LE COLISÉE
El les trois monumenls que je contemplais sont contemporains des faits qu'ils attestent; les deux premiers sont dus h des mains non suspectes : le troisième témoigne d'un fait éclatant comme le soleil.
Ils sont 11», h cinquante pas de distance, et les barbares qui en ont détruit tant d'autres les ont respectés! Si vous ajoutez le Panthéon d'Agrippa, vous trouverez que, de tous les édifices de l'ancienne Rome les mieux conserves, les plus incontestablement intègres sont précisément ceux qui attestent les grands faits du Christianisme. Le doigt de la Providence ne vous paraît-il pas visible dans la conservation exceptionnelle de ces monuments! Comment, en présence d'un pareil spectacle, ne pas tomber à genoux et dire du fond de son cœur : Mon Dieu, je crois?
Vues des yeux de la philosophie et de la foi, les grandes ruines romaines ont une merveilleuse éloquence ; les plus petites ont aussi la leur. Dieu et l'homme s'y donnent rendez-vous, car le Christianisme vainqueur et le paganisme vaincu y sont partout en présence. OEuvre de l'homme, la vieille cité de Romulus et de Néron n'offre, de toutes parts, qu'un vaste amas de temples, de palais, d'aqueducs, de mausolées mutilés, moitié debout, moitié couchés péle-mcle sur le sol. OEuvre de Dieu, la Rome de saint Pierre et de Grégoire XVI, toujours rayonnante de jeunesse, bien que la croix du Calvaire ait déjà couronné le Capilole plus longtemps que l'aigle impérial, élance tranquillement vers le ciel les dômes de ses temples, domine, protège, couvre de son égide tout ce que Dieu veut sauver de la Rome antique. Partout vous voyez un débris privilégié du paganisme venir se réfugier sous l'aile de la religion pour échapper à une ruine entière. Semblables à des captifs qui trouvent acceptables toutes les conditions, pourvu qu'on leur accorde la vie, les vieilles gloires de Rome se soumettent à tous les usages : elles sont temples chrétiens, tombeaux de martyrs, colonnes, piédestaux, humbles seuils, pavés même dans la maison du vainqueur. Il leur suffit que la fdle du Ciel daigne les toucher du doigt; elles sont contentes. C'est pour elles le gage de l'immortalité : on dirait qu'elles se souviennent des barbares et de leur terrible marteau dont elles portent les cicatrices. Pour échapper à de nouveaux ravages, elles soupirent après l'adoption de cette pauvre Église dont elles avaient bu le sang au jour de leur gloire.
Combien de fois le voyageur catholique n'est-il pas ravi à la vue de tous ces obélisques, jadis élevés aux potentats de l'ancien monde, lorsqu'il lit à la base : Érigé à Auguste, à Marc-Aurèle, à Trajan, et un peu plus haut : Relevé par Sixte, par Clément, successeur du pêcheur galiléen, et qu'au sommet il voit briller la statue de saint Pierre, de saint Paul, de Marie, la Croix! Il y a là, si je ne me trempe, histoire et poésie. Il y a plus encore : ce double spectacle de défaite et de victoire qu'on rencontre à chaque pas est un grand enseignement pour le cœur. Dans l'âme sérieuse
il élève à leur plus haute puissance et le mépris de tout ce qui est de
l'homme et l'admiration de tout ce qui est de Dieu. Or, voyageurs,
artistes, pèlerins, qui que vous soyez, si, à la xae des monuments romains, ces deux sentiments se réunissent pour vous détacher de tout ce qui passe et vous attacher à ce qui ne passe point, vous êtes devenus meilleurs et vous pouvez dire : J'ai vu Rome; sinon, non.
La Meta sudans. — Le Colisée. — Premières impressions. — Description du Colisée. — Descriplion des combats. — Martyre de saint Ignace. — Le Colisée, Capitole chrétien.
Hier, il était trop tard pour entrer au Colisée. Je tenais du reste h ne visiter qu'aujourd'hui le Capitole des martys : j'avais pour cela une bonne raison que je dirai bientôt. Par un temps superbe, nous arrivâmes de bonne heure au colossal monument. La Meta sudans, qui s'élève à quelques pas, attira d'abord notre attention. C'est une ruine du milieu de laquelle s'élève un massif en briques et en pierres semblable aux colonnes ou bornes des anciens cirques ; de là son nom de Meta. Percée par le milieu, la colonne, surmontée d'une statue de Jupiter, formait un large tube d'où s'élançait, pour retomber dans un vaste' bassin de marbre, une de ces fontaines abondantes si communes dans la ville des Césars. L'eau venait du mont Esquilin et servait aux divers besoins de l'amphilhétUre et des spectateurs.
Enfin nous nous avançâmes vers le Colisée. Debout devant cette ruine gigantesque, dont l'œil a peine à saisir le sommet (i), on reste muet de stupeur. Malgré qu'on en ait, deux sentiments absorbent l'âme tout entière : une profonde indignation et une compassion plus profonde encore. Voilà donc les monuments qu'il fallait à ce peuple romain pour voir couler le sang à son aise ! et ici quels torrents de sang ont coulé ! C'est donc ici que nos pères, nos frères, nos mères, nos sœurs dans la foi, innocentes brebis du divin Pasteur, furent égorgés, dévorés par milliers ! Avec quel inexprimable bonheur nous apci^çûmes la croix, placée au milieu même de l'arène. Salut, signe de victoire, seul debout parmi les ruines du Cotisée comme sur les hauteurs du Capitole.
Fidèles à notre plan, nous étudiâmes l'amphithéâtre au point de vue païen et au point de vue chrétien. On sait que le Colisée, bâti à la place même des étangs de Néron, fut commencé par Vespasien et achevé par Titus (-2). Le vainqueur de Jérusalem y fit travailler sans relâche les enfants d'Abraham (pi'il avait amenés captifs. On dit (jue douze mille Juifs
(i) Ad cujus summitatem legre visio humana conscendit. Am. Marcel!, {i) Ilic ubi conspicui, vcnerabilis ampliilhcatri
Erigilur moles, stagna Neronis crant.
