait été élevé qu'après la mort de l'empereur ; mais cette conjecture ne nous parraît pas fondée. Tout le monde sait que la flatterie romaine n'attendait pas toujours le trépas des empereurs pour les mettre au nombre des dieux. A l'autre partie de la voûte on voit le
(i) Lib. xxxT, c. â2.
chandelier aux sept branches du temple de Jérusalem, la table des pauis de propositioD, les trompettes du jubilé i)lacées sur des brancards soutenus par les épaules des soldats romains, couronnés de laurier et marchant vers le Capitole. Sur la frise qui regarde le Colisée on lit l'inscription suivante.
SENATVS. POPVLVSQLE. ROMANVS. DIVO. TITO. DIVI. VESPASIANI. F. VESPASIANO. AVGVSTO.
« Le Sénat et le Peuple romain au divin Tite, fils du divin Vespasien, Vespasien Auguste. »
La plus noble façade, tournée vers le Capitole, portait cette autre inscription, plus noble aussi et plus explicite que la première :
IMP. TITO. CAES. DIVI. VESPASIANI. FILIO