‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 88 sur 106 · ARC DE CONSTANTIN · texte numérisé non relu

ARC DE CONSTANTIN

IN. USIM. SENATUS. AC. POPVLI. ROM. CONSTITVI. DEDICARIQUE. JUSSERVNT

Quelle peut être la raison de celle étrange coutume dans laquelle plusieurs ont cru voir un reste d'idolàtiie ? Elle est dans le fait signale plus haut. Auguste, voulant réunir en sa personne la puissance suprême, se fit décerner le litre de souverain Pontife: ses successeurs eurent soin de l'imiter, et comme l'empereur actuel de la Chine, tous offraient réellement des sacrifices. A partir de Constantin jusqu'à Gratien, les maîtres du monde continuèrent à recevoir l'investiture du souverain Pontificat. Était-ce pour en exercer les fonctions sacrik-gcs? Nullement : ils prenaient ce titre afin de jouir des droits civils qu'il emportait avec lui. Les Romains, qui furent le peuple le plus religieux de l'antiquité, ne regardaient pas comme empereur celui qui n'était pas en même temps souverain Pontife. De plus, le souverain Pontife avait une puissance fort étendue, supérieure même à celle des consuls. Il pouvait empêcher la tenue des comices, ou annuler leurs délibérations, empêcher le sénat de délibérer, suspendre l'exécution de ses décrets, défendre de déclarer la guerre, obliger même les consuls ii donner leur démission (i). On voit combien cette puissance pontificale était nécessaire aux empereurs païens et pourquoi ils voulurent la posséder. Elle était peut-être plus indispensable aux empereurs chrétiens. Placés en face d'un sénat, d'une armée, d'un monde encore à moitié païen qui ne portait leur joug qu'avec peine, et toujours disposé à saisir le moindre motif d'entraver l'exercice de leur pouvoir, ils auraient vu leur action continuellement paralysée, si la puissance pontificale eût été entre des mains étrangères. Une fois les circonstances changées, ils renoncèrent h un titre désormais inutile (;>).

Pour revenir à l'arc de Constantin, on remarque sous la voussure de la grande arcade deux médaillons en marbre de l'empereur, d'un bon travail : ils sont environnés d'étendards et surmontés de la Victoire qui tient la couronne sur la tête du vainqueur. Sur la frise des deux petites arcades on lit d'un côté : vous x ; de l'autre : votis xx. Nouvel hiéroglyphe qu'il faut déchifl'rer. Auguste, imité plus tard par Napoléon, se fit donner, par les sufl"rages du peuple, le suprême pouvoir dont il jouissait déjà de fait; il ne le demanda même que pour dix ans, tant il semblait respecter la liberté romaine. Au bout de dix ans, il se le fit renouveler pour cinq ans, puis pour cinq autres ; ainsi de suite, en sorte que le pouvoir lui fut continué toute sa vie. Bien qu'empereurs à perpétuité, les Césars suivirent l'exemple du divin Auguste (.5). Constantin, le trouvant

(ij Cicer., De A'ai. Deor., lib. 11. De Legib., lib. ii; Tacit., De Morib. Germ. Valer. Max., lib. m, c. 2, 5.

(4) Bar., SMp., p. 71,n. 48.

(s) Le passage de Dion mérite d'être cité : o Csesar qu6 longius Romanes a suspicione regiœ polestatis sibi proposilœ abduceret, imperium in sucs deceunale suscepit. El cùm

établi, s'y conforma; et la double inscription citée plu§ haut témoigne que par les suffrages Constantin a reçu le pouvoir du peuple, pour dia; ans, pour vingt ans. La même inscription revient sur un grand nombre de médailles impériales antérieures et postérieures à l'ère chrétienne. Quelle page d'histoire que l'arc de Constantin, étudié si légèrement par les voyageurs actuels !

Entrés dans la rue àe S.-Giovanui-Laterano, nous rencontrâmes bientôt l'église de Saint-Clément. La simplicité de l'architecture, la modestie, je dirais presque l'humilité des proportions, la conformité des parties essentielles avec les prescriptions apostoliques, la beauté des mosaïques, les vestiges précieux d'antiquité, les souvenirs, les reliques célèbres: tout, dans cette église, intéresse le savant et attendrit le chrétien des derniers âges. Dédiée au pape et martyr saint Clément, disciple de saint Pierre et son troisième successeur, elle remonte aux siècles primitifs. Avec cet instinct de conservation qui distingue les Pontifes romains. Clément XI la fit restaurer sans loucher aux vénérables restes d'antiquité dont elle est dépositaire. Grâces lui en soient rendues; car on peut assurer avec vérité que cette basilique est la seule dans Rome qui conserve son ancienne structure.