Mart. epi'j. ii. spectacul.
succombèrent h la peine ; singulière destinée de ce peuple qui bâtit pour le compte de ses oppresseurs le Colisée en Occident, cl les Pyramides en Orient ! L'ouvrage terminé, Titus le dédia h son père Vcspasien, en y donnant dos jeux qui durèrent cent vingt jours, et dans lesquels parurent cinq mille bétes féroces et environ dix mille gladiateurs (i).
Le Colisée forme un immense ovale dont la hauteur est de 157 pieds sur 1,641 de circonférence. Avant de pénétrer dans l'intérieur, nous en fîmes le tour extérieurement; c'est, ce me semble, le moyen le plus naturel de le bien connaître. Trois choses fixèrent d'abord notre attention : la nature de la construction, les portiques et les portes.
Des subslructions en gros quartiers de pierre ou travertin, et le reste en larges briques fortement cimentées, tel est le système ordinaire des anciennes constructions romaines. Il n'en est pas de même au Colisée. De la base au sommet le gigantesque monument est tout entier en pierre de Tivoli, espèce de marbre fort dur et résistant au feu. A fleur de terre on trouve à cùté l'un de l'autre deux portiques circulaires qui régnent tout autour de l'édifice. Le portique extérieur servait d'entrée et communiquait soit avec le portique intérieur, soit avec les escaliers qui montent aux portiques supérieurs. Ceux-ci à leur tour jetaient, par de larges galeries, les flots de spectateurs sur les gradins de l'amphithéâtre, vomitoria. Le portique extérieur avait un double usage : promenoir pendant les chaleurs, il était un abri commode pour les assistants lorsque la pluie venait à les surprendre ; au-dessus du portique extérieur s'en élèvent plusieurs autres que tous les ordres d'architecture contribuent à embellir.
L'ordre dorique a fourni les pilastres inférieurs avec les arceaux et les colonnes en demi-relief. L'ordre ionique brille dans tous les arceaux supérieurs et dans les pilastres sans colonnes. Vient en troisième lieu l'ordre corinlhien. Plus noble que les deux premiers, il règne avec grâce et majesté dans les cintres et les pilastres des portiques plus élevés. De là jusqu'au faîte vous ne voyez plus d'arceaux, mais de grandes fenêtres avec des pilastres unis d'ordre composite. Entre ces larges croisées paraissent les consoles qui supportaient les poutres de bois revêtues de bronze doré et destinées à soutenir le velarium. Enfin, une magnifique corniche, dont il reste encore quelques ruines, couronnait l'immense construction.
Les portes du Colisée sont de deux espèces : les grandes et les petites. Aux deux pointes de l'ovale s'ouvrent les deux grandes portes ; elles forment deux ares d'une beauté et d'une dimension extraordinaires. Toutefois, celle qui regarde le Forum est un peu plus petite que l'autre. On s'accorde à dire que c'est par la première qu'on introduisait les gladiateurs et les malheureux condamnés aux bêtes. La seconde, tournée vers Saint- Jean-de-Latran, donnait passage aux machines, aux arbres touffus
(i) Cassiod, in chron-, etc.
et autres grands mécanismes employés dans certains jeux. Telle est l'explication de celte irrégularité apparente.
A droite et à gauche des deux entrées principales, quatre-vingts autres portes forment un cordon continu tout autour de l'amphilhéatre : par elles entraient les spectateurs. Élevées de quelques marches au-dessus du sol, elles conservent encore, à la partie supérieure du cintre, des numéros d'ordre indiquant à chaque classe de citoyens la porte par laquelle ils devaient arriver plus facilement à leur place et éviter la confusion. Sur la façade qui regarde l'arc de Constantin, il est une de ces portes qui n'a pas de numéro. Celle de droite est marquée du chiffre XXXVII, celle de gauche du nombre XXXVIIII. Évidemment la porte du milieu a été omise dans rénumération. Est-ce un oubli involontaire? personne ne songe à le supposer. Quelle est donc la cause de cette omission? Une étude attentive a fait croire que celte porte, sans numéro, était la porte impériale. La position du palais des Césars sur le mont Palatin, les ornements qui décorent le couloir correspondant à cette porte, la vaste salle qui le termine, tout vient confirmer la conjecture des savants (i).
Parmi ces portes il en est deux autres que je ne dois pas oublier. L'une s'appelait Sandapilaria ou Libitinalis, porte des Mvris ; l'autre Snnavivaria,porfe des Vivants. II faut savoir qu'au Colisée comme à tous les amphithéâtres était joint un lugubre appendice : c'était le spoliarium. Qu'on se figure une vaste enceinte dans laquelle on traînait avec des crocs les cadavres des hommes et des bêtes tués dans les jeux, ainsi que les malheureux blessés à mort, qu'achevait le maillet ou la hache des confecteurs. Tous sortaient de ramphilhéàtre par la porte des Morts. Ceux que le fer des combattants ou la dent des animaux n'avait blessés que légèrement, s'en allaient par la porte des Vivants. Ainsi, tout ce (jui était entré dans l'arène en ressortait par la porte de la chair vive, Sanavivaria, ou par la porte des cercueils, Sandapilaria (2). L'inspection des lieux porte à croire que le spoliarium du Colisée était près de la porte orientale. Ajoutons, pour ne rien oublier, que non loin de là on voit les infâmes arcades, fornices, où les courtisanes avaient leur demeure. Le séjour de la débauche h côté du spoliarium encombré de cadavres, voilà bien la société païenne.
