‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 95 sur 106 · NEUF ANS NEUF MOIS CINQ JOURS · texte numérisé non relu

NEUF ANS NEUF MOIS CINQ JOURS

Peregrlna vixitH que ces deux paroles expriment bien le mystère de la vie humaine ! Que l'homme est bien défini !

2o2 LES TROIS ROME.

Nous parcourûmes successivement les nombreux musées qui font du Vatican le quartier général des arts, et dont les noms, chers aux catholiques, sont un hommage immortel à nos pontifes. C'est l'appartement Borgia; c'est le musée Pio Clementino, parce qu'il est dû aux papes Clément XIII, Clément XIV et Pie VI ; c'est le musée de Pie VII ou le musée égyptien et attique ; c'est le musée de Grégoire XVI, ou le musée étrusque. Léon X, Innocent XI, Jules II, et une foule d'autres souverains Pontifes vivent dans les immortelles collections qui attestent et leur goût exquis et leur amour généreux pour les arts. Il faudrait des volumes pour donner un catalogue détaillé de tous les objets précieux qui remplissent ces vastes salons. Sarcophages, statues, bustes, bas-reliefs de tout genre, bassins de marbre et de basalte, chars de bronze, vases, ustensiles, candélabres, groupes de toute forme, voilà de quoi se composent les magnificences païennes dujVatican. Parmi tant de chefs-d'œuvre, il en est quelques-uns qu'on ne nous pardonnerait point de passer sous silence.

Dans le musée Pio Clementino nous admirâmes, comme tout le monde, le Torse du Belvédère. Ce sujjerbe ouvrage de marbre blanc, trouvé dans les thermes de Caracalla, est un fragment d'une statue d'Hercule en repos. L'inscription grecque, placée à la base, dit qu'il fut sculpté par Apollonius, fds de Nestor, l'Athénien. Vinrent ensuite le Méléagre et le célèbre groupe de Laocoon, avec ses deux fils dévorés par des serpents. Après avoir décrit ce dernier chef-d'œuvre, Pline ajoute : « Le Laocoon fut placé dans le palais de Titus, il est dû à trois sculpteurs rhodiens, Agésandre, Polydore et Athénodore (t). » Mais qu'était-il devenu? Avait-il péri, comme tant d'autres monuments, dans les différents sacs de Rome? Les barbares l'avaient-ils emporté? Nul ne pouvait répondre. Au commencement du xvi'' siècle, le pape Jules II fit exécuter des fouilles dans les différents quartiers de Rome. Un jour on annonce au pape que des ouvriers viennent de trouver dans les environs des sept Salles un groupe en marbre, d'un ciseau grec admirable. A cette nouvelle, les artistes et les savants accourent aux jardins de Titus; ils ont reconnu le Laocoon tel que Pline l'a décrit : l'enthousiasme est ii son comble. Le soir toutes les cloches des églises sonnent pour annoncer l'heureuse découverte. Les poètes ne dorment pas de la nuit; ils préparent, pour saluer le retour du chef-d'œuvre antique à la lumière, des sonnets, des hymnes, des canzoni : le lendemain Rome entière est en fêle. La statue, ornée de fleurs et de verdure, traverse la ville au son de la musique; les dames sont aux fenêtres, applaudissant des mains; les i)rt'tres, rangés en haie, se découvrent h la vue du chefd'oDUvre; tout le peuple est dans les rues, accompagnant de

(i) Sicut in Laocoonle qui esl iii Tili domo, opus omnibus et piclurœ et staUiariœ ailis anlcferendum, ex uno lapide cum cl libcros, draconum mirabilcs ncxus de concilii sciiienlia lacère summi artifices Agesandcr, Polydorus cl Alhcnodorus lUiondit. Lib. XXXVI, c. 6. — Ces arlisles vivaient vers l'an de Rome ôi4.

arlis

l'apollon du belvédère. 2b3

ses chants joyeux le Laocoou qui fait son entrée triomphale au Vatican.

La statue placée sur son piédestal, Jules 11 se relire dans ses appartements ; et alors commence une fête nouvelle où Sadolct, la léte couronnée de lierre, chante l'heureux événement dans une ode que tous les huma- Disles savent par cœur (i). Aux vers du poëte, la cour savante éclate en cris d'admiration : « Vive Sadolel! vive Virgile! » On avait oublié le Laocoon. Le soir, Sadolet trouva dans sa chambre un beau manuscrit de Platon, présent du pape. Quant à Félix de Prédis qui avait découvert la précieuse statue, le souverain Pontife lui donna une partie des revenus delà gabelle de la porte deSaint-Jean-de-Latrau,et le nomma notaire apostolique (-2). C'est ainsi que, dans tous les temps, les papes se montrèrent les protecteurs magnifiques des artistes et les amateurs éclairés des arts.

