‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 98 sur 106 · L ÉPF.E ET LE CHAPEAU DUCAL · texte numérisé non relu

L ÉPF.E ET LE CHAPEAU DUCAL

contenta de lui dire : u Prenez mon bâton, touehcz-en le mort et vous lui direz de ma pari : Levez-vous et prOehez. « A l'ordre de celui dont l'ombre seule guérissait les malades, le miracle fut opéré : Materne sortit plein de vie du tombeau, continua sa mission et devint le second évoque de Trêves. Eu mémoire éternelle de ce miracle, les successeurs de saint Pierre ne portent point de biUon pastoral, excepté dans le diocèse de Trêves quand ils s'y trouvent. Ce lait, qui n'a rien d'étonnant lorsqu'on connaît et la puissance miraculeuse des Apôtres et la nécessité des prodiges pour accréditer la foi naissante, repose d'ailleurs sur d'illustres autorités. Je n'en citerai que deux : le pape Innocent III et saint Thomas d'Aquiu ; le premier fut le plus grand homme de son siècle, et le second, la raison la plus saine et la plus forte du moyen âge (i). Heureux de ma découverte, j'admirai de nouveau l'esprit de conservation qui fait la gloire particulière de l'Église de Rome, et je bénis ma mère de nous avoir gardé, dans un de ses usages, le souvenir des faits miraculeux accomplis autour de notre berceau.

Mais que signifiaient l'épée et le chapeau ducal? L'explication de cette

(i) Voici leurs paroles : Innocent III dit : « Romanus aulem Ponlilex pastoral! virga » non ulilur, pro eoquod heaius Pelnis Âposlolus baculuni suum misiiEucherio primo » episcopo Trevirorura,iiiem una cum Valcrio el^laterno ad prœdicandum Evangelium » genli Teulonicœ deslinavit. Cul successil in episcopalu Malernus, qui per baculum » sancli Pelri de morte Cueral suscilalus. Qucm baculum usque hodie cum magna ve- » neralione Trevirensis serval Ecclesia. » Dcsacrif. miss., c. vi. Le même Pontife écrivant au patriarche de Conslanlinople, répète le même l'ait. De sacra unct., cap. unie, versus (in. — Le docteur angélique s'exprime ainsi : a Romanus Ponlilex non ulilur » haculo, quia Pelrus misit ipsum ad suscilandum quemdam discipulura suum, qui > poslea factus est cpiscopus Trevirensis, et idco in diœcesi Trcvirensi Papa b.iculum » portât, et non in aliis. » Q. ô art.7>., distinct., 2i, lib. iv. — A celle raison bislorique les auteurs ajoutent plusieurs raisons mystérieuses pour expliquer l'absence de la crosse entre les mains des souverains Ponliles; voici la principale : <■ Quia per baculum » designatur correctio sive castigalio; ideo alii ponlilices reci|.iunt a suis superioribus » baculos, quia ab homine poleslalem recipiunl. Romanus Ponlilex non ulilur baculo, » quia poleslalem a solo Deo recipit. » De aacr. unct. ad verb. Slystic. Voyez aussi Duraudus, Rttiionale div. offic, lib. m, c. 13 ; Al/edo, De prœcellent. Episcop. dicjnit., p. i, c. 13, n. 70; Ilieron. Venerius, De exam. Episcop. lib. iv, cap. 20, n. 21 ; Barbosa, De offic. et potest. episcop., p. 1, til. 1, n. 14, etc., etc. — Dans la Dissertation ad lioc qu'il a placée à la lin de ses Monum. veter., 1. m, p. 209, le savant Ciampini fait irèsbien observer que la Ferula, espèce de bâton droit qu'on présenlailaus Papes le jour de leur élection, cl qu"on trouve gravé sur les anciens tombeaux, n'est pas une crosse, mais l'emblème de leur pouvoir temporel. — Puisqu'il est ici queslion de la crosse épiscopale, je ne puis résister au plaisir de citer les vers suivants d'un auteur du moyen âge, sur la signification de celle houlette spirituelle et sur l'usage que le Ponlilc doit en faire:

In babuli forma, pra?sul, draur bœc libi norma :

Allrahe per primum, mcdio rege, punge per imum ;

Attralic peccanles, rege juslos, punge vaganles ;

Allrahe, suslenla, stimula, vaga, morbida, lenla.