Avant d'entrer dans l'intérieur du Colisée, nous nous rappelâmes qu'il servait non-seulement aux combats d'hommes et d'animaux, mais encore à des batailles navales. Il restait à nous expliquer comment on introduisait les eaux dans l'arène. Sur les pas du guide intelligent qui nous dirigeait, nous nous avançâmes à une légère distance sur le versant du Cœlius, du côté de Saint-Jean-de-Lalran. Là on voit un grand mouvement de
(1) Voyez Jlarnngoni, dcl Colo.isco.
[i] Celle nolioii aide à comprendre les actes de sainte Perpétue et de sainte Félicité. Il y est dit (luc, le peuple n'ayant pas voulu qu'on exposAl de nouveau les deux martyres, elles Jurent conduites à la porte Sanavtvatia,où les reçut un catéchumène nommé Rustique.
terrain qui, au dire des archéologues, indique la place d'un vaste réservoir. Alimenté Irès-facilcment par l'aqueduc do Claude, ce réservoir communiquait, ainsi qu'on le voit encore, par de larges canaux avec l'amphithéùtre. Des échappements ménagés de distance en distance donnaient passage au fleuve improvisé, dont ils augmentaient la vitesse, et en quelques minutes l'arène était changée en lac. L'eau y séjournait h volonté; car le fond était un pavé de marbre parfaitement cimenté et recouvert d'une épaisse couche de sable.
Enfin, nous pénélrAmes, non sans éprouver un mouvement do terreur, dans le formidable Colisée. On y distingue l'arène, \e podium, les gradins et les terrasses.
L'arène, arena, cavea, est l'espace vide dans lequel combattaient les animaux et les hommes. Au milieu s'élevait l'autel portatif sur lequel on commençait par immoler une victime humaine, quand les jeux devaient se célébrer en l'honneur de Jupiter Latiale (i). Sur l'emplacement de cet autel s'élève aujourd'hui la croix du Dieu rédempteur, devant laquelle lo premier mouvement du voyageur est d'aller se prosterner, tant son âme est oppressée par ce premier souvenir et par mille autres qui surgissent en foule du spectacle qu'il a sous les yeux. L'arène du Colisée a 285 pieds de longueur sur 182 de largeur, et 748 de circonférence. Elle est recouverte d'environ quinze pieds de sable. D'une part, les souverains Pontifes n'ont pas voulu que la terre qui a bu le sang des martyrs fût foulée par les pieds des voyageurs et des curieux; d'autre part, la conservation des ruines rendait cette précaution nécessaire.
Autour de l'arène règne le podium, revêtement en marbre d'environ huit pieds d'élévation. Composé de larges tables de marbre fortement fixées dans le mur et de colonnes en guise de pilastres, il était surmonté d'une pesante grille en fer, armée de pointes et penchée sur l'arène. A l'extrémité supérieure de la grille étaient attachées des pièces de bois, roulant sur des tourillons, en sorte que l'animal qui tentait de s'y prendre retombait aussitôt. La sûreté des spectateurs commandait ces précautions. En faisant le tour de l'arène, on voit de distance en distance de larges ouvertures pratiquées à la base du podium et fermées par de fortes grilles en fer. Ces grilles se levaient et s'abaissaient comme les herses des portes dans nos anciennes villes, et donnaient passage aux animaux renfermés dans les carcercs. Lorsque le moment était venu, les bestiaires venaient
(i) Terlul. apo/. — Chose trop peu remarquée et pourtant très-digne de l'être, ces grands spectacles du Cirque et du Colisée étaient des l'êtes religieuses, ou du moins inaugurées par lareligion.Le principe afr7oj;epr/nc////înns'appliquaitrigoureusemcntà tous les actes de la vie publique et de la vie privée. Rome put se tromper dans l'application du principe, mais l'aire intervenir la religion dans toutes les choses de la vie est un principe vrai, un devoir sacré. Chez nous la religion ne se mêle plus à rien. Si donc tous les grands peuples comme tous les grands hommes lurent des peuples et des hommes religieux, que faut-il penser, que faut-il attendre de nous ?....
TROIS ROJIE. T. I. 10
'■Hi LES TROIS ROME.
exciter ces terribles combattants à coups de lance, quelquefois avec des tJsons enflammés, pour les rendre furieux et les faire bondir dans l'arène.
Sur le podium était le pavillon de Tempereur et des Césars; à droite et à gauche venaient les sièges des préteurs, des douces vestales et de tous ceux qui avaient droit à la chaise curule. Plus haut s'élevaient, en guise de vaste 1er à cheval, plusieurs rangs de gradins. Séparés par des cou- Joirs, ils formaient autant de compartiments qui allaient en s'élargissant à mesure qu'ils s'élevaient : de là le nom de cunci qui leur fut donné. Sur les quatorze premiers gradins, au-dessus du podium, étaient placés les sénateurs, les chevaliers romains, les ambassadeurs étrangers et les principaux, magistrats; tous les' autres étaient occupés par le reste des citoyens. Placées aux gradins supérieurs, les dames romaines formaient un brillant cordon tout autour de ramphithéâtre, et pouvaient voir d'une manière très-commode non-seulement les conihattanls, mais encore les spectateurs. Les degrés étaient tous recouverts de planches ou de riches coussins, afin que tous, hommes et femmes, pussent voir égorger leurs semblables sans compromettre leur santé. Mais cela ne sutfisait pas; h rodeiu' du sang devait se mêler l'odeur des parfums. Depuis le podium jusqu'à la terrasse s'élevaient, de distance en distance, des tubes de métal doré, d'où jaillissaient des eaux de senteur qui retombaient comme une fine rosée sur les assistants. C'était ordinairement une composition de safran et de baume; on aperçoit encore la place des tubes par où elle s'échappait.