Dans un autre salon du même musée nous vhiies le célèbre Mercure du Belvédère, connu sous le nom d'Antinous ; puis la Dormeuse, puis enfin le chef-d'œuvre de la statuaire antique, VApollon du Belvédère. Je dois dire que le nu déborde dans toutes les productions grecques et romaines, et qu'au Vatican, comme à Florence et ailleurs, il faut regarder sans voir. Aussi, malgré tout mon désir de m'enthousiasmer, je ne pus qu'admirer le talent supérieur des anciens dans la reproduction des formes, et l'expression de la beauté matérielle. Parfaits lorsqu'il s'agit de rendre tout ce que l'œil peut voir et la main toucher, les artistes païens sont nuls, ou presque nuls, dès qu'il s'agit de faire descendre le divin, le céleste dans leurs ouvrages. L'Apollon du Belvédère, par exemple, est une superbe académie, un magnifique jeune homme, un héros même, si vous le voulez ; mais un dieu, jamais.

Si la sculpture représente noblement l'antiquité au palais du Vatican, avec non moins d'éclat la peinture y fait briller la gloire des temps modernes. Ici encore il faut renoncer à tout décrire, et même à tout nommer. Quand donc vous avez traversé la magnifique galerie des Cartes géographiques, ainsi appelée parce que les dillerenles parties du globe sont peintes à grands traits sur ses vastes parois, vous arrivez dans le salon qui renferme les célèbres tapisseries du Vatican faites sur les carions de Raphaël. Si l'on admire le génie qui créa ces merveilleux dessins, comment ne point payer un juste tribut de reconnaissance au grand pape dont le regard pénétrant sut distinguer le génie de Sanzio et dont les royales faveurs récompensèrent ses nobles travaux? Un jour Léon X appelle son artiste chéri : « Sanzio, lui dit-il, je veux orner les murs du Vatican de tapisseries semblables à celles que Florence exécute avec tant de supériorité ; dessine-moi des sujets propres à inspirer l'ouvrier. »

Six mois après voilà ce qui se passait au Vatican : Le peuple romain, épris de l'amour des lettres et des arts, s'était précipité au palais ponli-

(i) Ecce aUo terrae, etc.

(ï) W'iukelmann, Histoire de l'art. Richardson, t. iii, p. 711.

fical pour entendre les vers d'AccoUi On applaudissait, on jetait des couronnes au poëte, lorsque le grand escalier retentit de pas d'hommes ; le pape sourit, en signe d'intelligence : « C'est Raphaël qui arrive ; » Raphaël, grand seigneur, grâce aux bontés de Léon : devant lui s'inclinent les gardes du palais; il s'avance entouré d'un cortège de pages, dans toute la fleur de la jeunesse et de la beauté. A sa vue, se forme une double haie : l'une de cardinaux et de nobles romains, l'autre de théologiens et de savants, au milieu de laquelle passe l'artiste avec celte grâce que vous lui connaissez. Il fléchit le genou et baise l'anneau du pécheur. Sanzio apporte douze cartons où il a représenté les traits principaux des Actes des Apôtres; chacun des cartons est entouré d'une bordure en clairobscur, où le peintre a placé quelques événements de la vie de Léon X. A la vue de ces merveilleuses esquisses où Raphaël, pour plaire à son protecteur, avait dépensé tout ce qu'il avait d'imagination et de génie, il se fit, parmi les spectateurs, un de ces grands silences où l'âme et le sang semblent suspendus à la fois; puis tout à coup les regards se portèrent des cartons sur le peintre, et le pape s'écria : « Divino ! » et tous les assistants répétèrent la môme exclamation :« Divino (i)! «

D'autres merveilles nous attendaient dans l'aile gauche du Vatican, qui regarde la ville. Construite par Raphaël lui-même, elle est l'heureuse dépositaire des peintures et des ornements faits de la main ou sous la direction du prince des artistes. C'est au second étage que les Loges de Raphaël laissent admirer ses immortels ouvrages. Lui-mcme, sculpté en marbre, règne dans ces galeries comme un roi dans ses États, je dirais presque comme un dieu parmi ses créatures. Les innombrables arabesques qui courent sur les pilastres et sur les frises, révèlent la main brillante qui semait les chefs-d'œuvre comme en se jouant. Cinquante-deux fresques exécutées, d'après ses dessins, par Caravaggio, par Jules Romain, le plus illustre de ses disciples, etc., rejjroduisent les principaux traits de l'Ancien Testament. Celle qui représente le Père éternel débrouillanl le chaos est tout entière de la main de Raphaël. Les œuvres de ce maître par excellence abondent dans les autres parties du Vatican, et surtout dans les Chambres qui porlent son nom. Je citerai seulement Vlneendie du Boiirg-Sainl-Lsprit, poétique représentation de l'incendie de Troie; VÉcole d'Athènes, où le peintre nous fait assister aux doctes leçons de Platon et d'Aristole; le Parnasse, avec Apollon entouré des neuf