Gloss. Desacr. unct. c. unie.

nouvelle énigme vint encore aboutir à un tribut d'admiration et de reconnaissance. Dans les siècles les plus reculés, alors qu'eut lieu l'incarnatioQ du Christianisme dans les nations européennes, le droit de la force dut se régler sur le droit moral. Instrument de passions personnelles, d'oppression publique et d'iniquité dans le monde idolâtre, le glaive devint, aux mains des princes et des guerriers chrétiens, une arme destinée à protéger la vérité, l'équité, l'ordre social. Cette nouvelle mission du fer fut sans cesse rappelée à ceux que Dieu chargeait de la remplir. Et voilà que la nuit même où l'Enfant-Dieu vint briser toutes les tyrannies, son Vicaire bénit une armure qu'il envoie à l'empereur, au roi, au prince, au guerrier qui a vaillamment combattu ou qui doit combattre les ennemis de la vérité, de la justice et de la paix du monde. Au xvi*" siècle. Sixte IV appelait déjà cet éloquent usage une coutume venue des saints Pères; et de fait, les siècles antérieurs avaient vu Urbain VI donner l'armure sacrée à Fortiguerra, président de la république de Lucques; Nicolas V, au prince Albert, frère de l'empereur Frédéric ; Pie II, à Louis VII, roi de France. Rome continue de bénir chaque année le glaive et le chapeau du guerrier chrétien ; et s'il y a lieu, le Père commun des nations l'envoie au prince, au capitaine qui s'en est rendu digne par ses exploits et par sa conduite (i).

Si, dans ces usages préliminaires, j'avais pu lire une page de notre belle antiquité, la messe pontificale me la révéla presque tout entière. Après la confession au pied de l'autel, le Saint-Père vint prendre place sur un trône préparé au fond du chœur, immédiatement au-dessous de la chaire de saint Pierre. A droite et à gauche, sur des estrades doublées de rouge, siégaicnt les membres du sacré Collège : j'en comptai vingtquatre en chasuble et mitre blanches richement brodées. Derrière les cardinaux, on voyait les évèques, les chefs d'ordre et les prélats ; audessus de ces longues stalles régnaient deux rangs de tribunes : les tribunes supérieures, réservées aux princes et aux ambassadeurs ; les autres, occupées par les personnes munies de billets. On ne peut dire combien est imposant ce spectable vraiment catholique.

En mémoire de l'antique union de l'Église orientale et de l'Église occidentale, en témoignage perpétuel de la catholicité de la foi qui a jmrlé et doit jusqu'à la fin parler toutes les langues, l'Épître et l'Évangile furent chantés d'abord en latin par deux ecclésiastiques de Rome, puis en grec par un sous-diacre et un diacre arméniens revêtus de leur magnifique costume oriental. Le moment de la consécration approchant, le Saint- Père descendit de son trône. Après l'accomplissement du redoutable mystère, l'auguste vieillard prit la sainte victime dans ses mains vénérables, et l'élevant au-dessus de sa tête, il la présenta aux quatre points du ciel; puis, avant de la replacer sur l'autel, il donna silencieusement la bénédiction à l'univers. Ce silence profond, les cheveux blancs du vicaire de

(i) Constanzi, [stituzioni di Pictà di liouia, t. i, p. 8.

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Jésus-Christ, toutes ces tttes de princes et de rois inclinées jusqu'à terre, la vue de l'auguste victime élevée entre le ciel et la terre, tout cela produit dans l'âme une impression qu'on est heureux d'avoir éprouvée, mais qu'on ne peut rendre.

Avant la communion, le Saint-Père revint à son trône; et l'on vit le cardinal-diacre quitter l'autel et lui apporter, précédé de flambeaux, le Corps adorable du Sauveur. A ce moment solennel tout le monde tomba prosterné, même un Anglais que j'avais h ma droite. Le Saint-Père assis, les mains jointes, la tête respectueusement inclinée, prit la sainte Hostie et se communia lui-même; puis, en prenant une autre, il l'ofi'rit au cardinal-diacre qui communia debout de la main du vicaire de Jésus-Christ. Le diacre revint à l'autel d'où il apporta, avec les mêmes cérémonies, le précieux Sang, dont le Saint-Père but avec un chalumeau d'or suivant l'usage de la primitive église ; après quoi le diacre absorba le reste de la même manière. Cette double communion ressuscite les premiers âges de l'Église et du monde. Dans le Pontife assis sur son trône, voyez le Fils de Dieu assis au milieu de ses Apôtres et leur distribuant le pain de vie; dans ce diacre recevant debout l'Agneau divin, voyez l'Israélite, au moment de franchir la mer Rouge, mangeant debout et dans l'attitude du voyageur, l'Agneau pascal, viatique de son pèlerinage et gage de sa délivrance. A ce spectacle, l'intelligence du chrétien, son cœur, son être tout entier, surabondent d'une joie douce, intime, profonde : quatre mille ans d'atuour viennent de passer sous ses yeux.

