AR€E. K
Après je ne sais combien de circuits dans les ontagnes, la route descend enfin à Ceprano. Cette petite ville, bâtie sur le Liris, est la première des États romains : la population nous parut remarquablement mi* sérable. D faut dire que le sol est ingrat et que le défaut de grandes communications ne permet qu'un faible développement à Tactivité des habitants. Jusqu'à Fro^ sifione, le chemin continue d'être fort mauvais; mais la physionomie de cette ville ne ressemble nullement à celle de Ceprano : la beauté des édifices, la régularité des rues, l'aisance et le bien-être qui semblent respirer jusque dans les détails d'ameublement et de toilette, tout annonce le travail et la fertilité du sol. De la grande place on jouit d'un coup d'oeil qui passe pour le plus beau de toute cette partie de l'Italie, et le palais apostolique fait honneur à la magnificence de Grégoire XVL
En deux heures de marche nous arrivâmes à Feren^ iino. Bâtie sur une montagne, cette ville offre le même panorama que la précédente. Les remparts, en gros travertins sans ciment, accusent une haute antiquité, et prouventqu'elle fut une place de guerre très-importante : c'est dans les environs que se tenait l'assemblée gér nérale des peuples du Latium. Après la conquête, Rome défendit ces réunions , dans la crainte qu'elles ne devinssent l'occasion -de quelque soulèvement. Néanmoins les Ëques, les Yolsques et les Berniques, auxquels appartenait Ferentino, trouvèrent le moyen de former une ligue puissante, de battre les Romains et de s'emparer de Tusculum; mais, battus à leur tour par le consul Servilius, ils furent obligés de reprendre le joug.
Je ne mentionnerais pas ce fait, d'un intérêt secondaire, s'il n'en rappelait un autre éminemment propre à caractériser les mœurs de Rome païenne. TrcHs cents
M LES TWm» ROME.
enfants avttent élé éonrtés m olage pw Isi peiiyht ré- ¥oHéi. A la première noirrette de leur défaite^ le oonasl Appînt fit ooodoiie au Fomm ces trms eento enfants , qtti^ après avoir été battus de verges, eareni tons la tète trancbée. Cette barbarie exaspéra les Hemiqdes et les Vobques; longtemps ils médilèreiil leinr vengeance ^ mais quand ils vouhirent l'exertser il était trop tard : demain nous \etroaA le <ïhamp de bataiUe on tomba^ pour ne plus se relever, Fantiqne liberté de cm peufries eooragenx.
fies inscriptions 9 des statnes, de nombreuses anti« qtrités, parmi lesquelles on remarqne une table de mar-bre avec des caractères en bronze, rappellent les vicissîtodes de Ferentino^ sa conquête par les Romains ei W noms plus ou moins connus de ses citoyens et de ses gouverneurs. Gomme tous les peuples d'Italie , les Berniques participèrent de bonne heure à la grande émanetpation chrétienne : en tète des évéques de Ferentinola tradition place un disciple de saint Pierre ^ Largement arrosée du sang des martyrs, la semence évangélique y produisit des géi^rations de héros. En prendère ligne brille un centurion qui reçoit encore, après quinze siècles, les honneurs d'un triomphe perpétuel au lieu même où il remporta sa glorieuse vietoire. Ambroise, v^énn des armées impériales, était en garnison à Ferentinum lorsque pamt Tédit de persécution lancé par Dioclétien. Sai^^ déchiré, jeté dans les femmes, le généreux athlète passe par tous les genres de sopplice ; mais il en sort plein d'ardeur pour de nouveaux combats, qu'il soutient avec intrépidité* Honteux de tant de âtftttes^ le proconsul le fait reconduire dans sa prison,
l'aUBSME B1 hA PeVFAINE. W
04 il re^ wc It coup de la iMtt la pdaie iiamor* telle <jui le fiiii entrer dan» le» ranfi de la grande armée des mariyra. Cela tfe pawart le 46 août de l'an 30d ^
Or^îl nou»fut doimé de voir ce eaeiK)t^(k)Dt l'obscurité^ rbumidité, l'borreuret le» étroites dimenéicos aecmenl Vorigine rmxkaiae ei rappellent la prison Marmetine. A la cathédrale <m admire la statue équestre du saini martyr^ en argent massif : c'est un beau travail du seizième siècle. Ferentino possède plusieurs couvents ^ eûlre autres ceux de» Glarisses et des Oblates, dont la régo" Urité est vraiment exemplaire.