(0 M. Audin, Vie de Luther, l. i, p. 207.— On connaît l'histoire de ces cartons merveilleux, l'œuvre la plus parlaiic de Uapliaël, s'il en laut croire un juge éclairé comme Ricliardson, qui passent des mains d'ouvriers flamands dans celles de Charles I'^''^ roi d'Angleterre. A la mort de cet inlorluné monarque, ils sont mis en vente, adjugés à Croniwell, puis oubliés; puis jouet de (|uel(|ues ouvriers qai les ont coupés, après l'avénement de Guillaume III, pour les copier plus aisément; etenlin,sous un prince éclairé, précieuses reli(|ues de l'arl, mis sous verre et exposés à Vadoiaiion des artistes qui vont en pùleriiingo les visiter à \Yindbor. llichardson, Traitéde la Peiulurc, t. m ,p. 159.

LA TRANSFlOraATlON. 20.J

Muses; Saint Pierre en prison, lorsque l'ange fait tomber ses chaînes.

Après tous ces chefs-d'œuvre et une foule d'autres de Jules Romain, d'André Pacchi, du Poussin, du Guide, de Paul Vérouèse, du Perugin, du B. Angelico de Fiesole, etc., qui avaient fatigué notre admiration, il nous restait îi voir le salon qui devait répuiscr (ï). Celte galerie solitaire no renferme que cinq tableaux, et pourtant clic est la i)lus riche de l'univers. A droite, en entrant, est la Madona di Fidigno, chef-d'œuvre de Raphaël, représentant la sainte Vierge avec plusieurs saints : phis loin, le Couronnement de Marie après son A:;somption, seconde manière du même peintre ; en regard, même sujet, peint par Raphaël et dessiné par Jules Romain ; au fond, la Communion de saint Jérôme, du Domiuiquin ; enfin, en se retournant h droite, on s'extasie devant le premier tableau du monde, la Transfiguration, du divin Raphaël. Dans cette composition sublime, l'esprit, le cœur, le pinceau de Raphaël, tout est chrétien. Que n'en fut-il toujours de même !

L'histoire de cette o?uvrc capitale est peut-être le plus intéressant épisode de la vie de l'illustre peintre. Sébastien del Piombo s'était un moment posé le rival de Sanzio, dont plus qu'un autre il admirait le génie. Un jour il vient présenter au pape l'esquisse du Lazare, dont Michel-Ange a fait le dessin, et que Sébastien doit revêtir de ce coloris dont il déroba le secret à Vecelli le Vénitien. Deux hommes pour vaincre Raphaël ! Michel-Ange et Sébastien del Piombo : l'un enfantant la pensée, créant le sujet, imaginant le drame; l'autre lui donnant !a vie.

La Résurrection du Lazare, œuvre des deux maîtres, était le défi jeté au favori de LéonX. Sanzio se sentit le courage de lutter avec de tels hommes. 11 prit son pinceau, s'enferma durant quelques semaines, renonça au pape, au Vatican, à ses amis, pour travailler à son œuvre.

Le jour vint bientôt de juger les deux compositions ; mais à la vue de la Transfiguration, Rome jeta un cri de surprise et d'admiration, et répéta avec Mengs : « C'est le type du beau idéal, le parangon de l'art, le chefd'œuvre de la peinture, l'effort le plus sublime du génie de l'homme. >' Sébastien del Piombo s'avoua vaincu. Mais quelle défaite (2) !

Telle fut notre première visite au Vatican. Que dire en sortant de ce palais enchanté où le génie humain, élevé à sa plus haute puissance, brille, étincelle de toutes parts, et forme, dans ses manifestations multiples, comme une vision d'un monde supérieur qui vous absorbe et vous enivre? Les paroles expirent sur les lèvres; on ne sait quel vœu former. Ah ! puissent-ils voir les musées du Vatican ! puissent-ils comprendre la pensée qui les forma, tous les hommes égarés qui accusent l'Église romaine d'être l'ennemie des lumières! Peut-être changeraient-ils de

(i) Cela soit dit saufles réserves que j'ai exprimées à Florence, et que Jemainliens; Rome, vis-à-vis l'école moderne.

