PORTRAIT DES PROCONSULS ROMAINS
prise d'assaut (i). Toutes les provinces gémissent, tous les peuples libres se plaignent, tous les royaumes crient contre notre cupidité et nos violences. 11 n'est plus, jusqu'à l'Océan, aucun lieu si reculé et si caché où D'aient pénétré l'iniquité et la tyrannie de nos concitoyens. Le peuple romain ne peut plus soutenir non les armes, non les révoltes, mais les larmes, mais les plaintes de l'univers (-2). » « Qui a pu te pousser à la révolte, demandait Tibère à un chef de barbares?— Vous-même, réponditil, qui envoyez, pour garder vos troupeaux, non des chiens, mais des loups (3). » Ce mot résume toute l'histoire des proconsuls romains.
Deux traits achèveront de peindre cette oppression monstrueuse dont il nous est, à nous chrétiens, aussi impossible d'avoir l'idée que de comprendre la soif de sang que les boucheries de l'amphithéâtre ne pouvaient éteindre. El d'abord, par une ironie cruelle, la tyrannie toute-puissante des gouverneurs allait jusqu'à exiger qu'on fût content d'eux. Oui, quand ils s'étaient Jjien engraissés dans une province, ils condamnaient encore les malheureux habitants à envoyer de solennelles députalions à Rome pour y témoigner de la bonne conduite et porter au sénat le panégyrique officiel de leurs oppresseurs (4).
Ensuite, ajoutant à la dérision la plus inqualifiable hypocrisie, ces affreux concussionnaires, revenus à Rome gorgés d'or, charmaient leurs loisirs en composant des traités de morale, des élégies sur les vices de leur époque, ou des déclamations contre l'ambition et la cupidité des grands. N'est-ce pas du fond de ses jardins, cimentés du sang de la Numidie, que le vertueux Salluste écrivait à César : « Le plus grand bien que vous puissiez faire à la patrie, aux citoyens, à vous-même, à vos enfants, enfin à tout le monde, c'est de détruire la passion de l'argent, ou de l'affaiblir autant du moins que le permettent les conjonctures. Sans cela, en paix ou en guerre, il est impossible de mettre aucun ordre dans les affaires, soit particulières, soit publiques; car, dès que la soif des richesses s'est emparée de nous, talents, esprit, rien n'est assez fort pour nous retenir; le cœur même, ou plus tôt ou plus tard, finit par succomber (0). » Cicéron, Sénèque, Pline le Jeune, Caton, ne firent pas autre chose. Ce qui n'empêche pas ce dernier de s'écrier du ton le plus pathétique : « Les voleurs particuliers passent leur vie dans les chaînes et dans les prisons, les voleurs publics sous l'or et la pourpre (0). » Mais c'est assez. Il faut éviter, même en écrivant l'histoire ancienne, de tomber dans la biographie moderne. Puissent les détails qui précèdent nous pénétrer de reconnaissance pour l'Évangile, en nous faisant saintement
(0 Pro Lerj. Matiil., o.
(s^ Cic. in Verr., m, 89.
(ï) Dio, 1. V, p. (ioô.
(4) Cic, Ep. adfamil. m, 8.
(5) Ephi. i ad Cœs., 10.
(6) Aul. Gell., XI, 18.
trembler au souvenir de cette louve romaine qui, durant tant de siècles, déchira de ses dents de fer et broya de ses pieds d'airain le genre liiiinain devenu sa proie !
Descendant des hauteurs du ûnirinal , nous nous dirigeâmes vers l'église Saint-Pierre-ès-Liens. Dans notre itinéraire se trouvait l'antique voie Scclerala, où TuUia, femme de Tarquin le Superbe, fit passer son char sur le cadavre de son père. Bien des souvenirs surgissent de cette partie de l'Esquilin, occupée aujourd'hui par les deux églises de Saint-Pierre et de Saint-3Iartin-des-Monts. Les thermes de Titus, ceux de Trajan et d'Adrien, le temple d'Esculape, bâti par Dioclélien, une partie des jardins de Néron, rappellent un des quartiers les plus célèbres de l'ancienne Piorne. Aux chaînes que le prince des Apôtres porta comme Paul, -comme son divin Maître, pour donner la liberté au monde, l'église que nous allions visiter doit son nom et sa célébrité. Elle passe pour avoir été originairement un oratoire dédié par saint Pierre lui-même au Sauveur. Brûlée dans l'incendie de Néron, et détruite pour faire place aux jardins de la maison d'or, elle fut plusieurs fois restaurée, tant les chrétiens tenaient à marquer par un monument perpétuel le passage de l'Apôtre! L'impératrice Eudoxie, épouse de Yalentinien II, la fit entièrement renouveler; de là le nom de basilique eudoxienne qu'elle a plusieurs fois porté dans l'histoire. Elle le changea en celui de Saint-Pierre ad vincula, lorsqu'elle reçut en dépôt la double chaîne dont l'Apôtre avait été chargé à Jérusalem par Hérode, et à Rome par Néron. Je donnerai plus tard l'épo- (jue et l'histoire de ce fait mémorable. Dans ce temple, un des plus vénérables du monde, l'artiste et le chrétien trouvent également de quoi admirer et s'édifier.