Le jour était sur son déclin, et nous eûmes la pensée de coucher à Ferentino. Cependant on nous dit qu'à tn»» lieues de là^ sur la route de Rome^ nous trouverions rexcellent albergo $ûUo la foniana; et comme nous étions pressés, nous nous remtmes en marche. En descendant la montagne nous rencontrâmes les femmes de la ville^ qiû venaient de puiser de Teau à une fontaine dont la source jaillit à l'entrée du vallon. Leur costume est on ne peut {^us pittoresque , et leurs cruches en cuivre conservent la même forme qu'au temps d'H(»*ace« A cette scène, qui rappelle les mœurs patriarcales, succéda bientôt un spectacle d'un intérêt supérieur. I^es li^KHireurs et les bergers revaiiaient des champs , les uns conduisant leurs troupeaux, les antres portant sur l'épaule leurs instruments de travail , la pioche et la bêche; toup causaient gaiement , heureux de r^agner leurs foyers et de se livrer au sommeil, si doux à l'homme des champs qui a porté le poids de la chaleur et du jo«tf . Tout à coup le son argentin de plusieurs cloches annonce V Angélus; et vous auries vu ces brave» gens^
'Baron., an. 303, n. tl».
60 LBs Tftois nom.
jeunes hommes, enfants et vieillards^ ôtar leur large chapeau de feutre, se mettre à genoux sur le chemin et saluer ensemble Tauguste Vieif;e dont le nom distille dans le cœur du pauvre , plus encore que dans celui du riche, la douceur, la confiance et la paix. Pourquoi nos artistes de TAcadémie de France ne reproduisent-ils pas ces scènes tout à la fois si pittoresques et si touchantes?
Il était nuit, mais nuit noire, lorsque la berline s'arrêta devant Valbergo. Au moyen âge, quand d'illustres pèlerins arrivaient àla chutedu jour devant un antique ma* noir, la sentinelle placée sur la tour de la grande poterne sonnait du cor, le pont-levis s'abaissait, et les hôtes faisaient leur entrée à la lueur des torches. Le vetiurino italien n'a pas oublié cet antique usage. Aux cris répétés de notre phaéton, au claquement de son fouet, le maître d'hôtel parait sur la porte, une lampe à la main. « Padrone, h&tez-vous d'ouvrir; voici de nobles étrangers qui vous demandent l'hospitalité : «ils sont nombreux; qu'on prépare le souper et les logements. » Pour toute réponse à ce langage digne des troubadours, nous entendons ces mots fort peu chevaleresques : Il n'y a point de place. — Ouvrez toujours ; il faut que j'entre ma voiture. — La porte est trop basse, vous ne passerez pas. » Pendant ce dialogue, nous descendons; en un clin d'oeil nous avons reconnûtes lieux, et il est bien constant que nous sommes tombés dans la plus chétive locandfi que nous ayons rencontrée sur toute la route. Nous voulons continuer jusqu'à Yalmontone; impossible, le conducteur nous prévient qu'à moins d'un quart de lieue commencent les Maremmes et qu'il ne [veut pas s'y engager pendant la nuit. Nous échangeâmes entre nous un regard qui disait ; Il faut se résigner»
L'AUB£A6£ de la FONTAINE. 61
TdUes étaient les dimensioiis de Thâtel délia ForUana qae, pour remiser la voiture , il fallut la décharger^ et et c'est à peine si^ après cette opéj^tion^ on put parvenir à la faire entrer sous un hangar. Or^ depuis Ceprano nous n'avions rien pris et nous étions épuisés; mais, hélas ! plus de provisions dans Thôtel; trois muletiersy arrivés avant nous^ avaient tout absorbé. À force de recherches^ on finit par nous découvrir dans le fond oublié d'une vieille armoire quelques œufs d'un âge avancé» deux petits poissons et quatre oranges. Le repas dura le temps que je mets à en détailler le