(î) Voyez Vie de Lullicr, par M. Audin, t. i, p. 268.

langage en admirant tout ce qu'ont fait, tout ce que font encore les Pontifes pour la conservation des monuments antiques et pour le progrès des sciences et des beaux-arts ! Voilà le premier vœu qui s'échappa de mon cœur de prêtre et de catholique. Quand voudra-t-on réviser le procès intenté à l'Église romaine par la Réforme, et rendre enfin justice à la papauté en cessant de faire mentir l'histoire! Tel fut mon secoaid désir.

Depuis trois siècles le protestantisme ne cesse de crier sur les toits : « Je suis l'émancipatcur de la raison, le sauveur de la science, le propagateur ardent des lumières ; h moi la gloire d'avoir découvert l'antiquité, créé le goût du beau, le zèle de l'investigation, et d'avoir rallumé le flambeau du génie que Rome éteignait; à moi l'initiative du glorieux mouvement qui entraîne le monde de merveilles en merveilles (i). »

A ces paroles prétentieuses il ne manque qu'une chose, la vérité. Avant que Luther eût appris l'hébreu, avant que Mélanchlhon enseignât le grec, avant qu'Ulric de Hutten écrivît ses pamphlets, avant que la peinture brillât sous le pinceau de Cranach, avant que le goût de l'antiquité eût pénétré dans la Germp.nie ; en un mot, avant que le mouvement philosophique, littéraire, scientifique, artistique, se fît sentir au delà des Alpes, au delà du Rhin, au delà de la Manche, il était en pleine activité sous le beau ciel de l'Italie. Quand Léon X mourut, le i" décembre io2i, le nom de Luther n'était connu que depuis quatre ans; et bien avant que la Réforme fût sortie des langes souillés de son berceau, l'Italie avait une épopée. Quand la France, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Espagne, ne comptaient aucun historien, l'Italie avait déjà Poggio Braccolini, Léonard Arétin, Bernard Corio; puis elle montrait avec gloire Guicciardini, Paul Jovo, génies animés au souffle de Léon X. Quand l'Europe septentrionale, poussée par la Réforme, brisait les statues et les chefs-d'o3uvre des églises, lacérait les manuscrits des monastères, l'Italie professait un culte ardent et passionné pour l'antiquité et pour les beaux-arts. A Florence, le peuple, la tète nue, des branches d'olivier à la main, accompagnait processionnellement une Vierge de Cimabué qu'on venait de retrouver; à Ferrare, des portefaix répétaient les strophes de l'Orlando, et dans les Appenins des brigands s'inclinaient en signe de respect devant l'Arioste. Au moment où Luther donnait le signal de la révolte du sens intime, BandincUi créait le groupe du maître autel de Santa-Maria dcl Fiore, Ange Polilien et Giovanni Picco délia Mirandola descendaient en triomphe dans leurs tombeaux de l'église Saint-Marc; et Buonarotti créait la Nuit, le Jour, le Pensiero et la statue colossale de David : Venise, Ferrare, Milan, Bologne, Parme, Ravenne, Florence et Rome, chaque cité italienne, en un mot, devenait un foyer d'art, de lumières et de sciences, qui allait envelopper de son réseau de flammes le monde entier (2).

(0 Tel est en subslanrc l'éloge de Lulhcr, prononcé par M. de Villers, et couronné, en 1802, par l'InsliUil de France.

(4) Voyez Vie de Luther, par M. Audin, 1. 1, p. 2oG.

LES ARTS ET LA PAPAUTÉ. 9o7

Ainsi les dates et les noms propres établissent que le mouvement intellectuel parti (le l'Italie et surtout de la Rome de Léon X, traversa les Alpes pour se partager, au pied des montagnes, en deux courants, dont l'un gagna l'Allemagne et l'autre la France ; en sorte qu'à la double gloire d'avoir donné à l'Europe sa foi religieuse et formé ses institutions politiques, la papauté ajoute celle d'avoir communique l'impulsion scientifique au génie des temps modernes. Le soleil n'est pas plus éclatant que ce fait : l'histoire le dit, le Vatican le prouve. Ce n'est pas assez : afin que la Réforme ou la philosophie antichrétienne ne puisse jamais jeter à la face de Rome le reproche si spécieux d'obscurantisme, la papauté va jusqu'à prendre, sous les Pontifes de la maison de Médicis, les allures de la science mondaine ; elle réchaulTe dans son sein l'antiquité profane ; elle prodigue l'or et les honneurs à ceux qui l'exhument de sa tombe; puis, lorsqu'elle a imprimé le mouvement, on la voit rentrer dans son calme ordinaire et se renfermer plus étroitement dans sa mission religieuse : au pape artiste et littérateur succède le pape théologien; Adrien VI à L éon X !