Bâties d'après les règles des constitutions apostoliques (i), elle présente l'abside, coucha, ornée plus tard d'une superbe mosaïque ; lepresbyterium, formant le chevet, espace semi-circulaire derrière l'autel, destiné h l'évéque et au clergé. Vous y voyez la chaire du Pontife plus élevée que les autres; les sièges des clercs; le ciboire, ciboriam, tegmen, iabernaculiim, tabernacle aérien soutenu par quatre colonnes ; l'ara, ou table de marbre servant d'autel ; dans cette table, la confession, lieu où reposent les reliques des martyrs ; devant, les transennœ, balustrade de marbre à jour, servant de grilles pour protéger la confession. Dans le chœur, berna, les ambons, ab ambiendo, d'où l'on annonçait la parole divine; les ledoria, d'où se faisait la lecture des livres saints : on en compte trois, tous en marbre. Deux sont tournés vers l'autel : le plus i)etit, destiné ii la lecture de l'épître ; le plus élevé, h la lecture de l'Évangile. Près de ce dernier est le candélabre litpillatum, c'est-à-dire en marbre, revêtu d'une marqueterie en mosa'ïque. Le troisième, tourné vers le peuple, servait h lire les prophéties de l'Ancien Testament. Des ambons, se prêchaient aussi les homélies et les discours adressés aux fidèles (2). On remarque encore le pasto-

pritntim dercnnium exivissel, aliudquinquiennium, alquc eocircuinacto rursum aliiui quinqui(!nnium : posl deccnnium, ac eo linilo, aliiid ilcruni dccretiim est ; ila ul conti- Duatis dcceniiiis per lotam viiam suminam impcrii obtmueril. Quam ob causam poslcriores quoquo imperalores, elsi non ad certum lompus, sed pcr omne vilae spaliuni iis imperium deferalur, tanicn siiigulis dcccriniis l'eslum proejus reiiovationeagunt, quod hodie eliam fil. » Lib. lui.

(i)Lib. II, c. 56.

(«) Hist. Tripartit, lib. x.

ANTTQllTK, KOPxME PRIMITIVE. 235

phorium, lieu sacré où ron conservait la sainte Eucharistie, comme l'indiquait saint Paulin; il est à droite, et sert aujourd'hui de tabernacle pourlessainteshuiles.Agauche était une armoire destinée à renfermer les livres canoniques. Saint-Clément présente encore la nef antique, navis, et au-devant de l'église le portique quadrangulaire, porticiis quadripartitus.

Tels sont les principaux vestiges de notre vénérable antiquité (}ui se trouvent dans cette modeste basilique. Le souvenir de nos pères dont les mains ont fabriqué tous ces objets, la pensée des générations nombreuses qui les ont vus, qui les ont entourés, qui les ont arrosés de leurs larmes et parfumes de l'encens de leurs prières, vous reportent aux beaux âges de l'Église et vous jettent dans une religieuse mélancolie. Monde du dixneuvième siècle, qu'as-tu fait de la piété et de la loi de tes pères?

Distraits un instant par l'étude de Tanliquité, nous revînmes li la pensée qui avait dirigé nos pas. Vénérer le glorieux martyr au triomphe duquel nous avions assisté dans Tamphithéâtre, tel était le but de notre pèlerinage. Les ossements d'Ignace, brisés per les dents des lions, reposent sous le maître autel avec ceux du pape saint Clément et de l'illustre martyr Flavius Clemens, cousin de Domitien, mis à mort par ce farouche persécuteur. Quel fervent Credo on récite là, agenouillé devant ce glorieux autel ! Les monuments écrits manquaient pour constater le culte rendu par l'Église primitive îiu martyr consul et cousin des empereurs Titus et Domitien. Eu l~i'2b, une antique inscription vint lever tous les doutes à cet égard. Gravée sur une table de marbre, elle fut trouvée dans l'église de Saint-Clément, sous le maître autel, où elle recouvrait une petite chasse de plomb contenant des ossements, des cendres imprégnées de sang, un vase de verre brisé, deux croix, etc. Cette inscription est ainsi conçue :

FLAVIUS. CLEM. MTR.