menu ; mais la faim n'était pas apaisée. Pour étouffer les réclamations très-légitimes de l'estomac nous nous mîmes à jouer à la mourra. Ce jeu favori des Italiens exécuté par des Français parut divertir singulièrement nos hôtes ^ qui nous firent toutes sortes d'excuses de ne pas recevoir {dus dignement de si nobles et si aimables étrangers. «Au moins^ leur dtmes-nous, vous avez quelques bons lits à nous donner? — Ecco^ Padroniy ecco. » Et ils nous montraient deux bottes de paille placées à l'angle de la pièce qui servait en même temps de cuisine , de salle à manger et de passage de la rue à l'écurie. Veiller, causer ou dormir de bout , il n'y avait pas d'autre parti à prendre : tout le monde le comprit, excepté notre ami le Prussien. Après avoir fureté partout^ il découvrit je ne sais quel galetas où il s'étendit pendant deux heures. Vers minuit, nous le voyons arriver les yeux battus et le sang à la tête. « Avez-vous bien dormi? — Moi , pas dormir; de petites animaux qui m'affligent et montent jusqu'à mon tête. » Et en disant ces mots , accueillis par une bruyante hilarité, il faisait des gestes et des mouvements de mains qui trahissaient le nombre de ses blessures et la démangeaison générale qu'il éprouvait.
Gemme il minAi, Dons yfeàiam àe qtHler éi» eàitSLiàaien, arrivés à l'aidiei^e 9wr lea dix faeoras é» $oîr/ L» Tite de ces homiiies âraiéa josqu'am dent» nous }06pira nue oertaîne frayeur | mais UsfitM elle fil place à la oeofiaiice. Ces militaires balle»i Feslrade lootos les màAsy fparcôuredt les Maremmes, et dofineol la chassa am malfaiteurs. Us nous appnrsni que neiis n'étais (pj^i deox milles d^Atiagni^ qod la roate était bonne ^ et bons engager»^ à TÎsiter oetle viHe. La {MpoiltioD fiai acceptée avec d^aiitmt pk» de joie que eeUe exoiir* sion ne devait pas Musempédier d^arrif«r h Aome dans hi méoie journée.
5 iKanr.
AnagDÎ. — Viîfa de CTcérôfi . — Catftédraîé. — Crypte. — %mbeaa de irtst Mâgotii et de Minte OtiTe. •- Arebfvtg GipttiifilM». ^ Mêtm- «ifs. -< Cbarte é% SonUace YIU. ~ SouvAlrt. — ValtthoaioBe. — Cbamp de bataille da consul Fabius Âmbustus. — Lac Régille. — Retour à Rome.
A la pointe du jour nous étions à Ànagni, Ancienne capitale des Berniques, cette ville, très-agréablement située, compte environ six mille habitants. Cicéron possédait dans le voisinage sa délicieuse villa d'Amalthée, dont on a peine à reconnaître les vestiges. Rome fît deux fois la conquête d'Ânagni : comme reine de la force , par ses consuls; et comme reine de t^amour, par saint Pierre. Le vicaire de Jésus-Christ envoya des Apôtres dans ces lieux qui touchaient au siège de son empire; et sous Dèce nous voyons Tévéque saint Magnus sceller de son sangla foi qu'il avait enseignée aux habitants d'Anagni. Une, illustre vierge, sainte Secandine^ fut la compagne
CAYTTft. %2
iêwa tnoiBfriHi'. Iteiis moB randlnMS diMotemeat A
là d^hédnde. Gel édiikse^ éonl le toi géDéral inspire je Be sais qiyelB doux santioieniB de eonfia&ce et de piété, reooaiTTO ihi nu^uBieiit d'un grand intérêt archéolo*logiqoe. C'est une vâste crypte ou fiuiài une église êoa^ terratne du anaième eiàde. 6a forma rappelle eelte des églises primitives : on y tfouve deux chœurs latérauK outre le ohœur ordinaire et une superbe abside ornée de fresques où brille le double caractère de grandeur et de nfflveté de l'art chrétien. C'est là que reposent les corps de saint Magnus et de sainte CHive^ viei^e non hkhiis illustre que sainte 8ecun^ne et oomnie elle l'objet de la vénération filiale du peuple d'Ani^i.
