‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 92 sur 106 · PORTRAIT DES TROCONSULS ROMAINS · texte numérisé non relu

PORTRAIT DES TROCONSULS ROMAINS

Eh bien! arrachez le masque. Cicéron, né clans robscurité, artisan de sa propre forlune, et le premier homme de sa famille, comme il le disait un Jour, possédait h Rome une maison de ville qu'il avait achetée de Crassus environ six cent mille francs. 11 possédait une villa royale h Tusculum, avec bains, mosaïques, théâtres, portiques en marbre, statues et autres accompagnements obligés du luxe antique; une autre à Formium {Mola di Caeta) non moins somptueuse; une autre à BiVia, tellement riche que le sénat lui-même, peu rigoriste en pareille matière, en fut scandalisé; une maison à Pompeï; une autre villa à Arpinum, sa patrie; une autre près dWgnani, sa villa d'Anialthée, qu'il appelle son aima; enfin, dans Rome même, sur le versant du mont Aventin, l'austère républicain était propriétaire de je ne sais combien de tavernes ou de boutiques, dont le loyer, montant à 46,366 écus, payait la pension de son fils, étudiant à Athènes (i).

Quelles étaient les sources de ces incroyables et rapides fortunes? Il y en avait deux principales : l'usure et le gouvernement des provinces. On eût plutôt arrêté le Tibre dans son cours, qu'on n'eût empêché l'usure chez les Romains. En dépit des règlements (2), tous la pratiquaient, même Caton; on prêtait au mois, à la quinzaine, à douze, à quarantehuit, à soixante pour cent (3). Si le débiteur ne pouvait payer, il devenait l'esclave de son créancier qui, en le vendant, trouvait un sûr moyen de s'indemniser (4). Mais pour prêter il faut avoir de l'argent: le grand moyen d'en amasser était le gouvernement des provinces. La perception de l'impôt était affermée à la compagnie des publicains : la durée des adjudications était de cinq ans (5). La publicité et la concurrence adoptées pour l'adjudication du bail des impôts faisaient monter ce bail à un taux trèsélevé, car la compagnie qui offrait davantage obtenait la préférence. On était d'autant plus hardi à pousser les enchères, que la perception, abandonnée toute aux fermiers, offrait d'immenses ressources, par son régime presque entièrement arbitraire. Les agriculteurs et les pasteurs savaient seuls ce qu'ils devaient payer; les autres contribuables l'ignoraient, attendu qu'on tenait secret le tarif légal de chaque impôt, ce qui donnait aux publicains le moyen de forcer le droit sans qu'on pût réclamer (e). La rapacité des fermiers passe toute imagination. Pour payer l'impôt, on voyait des provinces où les pères étaient obligés de vendre leurs enfants; et les villes, les offrandes consacrées dans leurs temples, les tableaux, les statues des dieux : si tout cela ne suffisait pas, les malheureux citoyens étaint adjugés comme esclaves à leurs impitoyables

()) Cic. ad Attic, xvi, 1.

(s)Tit. Liv.,vii,42.

(3) Cic. de Offic, ii, 25.

(4) Uùrat.,1, p. 1, V. 14. IMut. in Caton., 45. Aul. Gell., \x, i.

(5) Cic. ad Ail., VI, -2.

(«) Tacii. /Ijjjja/., m, 51.

créanciers. Ce qu'ils souffraient avant de tomber ainsi dans l'esclavage surpassait encore leurs maux : ce n'étaient que tortures, que prisons, que chevalets, que stations en plein air où, pendant l'été, ils étaient brûlés par le soleil, et pendant l'hiver, enfoncés dans la fange ou dans la glace (i).

Complices ordinaires des publicains, les gouverneurs de province fermaient les yeux et bénéficiaient largement de leur criminel silence. Il fallait que la soif de l'or fût insatiable dans tous ces hommes et qu'elle eût desséché leurs entrailles, pour qu'ils commissent les exactions et les violences dont les a chargés l'histoire. En effet, l'État fournissait à chaque gouverneur de province des chars, des mules, des vaisseaux, des tentes, de l'argenterie, du blé, et tout ce qui était nécessaire à un équipage militaire U) ; de plus, ils avaient à leur disposition, pour les dépenses de leur mission et payer leur suite, une forte somme tirée du trésor public (3). Sur cette somme appelée vasarium étaient encore prélevées des gratifications pour tous les gens de leur suite qu'il leur plaisait de désigner (4). Pour avoir une idée de la magnificence avec laquelle Rome faisait voyager ses proconsuls, il faut savoir que le vasarium de Pison, proconsul de 3Iacédoine vers l'an C96, fut de trois millions six cent soixante mille francs (.-;) !

Il semble qu'il y avait là de quoi satisfaire la cupidité la plus ardente! Détrompons-nous; avant même d'entrer dans leur province, les gouverneurs se faisaient payer des indemnités légales dans tous les lieux où ils passaient (li). Au lieu de suivre l'itinéraire le plus court, ils prenaient le plus long, afin d'avoir plus d'occasions de répéter leurs exactions (7). Arrivés dans leur gouvernement, traînant à leur suite une foule d'amis et de domestiques, ils exigeaient des sommes considérables pour des festins et autres dépenses de cette nature (s); c'étaient les plus modérés. Quant aux autres, pour satisfaire leur rapacité, la plupart créaient des impôts de tout genre et vendaient la justice (9). Félix n'eut-il pas la barbarie de tenir injustement saint Paul en prison pendant deux années pour lui extorquer de l'argent? Mais ce n'était là qu'une peccadille dans la vie de ces pachas corrompus et voleurs, dont Cicéron lui-même nous a tracé le portrait, a Nous envoyons dans les provinces, s'écrie-t-il, des hommes capables peut-être de repousser l'ennemi, mais dont l'arrivée dans les villes de nos alliés diffère peu de l'entrée des ennemis dans une ville

(1) Plut, in LuculL, r>3.

(ï) Cic. in Verr., iv, ">; Ô2. Suet. in Aucj., 3G.

{3) Cic. in Pison. oî». pro Arcli.

(4) Cic. id., id.

(5) Cic. id., id.

(G) Cic. ad Allie, v. 12.

(7) Cic. in Valin., S.

(s) Plut, in Cal., \:\.

(9) Cic. pro Fonl., 7, 8.

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