Voici d'abord l'antique et miraculeuse image en mosaïque de saint Sébastien. L'élégante inscription, placée à côté de l'autel du martyr, dit que cet autel est un cx-voio de la ville de Piome, subitement délivrée de la peste en 629; h gauche en entrant, une peinture contemporaine représente, au naturel, les affreux détails de l'épidémie. Auprès de ces monuments anciens, les temps modernes ont placé leurs chefs-d'œuvre. Au premier rang brille le mausolée en marbre du pape Jules II, un des plus célèbres de l'Italie : l'incomparable Moïse, de Michcl-Aiigc, en fait le plus bel ornement. Le législateur hébreu est assis, les tables de la loi pliées sous le bras droit, dans VallUude de parler {neW atlo di parlare) au peuple <}u'il regarde fièrement, et dont il semble avoir à se plaindre. L'artiste n'a pas besoin d'autre modèle pour étudier les lu'oportions et les poses du corps humain ; le médecin lui-iuéme, en présence de cette statue, j)eut venir faire un cours d'anatomie : pas un muscle, pas une fibre saillante qu'il ne retrouve et dont il ne puisse sans peine suivre la direction et déterminer la forme. Ce chef-d'œuvre est en marbre blanc, de hauteur colossale. Quanta l'inspiration, on regrette (juc Michel-Ange l'ait cherchée dans l'Olympe et dans l'histoire profane plutôt que dans la Bible :
SÂINT-MARTIN-DES-MONTS . 2 i7
on trouve que Moïse a la tête de César et la baibe de Neptune. Quoi qu'il en soit, j'avoue que jamais statue ne m'avait frappé d'une manière aussi vive; en m'éloignant, il me semblait encore que Moïse me poursuivait du regard. Aussi tous les cicirone répètent que Michel-Ange, contemplant son œuvre après l'avoir achevée, lui déchargea un grand coup de marteau sur le genou en s'écriant : Parle donc, puisque tu vis!
Le marbre ne parla point h l'artiste. Plus heureux est le voyageur chrétien, à qui il est donné d'entendre, dans cette église, des voix amies, dont les accents résonnent puissannnent à son cœur. Catholicité de la foi, amour de l'angélique vertu, courage héroïque, charité divine plus forte que la mort, voilà ce que lui redisent et la mère des Machabées avec ses sept fds, chrétiens avant Jésus-Christ, dont les glorieux ossements reposent sous l'autel ; et le pontife martyr, saint Saturnin; et les illustres vierges. Barbe, Constance, Émérentienne, Agnès, Prisquc, Marguerite, Julienne; et les vétérans de l'armée chrétienne, Hippolyte, Nabore, Paul, dont les reliques enrichissent les différentes parties de ce vénérable sanctuaire, il entend aussi la voix de saint Léon le Grand; car c'est ici que réloqucnt pontife, le vainqueur d'Attila et le sauveur de Rome, prêcha son premier sermon sur les Machabées. A toutes ces voix se mêle, comme accompagnement, le bruit des chaînes apostoliques, glorieusement portées par Pierre et par Paul, et arrosées des larmes de tant de millions de pèlerins. Nous aussi nous brûlions du désir de les voir et de les baiser; mais la triple serrure qui les protège dans leur châsse d'airain ne s'ouvre qu'avec la permission du Saint-Père : cette permission nous manquait encore.