La terrasse formait une large esplanade bordée d'une galerie en parapet, et donnait place à douze mille spectateurs. C'est de là, comme je l'ai dit, que s'élançaient les nombreuses poutres qui retenaient les cordes et les poulies destinées à ouvrir ou à fermer le vclarium. Le velariiun était un immense voile de pourpre semé d'étoiles d'or qui couvrait l'amphithéAtre tout entier, auquel il donnait la forme d'une tente. Il servait à embellir la scène, à rafraîchir les spectateurs par ses ondulations, à les protéger contre les ardeurs du soleil. Une foule de jeunes matelots, rnanucdes, attachés aux cordages, faisaient les manœuvres avec une agilité surprenante.
Le Colisée contenait 87 mille places tant sur le podium que sur les gradins (i); si on ajoute les douze mille de la terrasse, on aura près de cent mille spectateurs, sans conq)tcr les hommes de service. Souvenez-vous maintenant que le Colisée a 137 pieds d'élévation sur 1,641 de circonférence ; et, si vous le pouvez, imaginez quel spectacle devait présenter ce colossal édifice, lorsque les rayons du soleil de Rome, l'inondant de lumière, faisaient jaillir mille reflets étincelants et du magnifique pavillon de pour|)re parsemé d'étoiles d'or dont il était surmonté, et de ses vastes parois en marbre poli, enrichies de sculptures, de colonnes, de statues et d'ornements de tout genre! Ne demandons pas ce ([u'avait coûté ce gi-
(i) l'ub. Vicl. de Région. ; Donaii, lih. m, p. I9ô.
gantesque monument : les auteurs anciens se contentent de répondre que Titus y avait fait couler un fleuve d'or (i). Ils auraient dû ajouter, et des torrents de sang et des torrents de larmes.
Par ses proportions, par le luxe de ses ornements, par la nature des spectacles qui s'y donnaient, par la fureur du peuple, depuis l'empereur jusqu'à l'esclave, pour ces jeux sanglants, le Colisée résume la vieille Rome durant les trois derniers siècles de son existence. Le connaître à fond, c'est contempler face à face le monde d'alors; car c'est voir dans le foyer même où ils viennent se réunir, tous les traits de lumière répandus çà et là par les historiens sur les incroyables mystères de la vie païenne. Pleins de cette pensée nous sortîmes de l'arène, et montant sur \c podium, nous nous assîmes à la place même du pavillon impérial, pourvoir ce qui se passait dans le Colisée aux jours du paganisme. N'oubliez pas que c'est aujourd'hui le 20 décembre, dernier jour des fêtes SigiUaires par lesquelles les Romains célébraient la clôture de l'année. Si donc, à pareil jour, la onzième année du règne de Trajan, nous nous fussions trouvés à l'amphithéâtre, voici, du moins en partie, ce que nous aurions vu.
Au lieu de sable, l'arène est couveile de vermillon; l'autel de Jupiter est paré; le vase du victimaire et le couteau sacré brillent près du trépied fumant. Au-dessus de nos têtes, les manuales se glissent légèrement sur les cordages du velarium, préparent les poulies, di^sposent les jets d'eau parfumés. Sous nos pieds, les lions, les panthères, les ours rugissent dans les carceres et font trembler le Colisée tout entier. La porte impériale s'ouvre, le Préteur s'avance, drapé dans son riche manteau de pourpre, rattaché sur l'épaule droite par un bouton d'or; il monte sur lepodium et vient prendre la place d'honneur, car l'empereur est en Orient : il est suivi des vestales, vêtues de blanc, du sénat en manteau blanc rehaussé d'or. Tous les portiques sont ouverts; quatre-vingt-sept mille spectateurs garnissent les degrés de l'amphithéâtre, douze mille regardent du haut de la terrasse. Entre le premier et le dernier portique, les matrones et leurs filles, étincelantes de pourpre, d'or et de diamants, forment une éblouissante ceinture autour de l'amphithéâtre. Tout à coup, un grand silence s'établit, le prêtre de Jupiter Latiale s'avance par la porte qui regarde l'arc de Tite; un Pontificius (2), tenu par des Prétoriens, est au pied de l'autel : on l'étend; le Flamcn dialis a saisi le couteau; la victime est égorgée; le peuple a battu des mains; Jupiter est content, et les jeux peuvent commencer.
Aussitôt la musique fait entendre de bruyantes fanfares, et sous la porte par où le prêtre est entré, apparaissent les venatores, armés pour combattre les bêtes. Ils sont rangés sur deux lignes, ils ont un fouet à la main, dont ils frappent chacun un coup sur les infortunés qui passent nus
(i) Hoc Tiii potentia principalis diviliarum profuso flumine, excogitavit œdificium Ceri. Cassiûd., Epist. variar. 4o.
(s) VicliŒe humaine.
au milieu d'eux : ce sont les bcstiarii, victimes dévouées aux bêtes. On ne peut les compter, tant elles sont nombreuses! La plupart sont de pauvres esclaves fugitifs, des prisonniers de guerre, des chrétiens et des chrétiennes, jeunes enfants et vieillards blanchis par les années. Précédées d"uu héraut, elles font le tour de l'arène, et en passant devant la tente de Tempereur elles s'inclinent en disant : Cœsar^morituri te sa/wtonf. « César, ceux qui vont mourir te saluent (i). »
Cependant on divise la troupe par petites bandes, on ne veut pas qu'elle soit égorgée d'un seul coup, il faut prolonger le plaisir. Ceux qui doivent mourir les premiers restent dans l'arène, attachés à des poteaux ou enveloppés dans des filets; les autres sont mis en réserve dans les carceres. Tous les spectateurs sont impatients. Les vestales, qui le croirait? les vestales donnent le signal du carnage. Les herses sont levées; les lions, les ours, les panthères, picjués , brûlés par les gladiateurs, s'élancent furieux dans l'amphithéâtre, et voilà des tètes, des bras, des jambes broyés, des entrailles déchirées qui ensanglantent l'arène et le podium. Le peuple a bu le premier sang, mais il n'est pas enivré et il veut l'être. Le combat continue, chaque troupe de bestiaires paraît à son tour. Les émotions deviennent plus vives, i)lus agréables; le sénat, les vestales, les matrones, les spectateurs demandent, en trépignant, de nouvelles bêtes et de nouvelles victimes. La liste funèbre est épuisée : il n'y a plus de chair humaine h déchirer, pour le peuple plus de sang h boire.