HIC. FELICIT. E. TV. (l)

« Flavius Clemens martyr, hic féliciter est tumulatus. » Aux noms des plus illustres martyrs la vénérable basilique ajoute des souvenirs également précieux pour le savant et pour le chrétien. Ici, l'hérésiarque Célcstius fit sa rétractation entre les mains du pape Zozime>; ici, saint Grégoire le Grand prêcha plusieurs de ses belles homélies; voilii le jubé, Vamhon sur lequel il est monté. Mais regardez au bas de l'église, à droite en entrant, et lisez l'inscription gravée sur la table de marbre incrustée dans le mur; elle raconte en abrégé la touchante histoire que je vais redire.

Au sixième siècle vivait, à Rome, un saint mendiant nommé Servule.

(0 Voyez Mémoires relnlifs à l'iiist. ccd. par M. de Gieppo, p. 178. — CeUe inscripliou coniienl une troisième ligne qui a fort exercé les savania. Voyez le P; Zaccaria, Dissert., etc.

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Paralysé dès son enfance, il ne pouvait ni rester assis, ni se tenir debout, ni portôr la main à sa bouche, ni se tourner sur son pauvre grabat. Deux anges de charité veillaient sur lui : c'était son frère et sa mère. Chaque matin ils le portaient sous le parvis de l'église de Saint-Clément. Ses infirmités lui aliiraient de nombreuses aumônes; mais le vertueux paralytique, content du strict nécessaire, donnait h d'autres pauvres ce qui excédait ses besoins du jour. Modèle augélique de patience et de douceur, il était chéri et admiré des fidèles, qui s'arrêtaient volontiers pour causer avec lui. « Au nom de Jésus-Christ, leur disait-il, faites l'aumône à mon amc! » Et par charité, on lui lisait quelques chapitres des livres saints. Il écoutait avec tant d'attention qu'il parvint à apprendre par cœur toute l'Écriture. Une fois en possession de ce riche trésor, il passait son temps à chanter les louanges de Dieu. Loin de le distraire, ses soulTrances ne faisaient qu'augmenter sa ferveur et rendre plus pénétrants et plus suaves les accents de sa voix. Un jour qu'il était, suivant sa coutume, couché dans son lit, sous le portique de Saint- Clément, il eut connaissance de sa fin prochaine : « Mes frères, dit-il aux pauvres et aux pèlerins qu'il était dans l'usage d'assister, priez et chantez avec moi. » Et il joignit sa voix mourante à leur pieux concert. « Faites silence, mes frères, s'écria-t-il bientôt, faites silence : n'entendez-vous pas cette douce mélodie qui résonne dans les cieux? » A ces mots, il expira; son âme bienheureuse venait de commencer avec les anges le cantique éternel (i).

Au sortir de Saint- Clément, une pluie vraiment romaine vint nous assaillir et rendre impossibles, pour le reste de la journée, les courses de longue haleine. Je pris donc, suivant ma coutume, le chemin des bibliothèques. Je l'ai déjà dit : pour connaître Rome, il faut l'étudier tout i\ la foi dans les monuments et dans les livres. De toutes les villes du monde, Rome est la plus riche en bibliothèques, et ces bibliothèques elles-mêmes renferment des manuscrits et des ouvrages qu'on chercherait vainement ailleurs. Qui ne connaît toutes les richesses que le savant cardinal Maï a récemment tirés de la Valicane? La bibliothèque Passionei, celles de la Minerve et de la Propagande étaient mes galeries ordinaires : cette fois je les trouvai fermées; il y avait repos pour les bibliothécaires, k cause de la fête de saint Thomas. Ne pouvant trouver la science dans ses palais, je la cherchai dans les échoppes et dans les magasins en plein vent où elle étale ses grûces, ses rides, ses haillons et quelquefois ses richesses : nous nous mîmes à bouquiner.

Que les voyageurs se le tiennent pour dit, rarement ils feront fortune à ce métier. Les grands ouvrages sur l'antiquité, dont Rome était si riche, sont devenus la proie des Anglais et des Prussiens. On ne les trouve que

(i) Saint Grégoire le Grand a fait l "éloge de ce bieuheurcux paral)lii|ue. Ilomil. xv in Evang.; el Dialog., lib. iv, c. 14.

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