Heureuse de voir les intelligences exercer leur activité dans toutes les parties de la science, la papauté se contente alors de diriger leur action. Attentive à encourager leurs efforts, fidèle à couronner leurs succès, elle n'est pas moins vigilante pour réprimer leurs écarts. Reine quand elle récompense, et reine quand elle punit, elle se montre toujours l'épouse du Dieu des sciences et l'organe de la vérité. Cette position intellectuelle de Rome me semblait parfaitement représentée dans les trois édifices qui entourent la place Saint-Pierre : à droite, le palais du Vatican; à gauche, les prisons du Saint-Office ; entre deux, l'église du Prince des Apôtres. Le Christianisme, lumière du monde, boussole des esprits, règne glorieusement à Saint-Pierre ; de sa main droite il proté'ge un palais magnifique où il glorifie les sciences, les arts, les lumières, en un mot, le génie humain dans toutes ses manifestations normales; tandis que sa main gauche pèse sur une prison obscure, triste, étroite, où il enchaîne le génie de l'erreur qui a voulu opiniâtrement ternir l'éclat de la vérité et retarder, en l'égarant, la marche de rintelligence.

Le Palatin. — Palais des Augustes. — Le Laravium. — Temples des dieux el des empereurs. — Siaïue d'Apullon. — Cliréliens de la maison de Néron. — Le Seplizonium. — Saint-Sébastien alla Polveriera. — Jardins. — Forum. — Villa Palulina. — Église de Sainl-Bonaventurc. — Le B. Léonard dcPorl-Maurice.

Sortis hier de la vieille Rome, nous y rentrâmes aujourd'hui. 11 nous parut intéressant d'étudier, la veille de Noël, les palais des Césars dont l'enfant de Bethléem, encore dans sa crèche, ébranla les fondements. A

neuf heures, nous étions sur le Palatin. Des sept collines, disent les auteurs, celle-ci fut la première habitée. Évandre y fonda une bourgade qu'il appela Pallanteum, du nom de la ville d'Arcadie, son ancienne capitale. Les cinq premiers rois de Rome y fixèrent aussi leur habitation. Sur la fin de la république, ces modestes demeures firent place aux maisons somptueuses des Gracques, de Cicéron, de Claudius, de Catilina, de Marc- Antoine et d'Auguste lui-même qui y naquit le 23 septembre, l'an 6'i avant l'ère chrétienne (i). A tous ces titres la colline prit le nom de Palatin, mons Palalinus, qu'elle conserve aujourd'hui. Elle le mérita bien mieux encore lorsque les successeurs du premier des Césars l'eurent couverte de leurs palais d'or et de marbre. Là dormirent Tibère, Caligula, Claude, Néron, Domitien (2); et leurs ombres effrayantes semblent encore errer parmi ces ruines désolées pour commander au voyageur l'étonncment et la crainte.

De tous les édifices qui couronnaient le Palatin, le plus imposant était le palais Augustal, siège de l'empire et séjour de la majesté romaine, Sedes romani impcrii (3)? Ce palais, modeste d'abord, développa bientôt ses proportions et revêtit la plus incroyable magnificence. Un superbe escalier y conduisait du Forum par le coteau de la Victoire, pcr clivum Victoriœ. De chaque côté de la porte principale s'élevaient perpétuellement deux lauriers, dont les têtes soutenaient, en se rapprochant, une couronne de chêne. Le sénat avait accordé cet insigne honneur à Auguste, vaiiiqueur des ennemis et sauveur des citoyens (4). 11 parut bon aux successeurs de ce prince de s'attribuer le même privilège; et quels que fussent leurs titres à cette distincliou, ils n'avaient pas à craindre l'opposition du sénat. De vastes portiques en marbre de Lacédémone et en porphyre entouraient la demeure impériale, dont ils défendaient l'accès au vulgaire, mais non aux douleurs et aux noirs soucis. Combien de fois leurs voûtes silencieuses virent, pendant la nuit, Caligula, tourmenté par les insomnies de la débauche, errer comme un insensé et appeler à grands cris le retour de la lumière (5)! Des thermes à l'usage de la cour avec le Lararium, ou chapelle domestique des empereurs, formaient le corps avancé des bâtiments. Alexandre Sévère a rendu célèbre le Lararium impérial. Dans la partie la plus intime, ce prince avait placé, au milieu des empereurs divinisés, des dieux et des grands hommes, isotre- Seigneur Jésus-Christ, Abraham et Orphée, auxquels il venait chaque ma-

(1) Quelques lin.-; dis<Mil (|u'il naquit à Vcllélri. (a) Suet., c. 5; Siai. Sylv., lib. m.

(3) Victor, (le lierjioti.

(4) Tune decreiuiii fuit iaurum poni ante ojus œdes rcgias, et coronam querccam superpoiii lauqiiam iniuiicurum victori et sei vatori civium. Dio, lib. i.iu. — Pliii. lib. xv, c. ÔO; lib. XVI, c. -4.