Que dis-je? si les bestiaires sont morts, les gladiateurs restent; ou va leur préparer la place. Les lions et les panthères rentrent dans leurs logos. Les confecteurs, armés de crocs, entraînent les cadavres dans le spoliarium. Deux de leurs chefs se promènent dans la vaste enceinte libilinaire : l'un s'appelle Mercure, l'autre Pluton, parce qu'ils portent les insignes de ces divinités. Mercure touche les corps avec un caducée de fer incandescent, pour reconnaître ceux qui conservent encore quelques principes de vie ; Pluton assomme avec un maillet les malheureux que n'attend aucun espoir de guérison (2). Aux confecteurs succèdent dans l'arène de jeunes et beaux esclaves, élégamment vêtus, qui viennent retourner avec des râteaux la poussière ensanglantée.
Pendant cette opération, les tuyaux ménagés avec art dans toutes les parties de l'amphithéâtre distillent sur les spectateurs une rosée odorante qui rafraîchit l'air et corrige l'acre parfum du sang (3). Comme un immense éventail, le vcïarium brodé d'or ondoie au-dessus des têtes; des symphonies et des chants, mêlés à un orchestre de mille instruments (4);
(t) Au lieu de ce mot, les chrétiens faisaient enlendio aux juges de sévères avertissements. Ainsi, en passant devant le balcon du proconsul Hiiarion, les martyrs de Cartilage lui dirent : « Tu nous juges en ce monde, mais Dieu te jugera dans l'autre. »
(i) Senec, epi.it. 9ô.
;->) Seiiec, Quœit. Sut., ii, 9, ep. 1)0.— ;4i Id., cp. 80.
DESCRIPTION DES COilBATS. 225
cent bouffons, aux costumes et aux manières les plus bizarres, les plus étranges, amusent le peuple impatient de nouveaux combats.
Enfin voici les gladiateurs : ils arrivent sur des chars brillamment peints de diverses couleurs, font le tour de ramphithcâtre : Cœsar, morifitri te sahdanl, crient-ils tous ensemble en passant devant la tente de l'empereur. Ils mettent pied à terre et se répandent dans l'arène. Leur vêtement se-compose d'un suhlUjacuhnn, pièce d'étoffe rouge ou blanche, pendant en draperie sur les cuisses, relevée sur les hanches et fixée autour du corps par une brillante ceinture de cuivre ciselé. Un cothurne de cuir bleu ou une bottine de bronze, ocrea, forme leur chaussure : le reste du corps est enlièrcment nii. Pour armure, les uns portent un petit bouclier rond, parma, un trident et un filet; ce sont les réliaircs, reliarii : les autres, une faux recourbée, un grand bouclier rond, clypeus, un casque surmonté d'une aigrette rouge, ou d'un poisson pour cimier: ce sont les mirmillones, la plupart nos infortunés compatriotes (i). Les laquéateurs, laqui'ahi, sont armés du lacet avec lequel ils cherchent à s'étrangler mutuellement : ils n'ont pour arme défensive qu'un bouclier de cuir. Ceux que vous voyez armés d'une épée, le bras droit couvert de brassards peints en bleu, le gauche muni d'un clypeus, la tète chargée d'un casque ailé, peint en Dieu et dont le cimier reçoit une crinière rouge, sont les gladiateurs proprement dits, gladiatores. Les uns sont à pied, les autres à cheval.
Les dimachaires n'ont point d'armes défensives, point de bouclier, mais une épée à chaque main. Les essédaires combattent sur des chars traînés par des esclaves. Les andabates sont des malheureux qui ont les yeux bandés et qui combattent en aveugles. Ces différentes espèces de gladiateurs ne luttent pas toutes ensemble, mais fournissent successivement leur genre de combat particulier : la variété dans la manière dont la mort est donnée ou reçue multiplie les jouissances de ce peuple blasé. Quel est ce bataillon qui se tient à l'écart, qui prélude au combat réel par des joutes simulées et promène sur l'amphithéâtre un regard tranquille? Reconnaissez les auctorati, gladiateurs qui ont vendu leur vie pour amuser le peuple par le spectacle de leur mort. Dans cette armée, prête à en venir aux mains, il y a des combattants qu'on appelle sine missione; pas un seul ne doit survivre au combat, vous les verrez tous mourir. On a soin d'indiquer dans le programme des jeux si le combat sera sans mission ; c'est un moyen d'attirer la foule (2). Les trompettes ont retenti : la lutte est commencée. Les épées se croisent, les lances s'entrechoquent, le sang coule à flots, et cependant le peuple bondit de colère sur ses sièges : quelle en est la cause ? C'est ce gladiateur qui cherche toujours à frapper son adversaire à la tête.
(i) Feslus. Lips. in Satur., lib. 11, c. 7.
(*) Hodierna pugna non habel missionem. Apul. lib. 11.
Le misérable! Il ne sait donc pas que telles blessures produisent ordinairement une mort instantanée; et quel plaisir y a-t-il à voir mourir un homme s'il ne souffre pas? Tuer un gladiateur du premier coup, c'est empiéter sur la volupté romaine. Cependant le combat s'anime ; mais il ne s'échauffe pas encore au gré du peuple : tout l'amphithéâtre se tient pour outragé, pour méprisé par des gladiateurs qui se tuent avec mollesse et qui ne périssent pas avec gaîté. Une fureur désordonnée éclate contre ces malheureux; une horrible férocité anime tous les visages; des cris effroyables font trembler le Colisée; les spectateurs, y compris les vestales, se lèvent, trépignent de rage, se livrent à des gestes si menaçants, si terribles, si convulsifs, qu'on les croit au moment de descendre dans l'arène pour déchirer eux-mêmes les tristes objets de leur ignoble courroux (i).
