‹ Les Trois Rome (volume 2)Chapitre 99 sur 106 · LA CRÈCHE · texte numérisé non relu

LA CRÈCHE

Or, si la vieille Rome fit consister une partie tic sa gloire à conserver la chaumière de Romiilus, jugez combien la Rome chrétienne se montre plus heureuse et plus fière de posséder le berceau de l'Enfant-Dieu (i). La crèche est son trésor, son bijou; elle fait son bonheur, sa gloire. Elle la garde avec un amour jaloux; elle l'entoure d'une vénération que les siècles ne peuvent afiaiblir; elle la conserve dans un coffre d'airain et ne l'expose aux regards qu'une fois chaque année. La nuit qui précède ce jour tant désiré du pèlerin catholique, la crèche est d'abord placée sur un autel dans la grande sacristie ; l'encens le plus exquis brûle en son honneur; puis les quatre plus jeunes chanoines de Sainte-Marie prennent la précieuse relique sur leurs épaules, et, précédés de tout le clergé, ils la transportent solennellement h. la chapelle de Sixte V. Après la messe de l'Aurore ils viennent la reprendre et l'exposent sur le tabernacle du maître autel. Tout le clergé se rend ensuite à la chapelle Borghèse, située vis-à-vis celle de Sixte V, pour y découvrir la miraculeuse image de Marie; c'est une manière d'inviter la divine Mère h contempler le triomphe de son Fils et à jouir elle-même de son propre triomphe. Oh ! si jamais vous allez à Rome, ne manquez pas de vénérer cette image de Marie. Elle est la même qui fut peinte par saint Luc, suivant la tradition (2) ; la même que Sixte 111 voulut honorer, suivant le désir de son cœur, en faisant faire les précieuses mosaïques de l'abside et en renouvelant la basilique dans presque toutes ses parties ; la même aux pieds de laquelle les saints papes Symmaque, Grégoire III, Adrien I, Léon 111, Paschal I, passaient les nuits en prières; la même devant laquelle Clément YIII venait, dès l'aurore, pieds nus, offrir l'auguste sacrifice; la même à laquelle l'illustre Benoît XIV ne manquait aucun samedi de rendre ses hommages, eu assistant au chant des litanies Lorétaines (4). Le souvenir de tant de prières, de tant de larmes, de tant de témoignages éclatants de foi et de piété, porte à une indicible confiance, et nous serions restés prosternés au pied de cette image tant de fois vénérable, si la crèche n'eût donné un autre cours aux sentiments de nos cœurs.

Lors donc que tout fut prêt, deux chanoines de Sainte-Marie-3Iajeure descendirent la crèche du tabernacle et la déposèrent sur un petit autel portatif. Le cardinal protecteur s'avança, et le premier vint rendre ses hommages au divin berceau; le clergé le suivit; notre tour arriva, et je pus voir de près, voir de mes yeux, la pauvre crèche où Marie coucha le Sauveur du monde, enveloppé de langes! ! ! La crèche ne conserve plus sa forme primitive. Les cinq petites planches qui en formaient les parois

(1) Porro Christi nalalisnobile monumentum,ex ligno confeclum Romapossidet,

eoque muUo l'elicius illusiralur, quam lugurio Romuli, quod inlexluni ex stipula eorum majores ad saecula de indusiria conservaverunt. Baron, 1. 1, an. i, n. 5.

(s) Baron., an. o^O.

(s) Coslanzi, lib. ii, p. 27.

(4) CanceUieri, NotlediI\'alale, c. xxvi, p. 89.

sont réunies ensemble. Les plus longues peuvent avoir deux pieds et demi de longueur sur quatre ou cinq pouces de largeur; elles sont minces et d'un bois noirci par le temps. Ce berceau, à jamais vénérable, repose dans une châsse de cristal, montée sur un cadre d'argent émaillé d'or et de pierres précieuses, splendide offrande de Philippe IV, roi d'Espagne. La vénération terminée, on dressa le procès-verbal, constatant l'identité de la crèche et les détails de la cérémonie; après quoi, la sainte relique fut renfermée dans le trésor, pour n'en sortir que l'année suivante à pareille époque.

Notre journée était complète. Tout ce que la religion a de plus majestueux, la messe papale ; tout ce qu'elle a de plus attendrissant, la crèche, avait été sous nos yeux. Aussi notre cœur était content, mais content comme il ne peut l'être qu'à Rome, le jour de Noël, quand on a vu, d'un œil chrétien, le double spectacle que je viens de dire.

