MENDIANTS
par hasard, et toujours au poids de l'or. Les ventes publiques ofTrent seules quelques chauecs de bonnes aflaires ; ordinairement, elles ont lieu plusieurs fois la semaine, et comine à Paris, le catalogue se distribue d'avance. Au reste, messieurs les amateurs, ne vous découragez pas; entrez chez les bouquinistes romains : si vous n'y trouvez pas les ouvrages que vous cherchez, par compensation vous y trouverez le far nicnte dans son beau idéal. Le bouquiniste de Rome est un type qui veut être étudie. Une boutique et une arrière-boutique, le plus souvent basses et obscures, sont encombrées de livres de tous les formats, entassés pcle-mélc et couverts de poussière. Dans un angle est assis un vieux Romain, quelquefois une vieille Romaine art'ectant, sur leur chaise de paille, la dignité de leurs aïeux dans leurs chaises curules.
Le padrone auquel nous eûmes l'honneur de parler descendait en ligne droite d'Horatius Codes; il avait hérité du trait caractéristique de sa noble famille. Une large paire de lunettes à ressort pinçait son vaste nez et donnait à sa voix un ton parfaitement nasillard. Le journal du pays, le Diario, était entre ses mains ; sur ses genoux gisaient un fazzoUetto et une large tabatière dont il faisait le plus édifiant usage : nous le saluâmes en entrant avec une politesse toute française. — Padroni, mes seigneurs, mes maîtres, nous répondit-il sans se déranger, sans quitter son siège, sans laisser son journal — Avez-vous tel ouvrage? — Ecco, voilà ; et il nous indiquait de la tète trois gros in-foglio étalés sur le comptoir : or, ces trois in-foglio n'étaient autre chose que son catalogue. Je me mis à le feuilleter, et lui continua tranquillement sa lecture. Ayant trouvé un ouvrage qui me convenait, je lui en demandai le prix : — Trentre-trois piastres ; — Impossible. Sans ajouter un mot, un signe, il se renferma dans sa dignité et me laissa continuer mes recherches. — Et cet autre livre, combien en voulez-vous? — Padrone, sept pauls. — Je m'aperçus que le digne homme voulait exploiter le padrone, car ce qu'il m'avait fait sept pauls, il finit par me le laisser pour trois. Nous sortîmes et il resta impassible sur sa chaise. Le sang nous bouillait dans les veines. Imaginet-on de pareilles allures? En France, le marchand, le libraire, le bouquiniste, dont les manières ressembleraient tant soit peu à celles-là, serait bien sûr de ne voir chez lui que les amateurs do curiosités. Aussi, ne comprenons-nous rien aux douceurs dû far niente, ni aux béatitudes de la sieste.
Sortis en devisant sur l'espèce de modèle qui venait de poser sous nos yeux, nous rencontrâmes à côté du Gesii quelques pauvres qui nous demandèrent l'aumône. Interdite à Rome par Léon XII, la mendicité a fini par s'y faire tolérer. On la rencontre souvent dans les rues, et vraiment, le peintre de mœurs ne doit pas en être fâché : le mendiant romain est un type du genre. On lui donnerait volontiers l'aumône pour le plaisir de la lui voir demander, tant est pittoresque, logique, poétiiiuc, éloquente sa manière de vous arracher vos baioques. Du plus loin qu'il vous voit
venir, il se lève de la borne sur laquelle il est assis, se découvre grave^ ment, vous salue à plusieurs reprises de son large chapeau triangulaire, de la tète et de tout le corps. Son visage s'épanouit : le doux espoir brille dans ses yeux.
Aux mendiants des autres pays, la monotone litanie de l'indigence : faites-vioi la charité; lui il a une collection de formules dont il fait usage suivant l'ilge, l'état, les vœux présumés de la personne. Tantôt il commence par mettre hors de doute votre générosité, et avant de savoir si vous exaucerez ses vœux, il vous appelle : mon bienfaiteur, bencfattorc mio; tantôt il commence par rendre hommage à vos vertus, et il débute en vous appelant : âme bénie, anima benèdetta; d'autres fois il va chercher la fibre si délicate de l'amour-propre, et vous prodigue les titres di'exceUence, de 8ci{ineiir illustrissime, révérendissime . A-i-W déjà éprouvé vos bienfaits? sa demande se formule en bénédictions. Vous l'entendez vous dire : « Béni soit le noble seigneur qui tous les jours marche d'un pas plus léger dans les rues célèbres de notre ville. Mes dévotes prières ont donc été utiles à ce seigneur incomparable. Comme il passait là devant moi, la première fois, faible et languissant!... Ne serais-je pas un réprouvé, si la joie que je lui témoigne de sa santé n'avait pour but que d'en obtenir un présent? Non, digne homme, homme vertueux, passez ferme devant moi, ne regardez pas le plus pauvre de vos serviteurs, qui, cependant, priera toujours pour vous; quoique je mendie, je ne connais pas l'intérêt... »
Après vous avoir attaqué par les sentiments humains, il vous prend par votre cœur de chrétien : « Ame bénie, vous dit-il, faites-vous réciter une prière, faites-vous entendre une messe. » Et poiu' cela que vous demande-t-il? La langue italienne lui vient en aide et fournit à sa modestie les plus charmants diminutifs; ou bien il n'ose pas nommer la faveur qu'il implore, et il vous dit : « Ame bénie, une petite monnaie, una piccola monda; ou s'il ose exprimer sa pensée, il vous demandera, non pas un petit sou, comme nos intéressants ramoneurs, mais la moitié seulement d'un petit sou : anima benedctla, un mezzo baiocco; puis, avec un admirable talent oratoire, il oppose à l'exiguité de sa demande la puissance des motifs. Hennissant en quelques mots tout ce que la religion présente de i)Ius propre h émouvoir le canir, il vous dit : « per l'amor di Dio, di Maria sanctissima, di Gesu sacramentato, dcllc anime del purgatorio. « Vous êtes déjà fortement ébranlé; et malgré la résolution stoïque de passer sans bourse délier, vous portez involontairement la main à votre poche. Mais ce qui vous donne le coup de grûce, c'est la poétique pantomine dont il accompagne sa prière. Le jeu vibrant de sa voix flùtée, l'allitude suppliante de son corps, le balancement réitéré de son grand chapeau ; ses yeux doux, fixés dans les vôtres, sa tôle gracieusement penchée sur l'épaule, l'air moitié timide, moitié rassuré de son visage, tout cola vous fascine et vous subjugue. Vous souriez, la baioque, le paul sont