Près du tombeau de saint Magnus on lit ce vers latin :
Extrahitur Verolis, acquirit Anagnia nummis.
« Il est tiré de Yeroli^ il est acheté par Anagni. » Cette inscription rappelle un fait qui prouve le pieux empves* sèment des hatûtants à posséder les reliques de leur apètre. Le corps de saint Magnus avait été transféré à Veroli^ petite ville entre Ferentino et Frosinone. Les Sarrasins ravagent cette ville infortunée ; auK mains de leur roi sont les reliques du glorieux martyr. Le baiimre l'envoie dire a-m habitants d'Anagni, en ajoutant qu'il est prêt à leiir céder ce pieux dépôt moyennant une somme d'argent* La ville offre à l'instant une riche rançon, obtient le corps du martyr^ le dépose dans un magnifique tombeau et grave le ver3 qui éternise le souvenir de ce fait incompréhensible à notre siècle, mais trèsHrationne] aux yeux de la raison éclairée par la foi* Un des chanoines voulut bien nous conduire aux Ar*
* Mamachi, .^nttgttie. etorig. christ,, t. u, p. 239; Baron -y IVot. ad martyr, y lô jan., 19 aug.
64 LES TROIS BOME.
chives Capitulaires.il nous montra plusieurs manuscrits très- rares, entre autres la célèbre charte contenant la nomenclature des ornements légués par le pape Boniface Ylil à la cathédrale d'Ânagni^ dont il avait été chanoine , ainsi que par Innocent IIÎ^ Grégoire IX et Alexandre IV. Cette [pièce est sur parchemin^ et se divise^ pour le texte, en deux parties. La première^ contenant l'inventaire des ornements^ commence ainsi : In nomine Domini, Amen, Hœc sunt paramenta quœ donor vUEcclesiœ Anagniœ sanctissimus Pater D. Bonifacius, Papa VlIIy diversis temporibus. La seconde indique les objets d'or et d'argent offerts par ce même Pape ; on lit en tête : Hoc est inventarium argenti et auri laborati dali Ecclesiœ Anagniœ per prœdictum />. Papam.
Nous vîmes quelques-uns de ces superbes présents moins précieux par la richesse de la matière et la beauté du travail que par la main qui les offrit. La grande figure de Boniface YIII se montre dans la petite ville d'Anagni avec toute sa majesté. C'est là qu'on le voit, digne héritier de saint Grégoire VII, lutter intrépidement contre la tyrannie des princes du monde , et, en sauvant l'Église de l'oppression, sauver la liberté des peuples. A ce double titre il devait, comme l'exilé de Salerne, recevoir pendant sa vie l'outrage des despotes et de leurs séides , et après sa mort l'insulte et la calomnie de leurs serviles biographes : ni l'une ni l'autre de ces gloires ne lui ont manqué. En parcourant les rues d'Anagni, on croit rencontrer à chaque pas Nogaret et Sciarra Colonne portant leurs mains parricides sur le visage du Pontife, et entendre encore le retentissement de ces soufflets, les plus sacrilèges de tous après ceux qui furent appliqués par les valets de Caïphe sur la joue de l'Homme-Dieu. Descendu dans la tombe, le grand