Mais voyez ces hommes qui s'élancent de l'extrémité de l'arène : ce sont les marchands qui ont fourni la pâtée gladiatoriale (2); ils tombent à grands coups de lanières et de verges sur ce troupeau de timides combattants, et, employant môme le feu, parviennent à les rendre un peu plus intrépides (3). Le peuple se venge de leur lâcheté en les condamnant presque tous : deux ou trois seulement reçoivent leur grâce, par le don d'une baguette et d'un bonnet d'affranchi. Vainement les autres essaient de rendre les armes et d'attendrir leurs juges; la manière humble et tremblante dont ils implorent la vie ne fait que redoubler la haine allumée contre eux. Non-seulement tous périssent (et pendant les jeux de Trajan il en périt dix mille) (4), mais le peuple, dans l'emportement de sa férocité, craignant que quelque victime ne feigne la mort qui ne l'aurait pas atteinte, ordonne de retourner les corps et d'émousser de nouveaux glaives sur ces cadavres insensibles et sanglants (5).
Toutefois, une longue péripétie a tenu les spectateurs en suspens et produit des émotions délicieuses. Avant le coup mortel, de graves blessures ont été reçues, et reçues avec grâce suivant les règles obligées du combat. A chaque plaie profonde, h chaque chute d'une victime, un cri part de tous les points de l'amphithéâtre : Hoc habet! hoc habet! « Il en lient! il en tient! » et une joie infernale, satanique, illumine toutes les faces. Le malheureux tombé se relève et, mettant un genou en terre, il demande humblement grâce de la vie; son vainqueur est là, promenant des regards sur l'amphithéâtre pour chercher la sentence du peuple. Les pouces se lèvent, il est sauvé ; les pouces s'abaissent, il est condamné. Il va mourir; mais sa mort doit être pour les spectateurs une nouvelle et suprême jouissance. Il faut que chaque victime renversée aux pieds de
(1) Senec. de Ira, i, 2.
(4) Gladiatoria sagina. Tac. Hisl. ii, 88, V.
(5)Sener. Ep.Zl. Petion. 117.
(4)Xipliil. Trajan. p. 2t7.
(8) Lacl. VI, '20.
son adversaire, dans une chute dont l'art même a dû dérober la honte (i), prenne rextrémilé du glaive que lui présente son vainqueur, tende la gorge et dirige elle-niéuic la pointe homicide qui doit terminer sa vie (2). Une explosion de joie salue chaque exécution ; elle part de tous les rangs, même de la loge des vestales. On voit ces vierges si douces d si modeslex se lever à chaque coup, s'extasier toutes les fois que le vainqueur enfonce 8 glaive dans la gorge du vaincu, et compter par combien de blessures le gladiateur mourant arrose l'arène de son sang (5).
La trompette lugubre a sonné de nouveau, et la Porte des Morts a donne passage h plusieurs centaines de cadavres sanglants et mutilés. Pour la troisième fois d'élégants esclaves ont retourné le sable de l'arène ; le combat des hommes contre des hommes a cessé. Le peuple n'est pas satisfait; il lui faut de nouvelles jouissances, c'est-à-dire du sang, toujours du sang, mais du sang versé d'une autre manière : et il en aura En attendant, voici un intermède propre à remuer les hideuses fibres de son time qui seraient demeurées assoupies. Des esclaves richement vêtus apportent des réchauds remplis de charbons ardents. Le peuple a lu le fait de Mutins Scœvola; mais il ne l'a pas vu, et il veut le voir, parce qu'il y a dans ce spectacle une torture h savourer. Un malheureux, conduit par des prétoriens, est obligé d'étendre le poing sur ces brasiers. Pour le contraindre à cette horrible parodie, on l'a revêtu d'une robe soufrée, tunica incendialis, à laquelle deux bourreaux armés de torches se tiennent prêts à mettre le feu au moindre signe d'hésitation (4).
Pendant que le peuple respire cette fumée de chair humaine, on a terminé les préparatifs de la chasse. Des compagnies de bestiaires entrent par la porte occidentale du Colisée, tandis que sous la grande porte on voit s'avancer, conduites par un mécanisme invisible, des montagnes couvertes d'arbustes et de gazon. De leurs lianes, subitement entrouverts, s'élancent des ours, des lions, des panthères, des bisons (5\ Le carnage recommence, le sang coule à grands flots, les applaudissements s'élèvent jusqu'à la frénésie. Bientôt sur la poussière ensanglantée de l'arène gisent pêle-mêle les animaux et les hommes. Tout est mort, excepté quelques ours des Alpes et quelques lions de Numidie, qui, restés maîtres du
(ly Cic. Tuscul. 11, n.
(ij Senec. £p. ÔO. — Sainte Perpétue en fui léduile là.
s) Consurgit ad itius
El quoiits viclor lerruni Jiigulo inseril, iila Délici.Ts ait esse suas, pecius(|ue jacentis, Virgo modesta jubet conversa pollicc rumpi.
Prudent, in Symmacli. ii, v. 1 100 1 1 l.'i. (i) Martial, vu, ZO. Xiphil. 2.">.
