ANECDOTE
condamne à mort. Si, le jour d'une exécution, le lugubre cortège rencontre un cardinal sorti de son palais sans dessein prémédité, le coupable est libre. Est-ce un souvenir de l'ancien privilège des vestales? Je serais presque tenté de le croire, tant Rome chrétienne aime h conserver les nobles usages de l'antiquité.
Une règle sévère, mais pleine de sagesse, défend aux cardinaux de marcher à pied dans les rues de Rome ; ils ne peuvent descendre de voiture que lorsqu'ils ont franchi l'enceinte des murailles. L'Église ne veut pas qu'ils soient confondus dans la foule et exposés à un manque de respect, même involontaire : cette règle est inflexible. Le cardinal de Rohan, archevêque de Besançon, se trouvant à Rome après la révolution de juillet, voulut en obtenir la dispense. Les mauvais traitements subis par le cardinal, l'exil auquel il s'était condamné, son illustre naissance, sa rare piété, l'aflection particulière dont l'honorait le souverain Pontife, étaient, ce semble, des titres certains à la faveur qu'il sollicitait. Un jour donc il se présente au Vatican : « Très-saint Père, dit-il, j'ai une grâce à vous demander. — Parlez. — Je suis logé près de la Trinité-des-Monts, où je dis la messe; je prie Votre Sainteté de me permettre de m'y rendre à pied. — Demandez-moi tout ce que vous voudrez; mais de cela n'en parlons pas, il m'est impossible de vous l'accorder. »
Cependant tous ces princes de l'Église que vous voyez parcourir les rues de Rome dans des voitures dorées, traînées uniformément par des chevaux noirs à longs crins, sont, dans leur intérieur, d'une simplicité et d'une aflfabdité charmantes. Sous la pourpre brille l'humilité du capucin, la science du bénédictin et la charité du camaldule. Leur vie est trèsoccupée : chefs des congrégations romaines, protecteurs des ordres religieux, l'étude, les audiences papales, le soin des pauvres, des oeuvres de piété, les institutions charitables et scientifiques, les encouragements aux arts, absorbent et leur temps et leurs modiques revenus. Il n'est pas uu voyageur qui n'ait à s'étonner en voyant les splendides monuments élevés dans les églises de Rome aux frais des cardinaux titulaires.
Je finissais de les passer en revue lorsque notre voiture s'arrêta au pied du grand escalier qui monte à la chapelle Sixtine. Arrivés avant le commencement de l'office, nous pûmes nous placer de manière à bien voir. On sait que la chapelle Sixtine est une des gloires de Michel-Ange : le grand artiste peignit la voûte en vingt mois. Là vous voyez la Création, les principaux traits de l'Ancien Testament; plus bas, aux angles et aux lunettes, sont les prophètes et les sibylles ; c'est toute l'épopée du genre humain ; car le dénoùment de toutes choses, le Jugement dernier, décore le fond de la chapelle. Cette fameuse fresque, glorieusement copiée par Sigalon, a beaucoup souffert. Elle n'en est pas moins admirée des artistes; mais en bonne conscience, et bien qu'elle ait coûté trois ans de travail à son auteur, elle n'est pas sans défaut. Comment croire, par exemple, qu'au jour du jugement Notre-Seigneur aura l'air fâché d'uQ
simple mortel, l'attilude convulsive de Jupiter lançant la foudre, ou de Neptune gourmandant les flots? Il est facile devoir, dans ce manque de vérité, l'influence fâcheuse du mythe olympique sur le génie de l'arlisto chrétien.
Cependant l'assemblée se formait. Les chefs d'ordres, dans tous les costumes, venaient occuper leurs places du côté de l'épître. Devant eux s'élèvent les stalles des cardinaux qui régnent à droite et à gauche de l'enceinte réservée. Bientôt les princes de l'Église, portant le camail d'hermine bl anche, la c«7);;a magna violette, arrivèrent suivis de leurs caudataires, et prirent place sur les sièges élevés de chaque côté du chœur. Tout à coup une porte s'ouvrit h droite de l'autel : le souverain Pontife parut; tout le monde se leva; l'auguste vieillard portait la chape et la mitre blanches. Après une courte adoration au pied de l'autel, il monta sur son trône placé dans le sanctuaire, au côté de l'évangile ; un évéque était à l'autel.