La messe finie, le Saint-Père fut re'porté dans ses appartements sur la sedicula gestatoria, du haut de laquelle il bénissait, en traversant l'immense basilique, le peuple innombrable accouru pour le voir. Tous les cardinaux, la mitre en tête, précédaient le souverain Pontife, suivi des évêques, des prélats et de la garde noble qui fermait la marche. Il nous en coûta de nous arracher à ces tribunes d'où nous avions contemplé le plus beau spectacle de notre vie. Pourtant il fallut en descendre ; comme toutes les joies de ce monde, la pompe auguste avait disparu.

Lorsque nous étions partis pour Saint-Pierre, on nous avait dit : « Ne vous laissez pas trop absorber; prenez garde: il se rencontre inévitablement dans les cérémonies papales des fils de Romulus passionnés pour les foulards de leur prochain. »

Préoccupés de ce que nous avions vu, de ce que nous avions senti, je ne sais comment il nous vint à l'esprit, en nous jetant dans la foule,' de prendre certaine mesure de sûreté. Grâce à Dieu, aucun de nos voisins ne se trouva dans le cas précité et nous sortîmes sains et saufs avec armes • et bagages.

Délivrés des filous, nous tombâmes aux mains des vetturini. La pluie continuait de tomber par torrents : à Rome, comme à Paris, un jour de fête et de mauvais temps, les fiacres sont rois. Après avoir longtemps attendu, cherché, supplié, nous rencontrâmes enfin une de ces majestés

populaires, qui voulut bien s'engager à nous rendre chez nous moyennant cinq pauls et demi. Le soir, il nous fallut de nouveau implorer les potentats du carrefour; car les cataractes du ciel étaient toujours ouvertes, et nous voulions à tout prix visiter Sainte-Marie-Majeure. Ce jour-là seulement la crèche du Sauveur est exposée à la vénération des fidèles.

Il était environ quatre heures lorsque nous arrivâmes à la basilique Libérienne. Suivant l'antique usage, le souverain Pontife y chantait les vêpres; plus de mille flambeaux illuminaient l'église et faisaient étinceler ses dorures : jamais l'or du nouveau monde ne brilla d'un éclat plus vif. L'office terminé, la garde pontificale fait évacuer l'église, dont les portes sont fermées. Il n'y reste qu'un petit nombre d'élus : grâce à un de nos amis, nous en faisons partie. Encore un peu, et il va nous être donné de voir de nos yeux la crèche de Bethléem, touchant témoignage de l'amour d'un Dieu devenu notre frère.

Dès l'origine, les chrétiens de la Judée entourèrent d'un respect et d'un culte empressés les lieux et les objets sanctifiés parla présence ou l'attouchement du Sauveur. A mesure que l'Évangile étendait ses conquêtes, la reconnaissance et la foi amenaient dans la Palestine des troupes nombreuses de pèlerins venus de l'Orient et de l'Occident. L'impératrice sainte Hélène s'y rendit en personne et fit revêtir la crèche de lames d'argent et la grotte sacrée des marbres les plus précieux (i). Au temps de saint Jérôme, l'afiluence était si continuelle et si nombreuse que le saint docteur écrivait de Bethléem : « On accourt ici du globe entier; la ville ne désemplit pas d'hommes de toutes les nations (2) ; il ne se passe pas de jour, pas d'heure que nous ne voyions arriver des troupes de frères qui nous obligent h faire de notre silencieux monastère un caravansérail (ô). » Gardée avec plus d'amour que l'arche d'alliance, avec plus de respect que le Tiujuriiim de Romulus, environnée par des générations non interrompues de chrétiens fidèles, couverte des baisers de plusieurs millions de pèlerins, arrosée de leurs larmes brûlantes, la crèche quitta l'Orient à l'invasion du mahométisme. Ce fut la seconde année du pontificat du pape Théodore, l'an 642. Rome la déposa dans la basilique Libérienne (4) avec le corps de saint Jérôme, également apporté de la Palestine : elle ne voulut pas que le saint docteur, gardien vigilant de la crèche pendant sa vie, en fût séparé après sa mort (5).

(1) Eusèb., Ilisl., lil). m, c. il cl 415.

(2) De lolo hue orbccoiicurrilur; plcna est civitas univers! genciis liominum,el tanta ulriusquc soxus conslipalio, ul quod alibi ex parle lugiebas, hic loUim sustinere cogaiis. Epist. XIII ad Paulinum.

(3) Nulla hora nulluiiu|uc momenlum, in quo non rralrumoccnrraraus tuibis, et monaslerii soliludinem horainum frequcnlia commulcmus. Id., c. vu in Ezech.

(4) Voyez les deux savants auteurs de VlJistoire de la Crèche, Giov. Batelli et Fr. Biancbini, de Tranalat. sacr. cunabul. ac prœaep. Dont., etc. Voyez aussi Canccll., Nolte di Natale, c. xxvi, p. 88 ; Benoît xiv, De die nntali, etc.

(5) Arringhi, llom. sublcrr., 1. 11, p. 2G'J, édit. Paris, in-fol.

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