Saint Laurenl-fiori-rfes-37!<rs. — Saint-Laurenl!n/o?!«e. — In panisperna. — In Lucina- — Basilique de Sainl-Lauienl/îors-c/es-MîO'*. — Le Capitole et \eSanlo Bambino, — Les petits prédicateurs.

Dans la liturgie catholique un grand miracle succède h la naissance du Sauveur : le lendemain de Noël, on célèbre la fête de saint Etienne, prolomartyr. L'héroïsme élevé tout à coup à sa plus haute puissance par la grSce de l'enfant de Bethléem est une preuve admirable de sa divinité. Chaque année l'Eglise redit ce miracle aux générations qui passent : une bonne occasion de le sentir plus vivement se présenta. L'excellente princesse W... m'offrit sa voiture si je voulais aller célébrer la messe sur le corps de saint Etienne, dans la basilique de Saint-Laurent-/(ors-rft's-3/Mrs. La proposition fut acceptée avec reconnaissance. Il faut savoir que Rome n'a rien épargné pour réunir sous ses ailes maternelles les plus grands saints et les plus illustres martyrs de l'Orient et de l'Occident : bénédiction à la Providence, qui lui inspira cette pensée deux fois salutaire ! Les corps sacrés, qui reposent en paix sous la garde de la ville éternelle, depuis longtemps peut-être seraient oubliés ou profanés s'ils fussent restés en d'autres lieux; de plus, dispersés par toute la terre, ils ne seraient que des témoins isolés. Réunis à Rome, autour du Vicaire de Jésus-Christ, ils forment un concile œcuménique permanent dont la voix domine tous les bruits et dissipe tous les sophismes de l'erreur : pour montrer la catholicité de sa doctrine, il suffit à Rome d'ouvrir les tombeaux.

C'est au vi« siècle, sous le pontificat de Pelage I, que le corps de saint Etienne, en grande partie du moins, fut transporté de Constantinople h

SAINT-LAURENT-HORS-DES-MVnS. 273

Rome (i). On devine facilement la place qu'il dut occuper, et un mônu! tombeau réunit les deux illustres diacres, Etienne, la gloire de Jérusalem, et Laurent, la gloire de Rome.

Sortis par la porte Tiburtine, nous arrivâmes vers les huit heures à Saint-Laurenl-/(();'6'-ffcs-.l/M;'s. Pour bien comprendre cette basilique, il faut rappeler quelques-uns des souvenirs qui s'y rattachent. Au m" siècle, vers l'an 2o9, sous le pontificat de saint Sixte II et sous le règne de Valérien, l'Église de Rome avait pour archidiacre un de ses plus glorieux enfants. Sommé par le préfet de livrer les trésors des chrétiens, Laurent se hâte de les verser dans le sein des pauvres; puis il rassemble un peuple entier de boiteux, d'aveugles et d'infirmes, et dit au préfet : « Voilà les trésors des chrétiens. » Irrité de ce qu'il regarde comme une dérision, le magistrat ordonne de saisir l'archidiacre et de lui faire expier dans les plus horribles tortures son mépris pour les ordres de l'empereur. Laurent est jeté en prison, puis rôti tout vivant sur un gril, aux regards de Rome païenne qu'enivre de joie ce spectacle d'un nouveau genre. Laurent se rit des flammes et des bourreaux, prie pour le salut de Rome et expire en chantant. La prière du martyr est exaucée; Jupiter descendra bientôt du Capitule et l'aigle romaine cédera la place à la croix sur le diadème de César.

Or, ce drame illustre entre tous ceux qui, durant trois siècles, s'accomplirent dans la grande Rome, l'Église a pris un soin particulier d'en perpétuer le glorieux souvenir. Des monuments consacrent les différents lieux où commença, continua et finit la sanglante épopée.