Quel imposant coup d'œil présentait la chapelle Sixtine! Tous les princes de l'Église, la plupart vieillards à cheveux blancs, rangés autour du Pontife suprême, vieillard lui-même, blanchi par les travaux et les sollicitudes; la majesté de leurs fronts, le silence religieux de l'assistance, tout cela formait un spectacle dont l'âme du voyageur chrétien est profondément émue. L'œil humain peut-il contempler une assemblée plus auguste? quelle cour de l'Europe et du monde offre un sénat où se trouvent réunies autant de gravité, de science, de vertus, d'expérience des hommes et des choses? Mes regards se fixèrent en particulier sur le doyen du sacré Collège, l'illustre cardinal Pacca. Je me rappelais avec attendrissement qu'en 4810 ce vénérable vieillard fut enlevé de Rome avec le pape Pie VII, n'ayant entre eux deux, pour toute ressource, que trente-cinq sous dans leurs poches! Je regardai avec une curiosité mêlée de frayeur le cardinal MezzoïTanti, cette Pentecôte vivante, ce prodige unique dans l'histoire, qui parle trente-trois langues, chacune avec son accent particulier, et qui en comprend quarante-huit ou cinquante, sans compter les patois.
L'office commença et nous fûmes témoins de plusieurs cérémonies pleines de sens et de majesté. Avant la messe, tous les cardinaux vinrent baiser la main du Pape : doux hommage rendu par les princes de l'Église à l'auguste vieillard, père, roi et pontife. A l'Évangile, un religieux monta en chaire et fit un discours latin d'un quart d'heure environ. Suivant l'antique usage, on ne prêche qu'en cette langue devant le Saint-Père. Le sermon fini, toute l'assemblée se mit à genoux, et le célébrant commença le Confitcor, que tout le monde récita comme lui à haute voix. Que co Confiteor est bien placé ! Le prédicateur a peut-être à se reprocher de n'avoir ])as traité la parole de Dieu avec assez de respect et de pureté d'intention : Confiteor. L'auditoire a peut-être manqué d'attention et do désir de profiter de celte parole qui nous jugera : Confiteor, Tous ont be-
CÉRÉMONIES PARTICULIÈRES. 21o
soin d'humililé ; car riuimilité est le meilleur moyen de suppléer aux dispositions négligées ou d'altircr de nouvelles faveurs : Confikor.
Au Credo, le sacré Collège descendit des stalles et vint se ranger en fer à cheval dans la nef, en avant du sanctuaire. El vous auriez entendu tous ces princes du monde, à cheveux blancs, debout devant l'autel de l'Agneau, réciter à haute voix le symbole catholique; et ce même symbole se répétait à la même heure, le même jour, par des millions de catholiques sur tous les points du globe, et l'unité et l'universalité do la foi devenaient en quelque sorte palpables! Après la profession de foi, les cardinaux retournèrent à leur place. Au Sanclus, ils en descendirent de nouveau et vinrent, comme au Credo, se placer en cercle dans l'intérieur de la nef; tous ensemble redirent l'hymne de l'éternité : Sanctus, Sauctus, Sanclus, Domiiius, etc. Puis on vit tous ces vieillards se mettre à genoux, et, dépouillant leurs tètes blanches de la calotte rouge, insigne de leur dignité, s'incliner jusqu'à terre pour adorer le Dieu anéanti sur l'autel. N'était-ce pas une vision du ciel? « Et je vis, dit saint Jean, les vingtquatre vieillards prosternés devant le trône de l'Agneau, et je les entendis répéter : Saint, saint, saint est le Seigneur, le Dieu des armées. » L'élévation finie, tous retournèrent à leur place, en attendant le baiser de paix qui leur fut apporté par l'archidiacre, et qu'ils se donnèrent en s'embrassant. Je l'avoue,, jamais la religion ne m'était apparue aussi sublime, aussi majestueuse, aussi remplie d'ineffables mystères que dans 'cette messe unique sur la terre, à cause de l'assemblée qui l'entend. Tel fut le commencement de notre journée, en voici la fin.
