‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 97 sur 106 · ENTRKE DU SAINT-PÈRE · texte numérisé non relu

ENTRKE DU SAINT-PÈRE

les fils posthumes parcourent les rues et les ruines de la cité pontificale, tels, par exemple, que les Trinilaires el les chevaliers de Malle, que sont-ils aux yeux de l'observateur, sinon la traduction vivante de la même pensée? 11 vous semble que la loi devrait sanctionner une suppression déjà opérée de fait : votre zèle vous égare. Comme Dieu, Rome crée et conserve, mais elle ne détruit pas ; elle garde tous ces ordres surannés comme les reliques d'un passé vénérable, comme les anneaux de la chaîne traditionnelle. 11 est vrai, le Trinitaire n'ira plus h Tunis porter la rançon des captils; mais il rachètera d'autres prisonniers, les prisonniers du péché : il travaillera dans le ministère des tlmes. De même le chevalier de Malte ne tirera plus sa glorieuse épée contre le mahométisme; mais il accomplira auprès du chef de la chrétienté de nobles fonctions, en attendant que les dangers de la foi ou les intérêts de l'humanité l'appellent li de nouveaux combats.

Le même esprit de conservation se manifeste dans les monuments de l'antiquité. Si l'Autriche, la France, l'Angleterre, la Russie, ou n'importe quel autre peuple, était maître de Rome pendant cinquante ans, il est fort à craindre que tout y serait bouleversé. Le génie de chaque peuple, l'activité des uns, l'incurie des autres, les collisions politiques, l'esprit mercantile et industriel, compromettraient rapidement l'existence de la plupart des ruines monumentales. Sous la garde de l'Église elles n'ont rien à craindre. Le génie de la conservation le plus attentif, le plus intelligent, veille sur elles ; et Rome demeure un incomparable musée où les usages et les choses de tous les temps, soigneusement conservés, sont offerts à l'étude et à l'admiration du monde entier.

De là naît involontairement une réflexion plus haute : il n'en faut pas douter, cet esprit de conservation est évidemment providentiel, et l'Église qui le manifeste semble dire à ses enfants : « Si je mets tant de soins à sauver de l'oubli et de la destruction des usages el des monuments d'un intérêt secondaire, quelle pensez-vous que doit être ma sollicitude pour conserver intact le dépôt sacré de la foi? Fiez-vous à votre mère; elle ne laissera rien périr de votre divin patrimoine. »

Le temps avait fui, il était plus de neuf heures; la basilique s'était remplie d'une foule immense, lorsqu'un coup de canon annonça le départ du Saint-Père. Sorti de ses appartements, l'auguste vieillard descendit, par l'escalier intérieur du palais, dans une chapelle latérale de l'église. Bientôt on aperçut, dominant toutes les têtes, un dais brillant d'or et de soie, puis deux larges éventails de la plus grande beauté, glorieux souvenir de la magnificence impériale; et sous ce dais, assis sur la sedicnla gestatoria, éclatante d'or et de pourpre, le vicaire de Jésus-Christ, la tiare en tête, glorieux emblème de sa triple dignité de Père, de Roi et de Pontife (i). 11 s'avançait majestueusement, porté sur les épaules des officiers

(i) En la menant au Ponlifele cardinal lui dil : « Accipe liaram tribus coronis orna-

de sa maison, en grand costume rouge. Le sacré Collège ouvrait la marche, la garde noble formait la haie et suivait le cortège qui vint s'arrêter sous nos yeux, derrière la Confession de Saint-Pierre. Après avoir déposé la tiare et fait une courte adoration au pied de l'autel, le souverain Pontife monta sur un trône placé h droite, entonna tierce, prit la mitre et s'assit. Pourquoi la mitre succède-t-cUe à la tiare? Ce mystérieux changement commença pour moi une longue série d'énigmes dont la solution tourmenta beaucoup mon esprit. Je compris assez promptement que si le Saint-Père était Roi sur la sedkula gestatoria, à l'autel il n'était que Pontife, et la substitution de la mitre à la tiare s'expliqua d'elle-même. Mais deux nouveaux hiéroglyphes m'intriguèrent bien autrement, l'un que je voyais, et l'autre que je ne voyais pas. Le Saint-Père, l'évèque des évêques, ne portait pas de crosse ; j'eus beau chercher, cet attribut distinctif de la charge pastorale ne figurait nullement parmi les insignes Pourquoi cela? première énigme.

Deux prélats domestiques, précédant le Saint-Père, portaient, l'un, une superbe épée à poignée à'or, slocco; l'autre, un chapeau ducal, cimiero, de velours cramoisi, doublé d'hermine, orné de perles et entouré d'un cordon d'or avec une colombe au milieu, symbole du Saint-Esprit. L'épée et le chapeau furent déposés sur le coin de l'autel, où ils restèrent pendant la messe. Pourquoi tout cela? seconde énigme.

Je cherchai autour de moi quelque OEdipe capable de m'expliquer ce double mystère : mes efforts n'eurent pas de succès. La messe commença, continua, finit; et ce chapeau, cette épée, cette crosse, ne me sortirent pas de la tête. Je confesse ma distraction ; pour l'expier, je me condamnai à de longues investigations sur la cause qui l'avait produite, et afin d'èjiargner la même peine à ceux qui viendraient après moi, je vais donner le mot de la double énigme.

Le pontificat de saint Pierre à Rome dura vingt-cinq ans. Quoique nos histoires gallicanes ne nous disent rien des travaux de l'Apôtre durant ce long séjour, on sait très-bien qu'il ne resta pas les bras croisés. Les anciens monuments, les archives et les traditions des églises d'Italie nous parlent à chaiiue instant des voyages du pêcheur de Galilée, des missionnaires qu'il envoya dans toutes les parties de la Péninsule et même au delà des Alpes; tels, par exemple, que saint Front, dans l'Aquitaine, et saint Materne, dans la Germanie (i). Avec ce dernier, partirent pour Trêves saint Euclier et saint Valère, tous trois disciples du prince des Apôtres. Au bout de quarante jours Materne mourut. Un de ses compagnons d'apostolat revint aussitôt à Rome en donner la nouvelle à saint Pierre et le prier d'envoyer un nouvel ouvrier à la place du défunt. L'Apôtre se

• lam et scias le esse Patrem, Rcgetn cl Clirisli Vicarium, cic. » Les Italiens appellenl la liare Trircjiio ; c'esl un beau mot. {•) Fiigginio, De roiiiauodiviPelri iliiicrc cl cpiscopatu, 'm-i<>,Edeicil. xiu, xiv, su.

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