(■'>) Receplaculum ouinium leraiumin amphiiliealro extructutn eralinslar navjs,qua: capere simul et emillere possct ad feras quadringenlas : ea auiem de subito occulté soluta exsiliebant ursi, lèse, panlhera;, leones, slrulbiones, onagri, bisonles. Dio, in Severo. Id. in Néron. Vopisc. in Prob.
champ de bataille, se promènent à travers les cadavres, cherchant de nouvelles victimes. Ces terribles animaux sont enfin repus de sang et de chair humaine ; ils sont couchés dans l'arène, achevant de ronger les os à moitié broyés de quelques bestiaires. Pourquoi ne les fait-on pas rentrer dans les carcercs? Ils doivent servir à un nouveau spectacle qui fera trépigner de joie et rire vingt fois d'un rire convulsif et le sénat, et les vestales, et le peuple. Un esclave est poussé dans l'arène; sur sa main étendue repose un œuf qu'il doit porter sans le laisser tomber, et sans fermer la main, d'un bout de l'arène à l'autre. La crainte, la pâleur, les angoisses de ce malheureux, les mouvements des lions, leurs sourds mugissements, excitent des sensations délicieuses dans tous les spectateurs, qui bondissent de joie, si un coup de dent ou de griffe vient déchirer l'acteur infortuné de ce jeu cruel. Cependant la nuit approche et le peuple impatient demande encore des bestiaires : il n'y en a plus. Quoi! le peuple romain restera sans plaisir, et les lions sans pâture? Non, l'empereur lui-même, Trajan s'est fait le pourvoyeur du Colisée. Quel est ce trépignement de joie qui se manifeste sur tous les gardins de l'amphithéâtre? Voyez ce centurion qui arrive précipitamment sur le podium, qui parle au préteur, à qui il remet une dépêche impériale. Il annonce l'arrivée d'Ignace, surnommé Théophore, l'évêque des chrétiens, que l'empereur envoie d'Orient pour être livré aux bêtes. Quel bonheur!
En effet, l'an liG de Jésus-Christ, le 20 décembre, ce même jour où nous sommes au Colisée, Ignace débarquait à Ostie. Pressé par les soldats chargés de le conduire, il faut qu'il arrive dans la grande Rome avant le coucher du soleil; c'est aujourd'hui le dernier jour des jeux : le martyr est à la porte de l'amphithéâtre. Le préteur se lève et lit au peuple la lettre de Trajan : « Nous ordonnons qu'Ignace, qui dit porter en luimême le crucifié, soit enchaîné et conduit par des soldats dans la grande Rome, afin de servir de pâture aux bêtes et de spectacle au peuple (i). » Un long battement de mains témoigne de l'allégresse et de la reconnaissance du peuple. Le vénérable vieillard passe sous les fouets des venatores qui le poussent dans rarcne. A sa vue les cent mille spectateurs battent encore des mains ; les lions poussent d'affreux rugissements. Ignace se met à genoux et dit :« Je suis le froment du Seigneur; il faut que je sois moulu par les dents des bêtes pour devenir le pain pur de Jésus-Christ. » lia parlé; et voici deux lions qui se jettent sur lui, et qui le dévorent en un moment, sans rien laisser de son corps que les plus gros et les plus durs de ses os.
Le martyr est immolé; peuple féroce, es-tu satisfait? Non. Comme le tigre que le sang altère, Rome, qui vient de boire avec délices quelques
(0 Ignaliiim pr.-ccipimus in scipso diccnlom rirciimTerrc Crucifixum, vinctiim a mililibus in magnam Rnmam duci, cibum bcsliarum, in spcclaculum plcbis fulurum. Act. Sincer, S. l(jnal. ap. Ruinart.
gouttes du sang chrétien, veut en boire jusqu'à l'ivresse. Elle le voudra encore pendant deux siècles; et une armée de martyrs viendra, sur les pas d'Ignace, expirer dans l'amphithéâtre. Bals des mains, peuple insensé, trépigne de joie t\ la vue de leurs tortures ! Tu ne sais pas que leur mort victorieuse ébranle les autels do tes dieux et fera bieulùt crouler ton Capitole et ton Cotisée lui-même! En attendant, on voit au nombre de ces glorieux champions, tour h tour entrés dans l'arène, Eustache, capitaine de cavalerie sous Titus, au siège de Jérusalem, général des armées romaines sous Adrien, et avec lui sou épouse et ses deux fils, nobles rejetons des plus anciennes familles; les illustres vierges Martine, Tatiane et Prisca, toutes trois filles de consuls et de sénateurs ; le sénateur Julius ; Marin, fils d'un autre sénateur; les évoques Alexandre et Eleuthère ; les jeunes princes persans Abdon et Sennen; deux cents soldats à la fois, et une foule inuombrable de héros et d'héroïnes de tout Age et de tous pays, dont le triomphe illustra ce Capitole des martyrs : souvenirs, émoiions, enseignements profanes et chrétiens, le Cotisée fournit tout cela. Ai-jo tort de demander s'il est sous le ciel un livre plus éloquent et plus complet (i)?