Rome est la ville des contrastes : comme Rebecca"elle porte deux mondes opposés dans ses flancs. Nous aimions à passer de l'un à l'autre; nous recherchions les grandes antithèses de Rome païenne et de Rome chrétienne, et autant qu'il était possible nous exposions notre âme à leur action puissante, le même jour, à la même heure. Ce passage continuel d'une impression à l'autre fait le bonheur du pèlerin ; sa vie en est doublée. Ainsi quelques heures après notre sortie de la chapelle Sixtine, je venais me reposer aux rayons attiédis du soleil d'Italie, sur le versant oriental du Palatin, que nous avions déjà visité la veille.
Depuis plusieurs jours, je me réservais ce point d'observation ; je crois que Jérémie venant méditer sur les ruines de Rome ne choisirait pas une autre place. Là, assis sur la poussière du palais impérial d'Auguste et de Kéron, vous avez à peu de distance l'arc de Titus, l'arc de Constantin et le Colisée qui forment devant vous comme un vaste triangle. Bâtis sur les frontières du monde ancien et du monde nouveau, à l'époque où le judaïsme et le paganisme disputaient à l'Église naissante l'empire de l'humanité, ces trois monuments, indestructible soudure de l'histoire profane et de l'histoire chrétienne, immortalisent, avec le nom des trois puissances belligérantes, et l'existence, et les moyens, et le succès de la grande lutte.
Le premier qui frappe les regards, c'est l'arc de Tilus; il redit, dans sa double inscription, gravée par des mains romaines, l'antique prophétie de Daniel, le déicide du Calvaire, le prince étranger venu à la tête de son armée, détruisant Jérusalem et le Temple et emmenant captifs les enfants d'Israël ; il dit encore l'issue de la lutte engagée par ce peuple contre le Christ en personne, et montre h toutes les générations l'effet de cette parole déicide : Que son sang soit sur nous et sur nos enfants!
Le second, c'est le Colisée; cet épouvantable monument atteste et l'incalculable dégradation de l'humanité aux jours du Christianisme naissant, et la guerre à mort que le paganisme, élevé à sa plus haute puissance, fit h l'Église, et l'éclat éblouissant du miracle qui donna la victoire au faible contre le fort, aux victimes contre les bourreaux ; et cette arène sanglante fut bâtie par les Juifs, prisonniers de Titus! 0 Sauveur Jésus, Agneau dominateur du monde! il vous fallait un champ de bataille pour vaincre avec éclat; il vous fallait un Capitole pour couronner vos héros, et vous avez voulu que vos ennemis eux-mêmes, les païens et les Juifs, élevassent de leurs propres mains le théâtre immortel de leur défaite et de votre victoire!
Le troisième, c'est l'arc de Constantin. Vos regards portés sur la droite rencontrent cet éloquent et fidèle témoin de la victoire complète du Christianisme sur le monde. Supérieur, par ses dimensions, à celui de Titus, vainqueur d'une nation particulière, l'arc de Constantin vainqueur du paganisme est à trois arcades. Sous la grande voûte on lit d'un côté :
LIBERATORI VRBIS
« .\u Libérateur de Rome; »
de l'autre côté :
FVNDATORI QVIETIs
« An Fondateur de la paix. »
Au-dessus de la frise se trouve répétée, de chaque côté du monument, l'inscription à jamais célèbre qui proclame le prince chrétien divinemenl vainqueur :
IMP. CyES. FL. CONSTANTINO MAXIMO P. F. AVGVSTO
QLOD INSTINCTV DIVINITATIS MENTIS MAGNITVDINE
CVM EXERCITV SVO
TAM DE TYUANNO QUAM DE OMNI EJVS FACTIONE
VNO TEMl'ORE JVSTIS REMPYBLICAM VLTVS EST ARMIS
ARCVM TRIVMPHIS INSIGNEM DICAVIT.
« A l'empereur César Flavius Conslanlin, très-grand, toujours heureux, Auguste, le Sénat cl le Peugle romain, pour avoir, par l'inspiralion de la Divinité, la grandeur de son génie, vengé avec son armée, dans une guerre juste, la république du tyran et de îoule sa faction, a dédié cet arc triomphal. »