(.s) Magna i)ai le tiorlis vigiiiœ, euban(li(|ue t.cdio, nunc tlioio rcsidens, nunc pcr longissimos poilicos vagus, iiivocare idenlidem, alcjue cxpeclarc luccm consueveral. Suet., c. 30.

TEMPLES DES DlElfX ET DES HOMMES. 259

lin oflVir des sacrifices (il. Par ses ordres, le palais nicme proclama, d'une manière éclatanlo, la supériorilé de la morale cvangélique. Sur une des façades il fit yraver celle divine senlence : Ne faites })as à aulrui ce que vous ne voudriez pas qu'on tous fasse à vous-même (ï>). Plus loin s'élevait la fameuse tour d'Héliogabale, prince extravagant et débauché qui avait dit : « Je veux que ma mort elle-même soit magnifique. » El, en guise d'échafand, il avail fait bâtir une haute tour, pavée de pierres i)récieuscs, afin que le jour où il se précipiterait, il se cassai pompeusement la tête (5). On voyait ensuite la bibliothèque Tibérienne, puis les appartements revêtus d'or, d'ivoire et de diamants, où s'accomplirent les incroyables scènes qui composent la vie intime des Césars.

Autour du palais régnait une ceinture de temples dédiés aux dieux et aux hommes. En premier lieu, voici le temple de Jupiter Stator, que son antiquité rend si respectable aux Romains : puis le temple de la bonne Déesse, fameux par ses abominables mystères ; plus loin le Sacrarium des prêtres saliens. C'est lu que les douze jeunes patriciens, institués par >'uma, gardaient les boucliers sacrés auxquels on croyait attaché le salut de l'empire, et les auspices, et les ceintures de cuivre, et le bâton augurai, et les autres objets de la superstition romaine (i). Enfin le temple d'Apollon, célèbre par la statue gigantesque de ce dieu, devant laquelle les poêles venaient réciter leurs vers, et dont la base servit longtemps à renfermer les livres sibyllins (3). Ce colosse, dont la tête se voit encore au Capitole, était de bronze et avait au moins cinquante pieds de hauteur. Aux temples des dieux se joignaient les temples des hommes. Auguste était honoré dans le temple que Livie lui avait érigé (s) ; Caligula, dans celui qu'il s'était dédié à lui-même (7) ; enfin tous les empereure recevaient des adorations dans un temple commun (s).

Ainsi, Rome avait deux Panthéons : celui des dieux et celui des Césars. Or, croirait-on que sur ce Palatin, dans ce cœur de la puissance et de la superstition romaines, dans le palais même des persécuteurs, le Christianisme naissant eut des serviteurs dévoués? Des chrétiens, dans la demeure de Néron; l'humilité et la simplicité dans le séjour de l'orgueil et du luxe; la chasteté et l'innocence dans un lieu de débauches et de prostitution; la mansuétude et la charité dans le repaire de la cruauté et

(i) Lamprid. in Alexand. Sev., c. 2.9 el ôl.

(2) Quam senlenliam adeo dilexit, ul et in palalio, el in puljlicis opcribus prœsciibi juberet. Id. ttl.

(3) Feccral el allissimam lurrim, subslralis aurcis gemmalisquc anle se labulis, ex qua se praecipilaiel, dicens eiiam morlem suam preliosam esse debere. Lamprid. in Heliog.

(4) Valer., lib. viii.

(5) Suet-, in Aug. c. 51.

(C; Plin., lib. x!i.

(7) Suel. in Calig., c. 22.

(s) Suel. ïn Galb. ; Vospic. in Tacit.

des crimes les plus odieux :quel contraste ! quelle merveilleuse puissance du Christianisme! Ces chrétiens de la maison de César nous sont connus par les lettres mêmes de saint Paul (i), et leurs noms chéris vinrent fort à propos se présenter à mon souvenir, pour faire une agréal)le diversion aux tristes pensées que réveille la vue du Palatin.