Lorsqu'on sortant de Saint-Pierre on prend à droite une petite rue tortueuse, on arrive en peu d'instants à Saint-Martin-des-Monts. Cette église appartient aux grands Carmes. L'exquise propreté et le bon goût qui régnent dans toutes ses parties, la richesse de ses dorures, la beauté de ses pavés de marbre, l'élégance de ses colonnes, au nombre de vingtquatre, toutes antiques, de marbres différents et d'ordre corinthien, mais surtout les fresques des bas-côtés, ouvrage immortel du Poussin, la mettent au premier rang des églises de Rome. Toutefois, ce brillant spectacle ne fixe pas longtemps l'attention du pèlerin catholique. Au-dessous de cette église, resplendissante d'or cl de marbre, il en est une autre parée seulement des rides de la vieillesse et des modestes atours de la pauvreté primitive ; et celle-là attire le cœur. Le christianisme qui, aux temps des persécutions, se réfugiait partout, dans les souterrains, dans les antres, dans les ruines, vint un jour se cacher dans les thermes ébranlés do Titus. Le pape saint Sylvestre célébra dans ce temple d'un nouveau genre deux conciles fameux : le premier, l'an 324, en présence de Constantin, de sainte Hélène, sa mère, de Calpurnius Pison, préfet de Rome; on y compta 284 évoques. Le second, composé de 225 Pères, s'y tint l'année suivante. Là fut confirmé, par l'autorité du siège apostolique, le
concile général de Nicée; là furent condamnés irrévocablement Arius, Sabellius el Victorin; là furent brûlés leurs détestables écrits (i).
A ces souvenirs précieux, l'église souterraine joint des monuments d'un grand intérêt. Voyez-vous cette très-ancienne mosaïque? ouvrage des premiers siècles, elle représente l'Eve mystérieuse à qui Dieu luimême promit la victoire sur le dragon, c'est-à-dire, comme l'entendent les saints Pères, le triomphe de l'Évangile, la destruction des tyrans, la ruine des hérésies, le repos du monde à l'ombre de la croix (i). Au pied de Marie est le pape saint Sylvestre. Heureux témoin du succès de la grande lutte, il s'empressa d'en rendre hommage à la Vierge victorieuse, en lui donnant un titre que, depuis quinze siècles, toutes les générations catholiques redisent encore dans l'etTusion de leur amour reconnaissant : Gaudium chrisdanorum : a ioie des chrétiens. » Hommes infortunés! qui n'avez plus pour nos rites et nos prières le respect religieux commandé par la foi, apprenez du moins à leur conserver la vénération humaine que vous inspirent les monuments de l'antiquité. Saviez-vous que cette simple parole constate un des plus grands faits de l'histoire?
Au milieu d'autres peintures d'une date très-reculée, on trouve le dossier en pierre du trône pontifical de saint Sylvestre. Sa forme et ses dimensions accusent son âge de manière à ne laisser aucun doute dans l'esprit de l'archéologue exercé. Une petite châsse, soigneusement gardée, renferme la mitre, le manipule, l'étole et une sandale du même pontife. Pour faire de ce vénérable souterrain une page complète de notre histoire, il fallait que le saint pape reçût les honneurs de la religion dans le lieu même où il avait livré pour elle de si glorieux combats : cette condition a été remplie. Saint Sylvestre repose ici, environné d'un nombreux cortège de martyrs dont le sang défendit la foi que le pontife affermit par ses oracles. Le table de Sergius II, fixée dans la muraille, dit : « Au temps du pape Sergius le Jeune, ont été placés dans cet autel les corps du B. Sylvestre, pape, et des BB. Fabien et Sotère, i)apcs et martyrs; des saints martyrs Antimius, Sistanus, Pollion, Théodore, Nicandre, Crescentianus; des BB. vierges martyres Sotère, Pauline, Memmia, Julienne, Cyrille, Théopiste, Sophie, et de beaucoup d'autres dont les noms sont connus de Dieu seul. » Tous ces corps sacrés furent apportés de la catacombe de Sainte-Priscille, près do la voie Salaria.
Après avoir rendu nos actions de grâces à tous ces fondateurs de la foi et de la liberté du monde, nous vénérâmes un des instruments de leurs .supplices. En avançant dans l'église souterraine, il nous fut donné de voir, de baiser et de soulever de nos mains une de ces pierres homicides que les païens attachaient au cou ou aux pieds de nos pères, selon qu'ils les précipitaient dans les flots ou qu'ils les suspendaient à des arbres.
(«) Mazzolari, Basiliche sacre, t. vi.
(i) Per le loto icrrarum oi l'C conslruclx' sunl ccclcsiœ. S. Cyril. Alcxand.