N OTRE-DAME-DE-LA-VICTOIRE
tombés dnns sa main; et lui-même vous paye d'un sourire et d'un regard que vous n'oubliez jamais. M'esl-il permis de le dire? souvent nous nous laissions importuner pour assister à la répétition complète de cette scène.
Tel est le mendiant romain. Comme ceux de tous les pays et peut-être avec plus de vérité, il aime, il préconise celui qui donne, et déteste celui qui ne donne pas. On nous cilait la manifcstalion de ce double sentiment dans deux occasions récentes. A la mort de la jeune et charitable princesse Borghèse, les pauvres de Rome fondirent en larmes. Le peuple détela les chevaux et conduisit lui-même le char funèbre à Sainte-Maric- Majeure : le deuil fut vrai, universel. Il en fut autrement aux funérailles
du prince de P qui passait pour avare. Les pauvres firent éclater
leur mépris et leur ressentiment : ils huèrent, ils sifflèrent le convoi. Tant il est vrai que le peuple conserve toujours un sentiment profond des devoirs du riche ; par instinct il sait ce mot apostolique : Que l'abondance des uns supplée à Findigence des autres.
Si le mendiant romain a une manière propre de demander l'aumône, il en est aussi une particulière de la lui refuser. En France nous disons : « Je n'ai pas de monnaie, je n'ai rien ; je ne veux pas vous donner; » en un mot, nous parlons. Le Romain ne prend pas tant de peine : il paraît en général redouter beaucoup les maladies du larynx. Accosté par un pauvre, il se contente d'élever h la hauteur du menton l'index de la main droite, avec lequel il fait un signe de négation, et passe son chemin sans détourner les yeux, sans hocher la tête, sans desserrer les dents. Je conseille au voyageur de ne pas oublier cette recette. Il évitera d'être reconnu pour un forestière, et d'avoir à subir des demandes importunes, et peut-être indiscrètes. A la vue du geste national, le mendiant se dit aussitôt : Cest un compatriote; il n'y a rien à faire; et il s'éloigne. Je rappellerai en passant que le Napolitain a une autre manière de refuser : il renverse la tête en arrière, lève les yeux au ciel en faisant une petite moue, et tout est dit.
Noire-Dame de-la-Vicloire. — Drapeaux des Turcs. — Jardins de Sallusle. — Porlrails des proconsuls romains. — Leurs richesses. — Leurs moyens de s'enrichir. — Réponse d'un barbare. — Via Sceleraïa. — Thermes de Tilus, de Tiajan, d'Adrien. — Saint-Pierre es Liens. — Sainl-Sébaslien. — Le Moïse de Michel-Ange. — Souvenirs chiélicns, Sainl-Léon, Sainl-Pierre. — Église de Sainl-Mariin-dcs-Monls. Peintures du Poussin. — Église souterraine. — Le pape saint Sylvestre. — Instruments de supplice des martyrs.
Un beau soleil venait de s'élancer au-dessus des montagnes de la Sabine ; la température était si douce que nous trouvâmes des légumes et dos plantes en pleine végétation. Pour en finir avec le quartier de'Monti, nous
prîmes notre route par la Fontaine de Moïse ou de Vaqua feUce. Dans le voisinage se trouve la charmante petite église de Noire-Dame-de-la-\idoire, que le voyageur ne doit pas oublier. Toutefois, l'or, le marbre, les riches peintures dont celle église resplendit du pavé jusqu'à la voûte, disparaissent devant des ornements plus précieux : j'ai nommé les étendards pris sur les Turcs après la levée du siège de Vienne. Arborés aux quatre angles de la coupole, ils forment un baldaquin de gloire au-dessus de l'autel de Marie. Chose digne de remarque ! Rome a toujours regardé la sainte Vierge comme la protectrice spéciale de la chrétienté contre l'islamisme. Ainsi, la miraculeuse victoire de Lépante est due à sa protection, et l'hommage de la reconnaissance romaine brille à l'église cVAra-Cœli. Ici ce sont les étendards pris à Vienne qu'on lui offre en tribut : ce fait semble cacher un mystère. Serait-ce que le mahométisme étant surtout la religion des sens, il appartient à la Reine des vierges de le combattre? Il y aurait là une de ces belles harmonies qu'on rencontre à chaque pas dans les œuvres de Dieu; et je trouvais bien naturel que Rome, miroir éclatant où se réfléchissent les réalités du monde supérieur, n'eût point oublié celle-là.
Les églises de Notre-Dame-de-la-Vicloire cl de Sainte-Susanne occupent l'emplacement de la maison du forum de Salluste : les jardins n'en étaient pas éloignés. Vrai séjour de volupté, ces jardins, si fameux dans l'histoire de la mollesse romaine, avaient été achetés, bâtis, ornés des dépouilles de l'Afrique. L"sé de débauche, criblé de dettes, dégradé pour ses infamies du rang de sénateur, Salluste se lava de toute souillure en embrassant le parti de César, four refaire son nouveau courtisan, le vainqueur de Pompée lui donna le gouvernement de la Numidie. Le proconsul improvisé, pour employer une expression de Sénèque, écorcha tellement cette malheureuse province qu'il revint bientôt à Rome avec une fortune scandaleuse. Du sang et de l'or de ses administrés il bâtit un palais si magnifique et des jardins tellement somptueux, que Messaline elle-même daigna les habiter. Cela dit tout (i).
En parcourant ces ruines, une foule de pensées vous obsèdent. C'est donc ici que le Verres de l'Afrique démontait publiquement par sa conduite les préceptes de morale qu'il donne dans ses ouvrages ! Et cet homme. Dieu le pardonne à notre éducation, on l'offrit à ma jeune admiration comme un modèle d'éloquence et de bon goût; on m'apprit à le regarder comme un sage, et on tut les noms de Chrysoslome et d'Augustin ! Au reste, dis-je à mes jeunes compagnons de voyage, Salluste n'a pas droit tout seul à notre indignation. Sa vie fut celle de tous nos auteurs classiques; censeurs impitoyables des vices d'autrui, la plupart firent rougir l'humanité par le scandale de leurs mœurs. Proconsuls, généraux, gouverneurs de province, tous égalèrent Salluste par leurs débauches et
(0 Tacit. Annal., c. 13.