Mais comment l'Apôtre put-il parvenir à jeter quelques grains de la bonne semence jusque dans la cour même de Néron? C'est Ui un problème dont la solution pique vivement la curiosité. Les détails suivants sont de nature à éclaircir, en partie du moins, cet intéressant mystère. Le nom chrétien était connu à Rome dès le temps de Tibère; on sait que cet empereur voulut faire mettre Notre-Scigneur au nombre des dieux. Saint Paul avait parcouru, en prêchant, les principales villes de l'Asie; il avait séjourné dix-huit mois à Corinthe. Les Juifs, qui se montraient partout ses ennemis acharnés, le traînèrent devant le tribunal de Gallion, alors proconsul de l'Achaïe, l'accusant d'enseigner une doctrine contraire à leur loi (2). Or, ce magistrat romain, Jnnhis Annœus Gallio, était le frère aîné de Sénèque, précepteur de Néron (5). Inévitablement, le gouverneur entendit souvent parler de ce Juif énergique et disert qui se formait de nombreux prosélytes et dont les doctrines agitaient sa province. Homme instruit, il est à présumer que, dans sa correspondance, Gallion entretint son frère de ce prédicateur d'une philosophie nouvelle et sublime, et que la réputation de saint Paul avait pu ainsi le devancer auprès de Sénèque et lui inspirer le désir de le connaître : tant il y a que les meilleurs esprits ne mettent point en doute les relations de l'Apôtre, pendant son séjour à Rome, avec le précepteur de Néron (4).

Ce n'est pas tout : en arrivant à Rome, saint Paul fut, selon l'usage, remis entre les mains du préfet du prétoire, avec les autres prisonniers. On ne peut guère douter qu'il ne lui ait été présenté plus d'une fois peut-être, car l'Apôtre attendit deux ans son jugement. Or, dans ces audiences, comme à celles de Félix et de Festus, comme dans sa prison même, Paul ne cessait d'annoncer l'Évangile. « Je suis en prison, » écritil lui-même, « mais la parole de Dieu n'est point enchaînée; si bien que » mes fers sont connus dans tout le prétoire (k). » Le préfet du prétoire était alors le célèbre Afranius r>urrhus, associé avec Sénèque dans l'éducation de Néron. Il partagea longtemps avec lui la faveur ou du moins la confiance du tyran, cl il paraît que ces deux hommes d'État marchaient assez de concert. Les relations qui existaient entre eux ne peuvent donc guère permettre de douter que Rurrhus n'eut parlé à Sénèque de ce captif si remarquable, ne lui eût insiiirc le désir de le connaître, et ne lui en

(1) Sa! Il ta m vos omncssancli,maximcaulcm qui dodomoCa;sarissunl. Philipp.,\s,'i.t.

(ï) AcL,\\\n, 1, 17.

(3) Tacit., Annal, vi, 3; xv, 75. Dio Cass., Ilisl. Rom., r.x, C88; LXi, 699.

(*) Voyez Mémoires Ecct., par M. de Grcppo, p. 88.

(») l'hilipp. I, 13.

CHRériENS DE LA MAISON DE NÉRON. 261

cùl tourni les moyens, qui d'ailleurs n'étaient pas difficiles, le zùlc de l'Apôtre devant le disposer lavorablement h de telles entrevues (i).

Ainsi s'expliquent sans elVort les entrées de saint Paul au palais impérial. Entendue, conunontéc, discutée, soit par les gardes de Burrhus ou par Burrhus et Sénèque, soit par les courtisans et les officiers qui assistaient aux interrogatoires, sa parole rencontra des cœurs dociles. Parmi les glorieuses conquêtes qu'elle fit à la cour, on cite entre autres les saints martyrs Torpès et Évellius. Le premier était un des grands officiers de l'empereur {i). A peine sa conversion fut-elle connue, que ^'éron lui ordonna de sacrifier aux dieux. Sur son refus, Torpès, battu de verges, étendu sur la roue, expira, montrant jusqu'à la fin une sérénité de visage qui jeta dans l'admiration tous ceux qui en furent témoins. De ce nombre était Évellius, conseiller de l'empereur. Touché lui-même de la grâce, il demanda le baptême, et ne tarda pas à rejoindre dans la gloire le saint martyr dont-il partagea les supplices après avoir admiré la constance (0).

Parmi ces chrétiens de la famille de Néron, il faut encore, suivant toutes les probabilités, compter la célèbre Pomponia Gra'cina. Cette matrone, l'ornement de la cour impériale, était femme d'un guerrier distingué. Son mari, Aulus Plaulius, revenant à Rome, où il triompha des Bretagnes, la fit comparaître devant un tribunal de famille, comme coupable d'attachement à une superstition étrangère (4). Plautius la déclara innocente; mais elle passa sa vie dans une tristesse continuelle, portant toujours des vêtements de deuil. Voilà bien la chrétienne, telle qu'un païen pouvait la représenter (5). Mais le triomphe de l'Apôtre, ou plutôt le miracle du Christianisme, fut de pénétrer jusque dans les appartements intimes de l'empereur et d'aller chercher une brebis dans l'antre même du lion. Néron avait une courtisane qu'il aimait à la fureur : saint Paul la convertit (e). Quelle était cette nouvelle Madeleine? Les uns ont prétendu quec'était Sabiua Poppaea; les autres. Acte : on en est réduit aux conjectures.