Sur le mont Viminal est l'église de Saint-Laurent-m-Fow^c. Elle marque la place où l'illustre diacre baptisa saint Hippolyte, son gardien, avec toute sa maison : sur la même colline vous trouvez encore Saint-Laurentin-Panisperna. C'est là que le saint souffrit l'horrible supplice du feu. Au centre de Rome vous avez Saint-Laurent-m-LMdna. Bâtie par sainte Lucine, illustre matrone dont le nom brille comme un diamant dans les fastes de l'Église primitive, celte église conserve l'affreux instrument sur lequel Laurent consomma son holocauste. Nos yeux ont vu ce gril ! ! Formé de grosses barres de fer, il peut avoir deux mètres de longueur sur un mètre de largeur; six pieds de sept à huit pouces de hauteur environ servaient à le fixer dans la table de marbre dont je parlerai bientôt, et sur laquelle était un lit de charbons enflammés. A côté du gril, on voit encore trois vases dont deux contiennent du sang, et le troisième de la chair rôtie du glorieux athlète.

Comme autant de stations, ces différents sanctuaires vous conduisent sur les traces du martyr, jusqu'à l'église qui lui sert de tombeau. Une dame romaine, plus illustre encore par sa sainteté que par sa naissance, sainte Cyriaque, possédait une terre appelée le camp de Véran, ager

(i) Mazzol., t. VI, p. 131.

Veranus, hors de Rome, sur la voie Tiburtine. Elle s'empressa de l'offrir pour la sépulture de Laurent, et après trois jours de veilles le glorieux dépôt y fut placé. C'est là qu'environ quatre-vingts ans plus tard, l'an 330, Constantin fit bâtir la basilique vénérable que nous étions venus visiter. Le pieux empereur déploya pour l'embellir sa magnificence accoutumée. Le tombeau du héros chrétien, surmonté de l'arc triomphal, fut entouré de colonnes de porphyre et d'une grille en argent du poids de mille livres. Au-devant de la crypte brûlait une lampe à dix becs de l'or le plus pur, pesant trente livres; au-dessus se balançait une couronne d'argent ornée de cinquante dauphins en argent, pesant aussi trente livres. A ces riches ornements se joignait l'accompagnement ordinaire de chandeliers et de vases sacrés en or et en argent (i).

Restaurée plusieurs fois par les souverains Pontifes, la basilique conserve néanmoins de précieux vestiges d'antiquité. Sous les portiques on remarque les anciennes peintures de saint Laurent baptisant saint Hippolyte ; en avant de la crypte vous admirez les deux ambons, pour la lecture de l'Épître et de l'Évangile, pendant les synaxes ; au-dessus de la crypte, sur l'arc triomphal, brille la belle mosaïque du pape Pelage IL Elle représente Notre-Seigneur assis sur un globe, d'une main tenant la croix, de l'autre bénissant le monde ; à sa droite, on voit saint Pierre,suivi de saint Laurent avec un livre ouvert dans lequel on lit : Dispersit, dédit pauperibus ; puis le pape Pelage. A la gauche du Sauveur, saint Paul, saint Etienne et saint Hippolyte; enfin vous vous arrêtez devant la crypte elle-même. On y descend par huit marches; elle est soutenue par douze colonnes, dont les quatre premières sont en marbre vert, les autres en marbre de Paros. L'autel en marbre où reposent saint Laurent et saint Etienne est entouré d'une belle grille en fer.

Dans le mur à droite, on voit, sous des barreaux croisés, la pierre sur laquelle fut grillé saint Laurent. Elle est percée de six trous pour recevoir les pieds du gril. Vers le milieu elle porte encore les marques très-reconnaissablcs du sang brûlé et de la graisse fondue : «Il n'y a pas à s'y méprendre, nous disait un médecin distingué qui nous accompagnait. » D'autres objets plus respectables se présentent encore ici au voyageur chrétien : je veux parler des martyrs qui reposent dans la crypte. Outre saint Laurent, saint Etienne, saint Hippolyte, avec sainte Concorde sa nourrice, et dix-neuf membres de sa famille, tous baptisés par saint Laurent, voici trois papes, saint Zozime, saint Sixte 111 et saint Hilaire; saint .Iiistin, prêtre et martyr, qui donna la sépulture au grand archidiacre; enfin, sainte Cyriaque, propriétaire du champ de Véran, devenue si célèbre dans les fastes sanglants de la primitive Église. SainthdiUveï)l-hors-dcs-3hirs rappelle encore un souvenir qu'un voyageur français ne saurait oublier. C'est ici que la pape Houorius 111 couronna empereur

(i)Cianip.,3fo);um. veter.y t. m, p. 111 ; id; t. u, p. 101.

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