(i) Pour achever de peindre le Culisée et la société païenne qui en avait l'ail sa demeure ordinaire, ajoutons que le jour ne suffisant pas aux spectacles, on les prolongeait pendant la nuit (*). Le Colisée s'illuminait d'innombrables flambeaux, et les scènes de carnage recommençaient, continuaient, se prolongeaient pendant deux, trois et jusqu'à cinq jours et cinq nuits sans interruption (*'). On mangeait à l'ampliithéàtre; les sénateurs, les chevaliers romains, les matrones elles-mêmes, transformés en gladiateurs, descendaient dans l'arène, et le péril couru par ces nobles combattants redoublait le plaisir des spectateurs. Aux combats de terre succédaient les batailles navales; on vit un jour l'arène remplie, non d'eau mais de vin, et trente-six crocodiles avec plusieurs hippopotames lutter contre les gladiateurs montés sur des barques (***). On a calculé que ce peuple, roi du monde paien, passait près des deux tiers de l'année au théâtre, ù l'anaphithéâtre et au cirque. On comprend maintenant toute la vérité de cette dégradante devise, résumé de sa vie : Duas tanium res anxius optât, panern etcirccuies. Quant à sa fureur pour les spectacles sanglants, les détails suivants, ajoutés à ceux qui précèdent, pourront en donner une faible idée. Les Romains ne pouvaient se passer des combats de gladiateurs; ils bâtirentdes amphithéâtres dans toutes les villes importantes de l'empire; ils les introduisirent jusque dans leurs festins, ils y couraient avec plus d'ardeur qu'aux Comices mêmes. (Strab. v, p. 121.) Cicéron, étantconsul, futobligéde porter une loi qui rendait inhabile le candidat qui, avant les élections, aurait promis au peuple un présent de gladiateurs; tant on était certain d'obtenir les suffrages en faisant une semblable promesse! Les triomphateurs, les édiles, les principaux magistrats, les riches citoyens, et surtout les empereurs, se faisaient un devoir, pour être agréables au peuple, de prodiguer les gladiateurs. On en donna d'abord cinquante paires, puis trois cents, puis sept cents. Trnjan en donna 10,000; on ne peut compter ceux que donnèrent Titus, Domitien, Héliogabale. Quelques-uns de ces monstres couronnés avaient une telle passion pour ces horribles fêtes, que, dès le matin, ils descen-
(*) Venationes, gladiatoresque noctibus ad lychnychos dédit : nec virorum modo pugnas, sed et fœminarum. Suet. in Domitian. Xiphif. in id. Statius, in Sylvis, etc. (**) Cicer. Epist.fmnil. vin 1. Spartian. Hadrian. 7. (***) Solin. o4. Dio, lv, p. 63o.
Arc de Conslantin. — Église de SaiiU-Cléaient. — Aniiquiié. forme primitive. — Le consul Flavius-Clcmens. — Le pauvre paralyiique. — Biblioilièques. — Buuquinisles. Mendiants. — Traits de mœurs.
Les ossements de saint Ignace, recueillis avec respect par les frères qui l'avaient accompagné depuis l'Orient, furent par eux reportés en triomphe à Antioche. Plus tard ils ont été rapportés à Rome et déposés dans la vénérable église de Saint-Clément, située à quelques pasdel'ani-
daienl à l'ampLithéâtre, et à midi, lorsque le peuple allait dîner, ils restaient dans leur loge, et à défaut de gladiateurs désignés, faisaienlcoinbaltieles premiers venus. (Sue t. in Claud.) Jules César ne rougit pas de se faire le lanisîe du peuple romain. Il entretenait à ses frais une école de gladiateurs. {Suet. Cœs. 26.) Auguste adopta cette institution, et les empereurs possédèrent des gladiateurs toujours prêts à combattre à la demande du peuple. (Mart. de Spcct. 2^.) Jamais les prisonniers de guerre, les malfaiteurs, les esclaves fugitifs n'auraient pu suffire à cette efiioyable consommation de victimes humaines : les chrétiens se trouvèrent là pour y suppléer. Qu'on juge de l'immensité de ces boucheries prolongées, durant plus de cinq cents ans, parle nombre des animaux amenés dans l'arène. C'est par milliers qu'arrivaient successivement, de toutes les parties du mon de, les ours, les léopards, les rhinocéros, les taureaux sauvages. Scipion Nasica et P. Lentulus firent paraître dans leurs jeux 60 panthères et iO autres animaux, tant ours qu'éléphants. (Ti t. Liv. 44, 18.; Scaurus donna 150 panthères; Sylla, 100 lions à crinière; Pompée, 600 lions, dont 513 à crinière, 410 panthères et '20 éléphants; César, 400 lions; Drusus, ilO éléphants; Servilius, ÔOO ours et autant de bêtes africaines; Titus, 5,000 bêtes en un jour; Trajan, 10,000 pendant les jeux; Domitien, 1,000 autruches, 1,000 cerfs, 1,000 sangliers, 1,000 chamois girafes et autres animaux herbivores (*). Pour subvenir aux dépenses des jeux, on frappait de lourdes contributions en argent sur les provinces; et pour avoir des animaux, on mettait l'impôt en nature. Les gouverneurs obligeaient leurs administres à faire des battues générales, dont le produit s'expédiait à Rome, où ces animaux étaient amenés à grands frais ; puis renfermés dans des cages et nourris dans des vivaria, jusqu'au moment où l'on en avait besoin. (Procop. de Dell. Goiliic. i.) Enfin, ce gibier devint rare, et une lui l'ut portée qui défendit de tuer un lion en Afrique. [Cod. Theod. t. vi, p. 92.)
Tel était le monde païen aux jours du christianisme naissant. « Il faut, dit un écrivain distingué, que les témoignages soient unanimes, que toutes ces choses nous soient racontées parfois avec un faible mouvement de pitié, plus souvent avec un sang-iroid indifférent, quelquefois même avec une joie enthousiaste (Plin. Paneg. 35), par ceux qui, tous les jours, en étaient spectateurs; il faut qu'une centaine d'amphithéAtres soient demeurés debout, que nous ayons pu pénétrer dans la caverne où l'on achevait les victimes, dans la loge où les liiins et les tigrc^s étaient enfermés à côté du prisonnier humain; que nous ayons lu le programme de ces horribles fêles; que nous ayons ramassé le billet qui donnait droit d'y assister; que les bas reliefs antiques nous aient transmis l'image de ces épouvantables plaisirs, pour que nous puissions y croire, pour que le philosophe chrétien arrive à démêler dans le fond du cœur de l'homme celte fibre hideuse qui aime le meurtre pour le meurtre, le sang pour le sang. {*'). »
(•) Plin. vin, i",, 16. c. Solin. 26. Vopi.sc. in Prob. Mart. de Spect. 2ô, etc., etc. (**) M. de Champagny, les Césars, t. ii, p. 188.