En avançant vers le nord du Palatin, on rencontrait le Lupercal, grotte célèbre, au pied du figuier ruminai, sous lequel furent trouvés Remus et Romulus. A gauche, non loin de V escalier du beau rivage, ad gradus piilchri liUoris, Rome conserva pendant plus do mille ans la cabane champêtre où

(0 De Greppo, p. IOj.

(i) Magnus in odicio Cresaris Neronis fuit. Martyr. Adonis 17 maii.

(s) Cujus (Torpelis) conslantiam et virlutnni quidam consiiiarius Neronis, Evellius nomine, inspiciens, Christo leslimonium reddidit. Id. id. Martyr. Rom. Ib. Il maii.

(4) C'est ainsi que les auteurs païens ont couiume de désigner la religion chrétienne.—Pomponia Graecina, insignis l'œmina, Plaulio, qui ovans se de Britanniis relulit, nupta, ac superstilionis exlernaî rea niarill judicio permissa. Tacit., Annal, xui, 3i

(s) Voyez M. de Greppo, p. 75 el suiv.

(6) Celte conquête lui coûta la vie. S. Chrys. adv. oppug. vit. monasl-, t, 3, op. t. i. p. 48; Greppo, id-, p. 30 et suiY.

son fondateur passa ses premières années (i). Près de ces lieux s'élève aujourd'hui l'église de Saint-Théodore. Au couchant de la royale colline, s'étend la vallée du Grand Cirque, marquée par un beau souvenir chrétien. Un jour, c'était sous Dioctétien, on vit, dans le lieu appelé l'Hippodrome ou le Manège des empereurs, le capitaine de la première compagnie des gardes prétoriennes attaché à une colonne. Par l'ordre du prince, les soldats lui décochaient des flèches et criblaient de blessures leur brave commandant. Quel était son crime? il était chrétien. Quel était son nom? il s'appelait Sébastien. Quel était son pays? il était Français (2). Chrétiens et Français, deux fois compatriotes du martyr, comment n'aurions-nous pas été vivement émus en foulant celte terre glorieusement abreuvée de notre sang?

Sur la pointe orientale du Palatin, s'élevait le S('ptizonium,([GSc\)[imo Sévère. Chaque empereur faisait des augmentations ou des embellissements au palais Augustal. Pour en décorer l'entrée du côté du mont Cœlius, Septime Sévère fit construire un superbe édifice à sept portiques, élevés les uns au-dessus des autres, et soutenus par sept rangs de colonnes de formes différentes (3). On dit que les bacheliers, les Uceiiciés et les docteurs de l'époque venaient y recevoir leurs grades, marqués par chaque étage (i). En 1216, le Septizonium était encore assez bien conservé pour loger le sacré Collège qui élut Honorius III (5). Aujourd'hui il n'en reste pas de vestiges; le palais impérial même, les temples des dieux et des hommes, toutes ces puissantes constructions romaines qui décoraient le Palatin ont entièrement disparu; des ruines informes, couvertes de ronces, attestent seules la grandeur romaine dans le centre môme de sa majesté : Sedcs romani imperii. Les jardins Farnèse et la villa Palatina, remarquables par quelques fresques de Raphaël, occupent en grande partie le plateau de la colline; et de paisibles jardiniers cultivent des artichauts et des petits pois dans le temple d'Apollon, dans le palais d'Auguste, sous le portique de Caligula et sur l'Hippodrome si bruyant des empereurs. Ici, comme ailleurs, le Christianisme seul reste debout. Vainqueur des Césars, il a planté sur les ruines de leur palais ses colonnes triomphales. L'église de Saint-Sébastien alla Polveriera consacre le lieu même où le commandant des gardes prétoriennes remporta sa glorieuse vic-

(1) Sed eorum vila pastoralis et operosa oral, casisque sœpe in monlilnis laclis arundineis et ligncis opericbanlur; qiiarum una eliam meo tenipore perdurai in parte a Palatio in Circnm versa, casa Rumuli dicta, quam adliuc sacrarum reruni custodes tuenlur, nil niagniliconlius adjungenles ; sed si alicjuid aul cœli injuria, aul senio periclilatur, reliiiua l'iilciuiit, labefactalas rcs primis similes resarcienles. Dyon., lib. i.

(s) Le père de saint Sébastien clail de la Gaule narbonnaise; sa mère, de la Gaule cisalpine; voyez Mazzol., saint Sebastien, t. vi, p. i2ô8.

(.■5) Descript. urb. liom.

(4) Locum septcm soliis septcm ordinibuscolumnarum conslruclum ubi dicitur, quod gradalim adscendentibus et merentibus dabaïur gradus scienliarum. Id., id.

[r,] Gard. Aragon., in l'ita Grecj., ix, l. ni, p. 2,

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