PORTRAIT DES PROCONSITS ROMAINS
le surpassèrent pcul-L'lrc par leurs rapines. Puisque roccasion s'en prcsenle, il n'est pas inutile tCéluciior un instant, sous ce point de vue, la société païenne dans les hommes qui en étaient la personnifualion.
L'iueroyable opulenec des Romains, vers la fin de la république et sous les premiers empereurs, est un fait connu de tout le monde. Chaque sénateur recevait un traitement de cent vinyt-cinq mille francs; chaque chevalier, de cinquante mille ; mais ce n'était là qu'une bagatelle. On comptait à Rome environ vingt mille citoyens aussi riches que Lucullus (i). Or, ce Xerxès en toge, Xciwcs togalus, comme l'appelle Cicéron, ne soupait pas à moins de trente mille francs ; et il pouvait offrir l'hospitalité h vingtcinq mille hommes. Crassus disait qu'on n'était pas riche quand on ne pouvait, de ses revenus, entretenir une armée (-2); ce qu'il disait, il le pouvait. Or, Crassus était moins riche que SuIIa (.î). L. Domitius, successeur de César dans les Gaules, jouissait de quarante-huit mille arpents de terre (4) ; Antoine, le collègue de Cicéron, possédait toute l'île de Céphalonic, dans laquelle il fit bâtir une ville (5).
Six bourgeois de Rome étaient à eux seuls propriétaires de la plus grande partie de l'Afrique; 'Sévon leur fit couper la tète et se déclara leur héritier (ti). Cornélius Balbus donna en mourant vingt francs par tète à tout le peuple romain (7). C. Cœcilius Claudius Isidorus disait, dans son testament, que malgré les grandes pertes qu'il avait éprouvées pendant les guerres civiles, il laissait quatre mille cent seize esclaves, trois mille paires de bœufs, deux cent cinquante mille pièces d'autre bétail, sans compter ses terres, ses villas et ses maisons (s). Dans sa villa particulière, Valérien comptait cinq cents esclaves, deux mille vaches, mille juments, dix mille brebis et quinze mille chèvres (9). Gordien, encore simple particulier, avait d'immenses possessions dans toutes les provinces de l'empire. Pendant son édilité, il donna douze fois au peuple romain des présents de gladiateurs, dont sa fortune privée fit tous les frais. Quelquefois il fit paraître cinq cents paires de gladiateurs; jamais moins de cent cinquante. Dans un seul jour il donna cent bêtes africaines; un autre jour mille ours de Germanie. Dans toutes les villes de la Campanie, de l'Étru-
(1"; Lucullus Romanus civis (quera Cicero et C?esar Xeixem tognlum appellabanl) ad viginti (juinque hominum millia honorificenlissime hospitio excipere poleral; nec tameii ipse solus id poluit in urbe Roma,quandoquidem viginli civiuin millia et amplies in ipsa urbe coraperia memoraniur, qui cum Lucullode diviiiis conlendere potuissent,ut ex veluslis monuraenlis. — Casai., de Splendore Urbis, etc., p. 4ii2.
(i) Cicer., in Paradox.
(s) Quirilium post Sullam dilissiraus. — Plin. lib. xxxiu, c. 10.
(4) Csesar., de Bello civ.
(s; Slrab., lib. x.
(6) Plin., lib. xvm.
(7) Dio., lib. xLviii.
(8) Plin., xxxMi, c. 10.
(9, Vospic. itt Valer.
rie, de TOmbrie, de l'Emilie et du Picenum, il donna aussi de son argent des jeux publics qui durèrent quatre jours (i). Pour abréger cette liste qu'il serait facile d'augmenter, contentons-nous de nommer les deux Pline, Sénèque le philosophe et Cicéron.
Outre les richesses que lui valait le commandement de la flotte romaine, Pline l'Ancien possédait d'immenses trésors. Nous le savons par son neveu : « Mon oncle, dit-il, étant gouverneur de l'Espagne, aurait pu vendre un de ses ouvrages à Largus Licinius pour quatre cent mille écus; mais il refusa, me disant qu'il ne savait déjà que faire de son argent (2). » Pline le Jeune était incomparablement plus riche que son oncle. Sans en avoir été prié, il fit présent à la fille de Quintilien, le jour de son mariage, de cinquante mille écus (s); Romanus Firmus, un de ses amis, reçut trois cent mille écus pour entrer dans l'ordre équestre (4), et Calvina, sa parente, une dot de cent mille écus (5) ; Mételhis Crispus quarante mille; des enfants ingénus, ingenui, cinquante mille pour leur éducation (e). Il possédait, en outre, de nombreuses villas, d'une magnificence royale. Ses deux villas de Toscane et de Lorento, sur les bords de la mer, où il composa ses ouvrages, étaient d'un luxe oriental. 11 en avait plusieurs autres dans le Latium : une à Préneste, une à Tusculum, une à Tivoli; une autre, dont on lui offrait neuf cent mille écus (7). Enfin, pour en agrandir une autre, il dépensa quatre-vingt mille écus d'or (s).
Sénèque le philosophe, le précepteur de Néron, était un moraliste austère qui flétrissait avec énergie les désordres de son temps, qui déclamait élequemment contre les riches : « Jusques à quand, leur disait-il, reculerez-vous les limites de vos possessions? La terre qui suffisait à un peuple est trop petite pour un seul maître. Tout cela est encore trop peu ; il faut que vos lalifundia entourent des mers entières et que votre régisseur règne en même temps sur les rives de l'Adriatique, de la mer Ionienne et de la mer Egée (9). « Or, Sénèque jouissait de plus de cent millions de fortune (10) : le pauvre homme !
Quant à Cicéron, pas un de nous qui ne le connaisse; pas un de nous à qui on ne l'ait présenté non-seulement comme un modèle d'éloquence, mais encore d'austérité républicaine et de désintéressement philosophique. N'est-ce pas lui qui a flétri Verres, qui a écrit de si belles pages sur le mépris des richesses, et tant d'autres maximes de morale et de probité?
(«) Capilolin. in Gord.; ciGord in id.
(i)Epi!,t. ad Marc, lib. m.
(s) Episl. adQumtil., lib. vi.
(4) Episi., lib. I.
(8) Epist.-l ad Calvin.
(6) Epist. ad Canin., lib. vu.
(:) Episl. ad Fubaluui et ad Cornelian., lib. m.
(8) Ad Galiinium Ilufum. lib. m.
(9) Epist. 89.
tio) Tacit. Annal., xit.