ANECDOTE
fait comparaitre devant le chapitre assemblé. L'accusé étant à genoux : « Pourquoi, lui dit Fabbé^ avez-vous battu le frère cuisinier? — C'est parce que j'ai vu le {dus méchant de tous les serviteurs frapper le meilleur et le plus noble de tous les hommes. — Qui est donc ce religieux que vous appelez le plus noble de tous les hommes? C^est notre prince Carloman, qui a quitté sa dignité et la gloire du monde pour Tamour de Jésu&- Christ. » A ces mots tous les religieux étonnés, Tabbé en tète, se lèvent de leurs stalles, entourent le prince et lui font mille excuses. Mais^ oubliant ce qu^il avait été dans le siècle : « Mes pères et mes frères^ leur dit Carloman^ vous vous trompez, je ne suis pas un prince; je ne suis qu'un pauvre pécheur. » Bientôt, par l'ordre du pape Etienne^ le pauvre pécheur du Mont-Cassin fut envoyé en France pour traiter, avec son frère Pépin, des grands intérêts de la paix de l'Europe. Il mourut dans ce voyage, et son corps seul revint au Mont-Gassin^ dans un cercueil d*or, où il fut trouvé en 1628 '. Cette histoire du prince français donne lieu à un rapprochement caractéristique du moyen âge et de Tépoque actuelle. Dans les siècles de foi^ l'humilité, base de toutes les vertus chrétiennes^ était regardée comme la garantie de toutes les vertus sociales : le mérite surtout cherchait à s'effacer. Lorsque, sans intrigues de sa part^ un homme était appelé aux dignités, il répondait en tremblant : Vous vous trompez^ je ne suis qu'un pauvre pécheur; et il accomplissait de grandes choses. Aujourd'hui on procède autrement. Quiconque veut parvenir (et qui ne le veut pas?) fait sonner devant lui de la trompette^ s'avance la tète haute au milieu de la place publique^ et^
' Histcirt de VOrdtê de StOnU-BenoU, t. ii, p. 1 1 .
M LES TMU AAME.
raonléfiar le piféii&iAA 4e eon orgueil , il cfie à h foule dont il mendie les snffrages : Je tais le plus capable, le plus verttieui, le plus digne. Ptiis, quand il est à l'œuTre^ M multiplie les errsars et souvent les baasessas. Gela doit Mre ; mais malheur aux peuples chez qui se pratique un pareil système I
Aux souvenirs succéda la réalité. Nous vîmes les classes où les Bénédictins continuent de former la jeu*» nesse à la science et à la vertu : soixante à soixante-dix jeunes gens composent leur intéressant collège. Au moment de notro passage le Mont-Casnn comptait dix^hoit Pères, onee novices et treize frères. Leur vie, partagée entre la prière et l'étude, s'écoule sous l'œil de Dieu dans un calme que Ton ambitionne pour soi, mais qui, hélas ! ne franchit point les limites du dottre.
A peine avions-nous quitté 8an Germano et repris, en courant, la belle route de la vallée, que notre votture s*arréte brusquement, recule, et demeure suspendue au bord du fossé. Sant Antimio ! Sant Anttmhf (elle était Punique exclamation du conducteur. En un clin d'ceH nous sommes à terre , et nous voyons un malheureux cheval qui tremble sur ses membres et qui , dans ses mouvements convulsirs, faillit nous précipiter dans un protond ravin. Pour éviter un plus grand malheur, on coupa les traits, et l'animal blanchi d'écume s'en va tomber à quelques pas, les quatre fers en l'air. Sant Ant<inio! Sant Antonio! che disgrasia! et le pauvre voîturin jetait son chapeau parterre, s'arrachait les cheveux, pleurait comme un enfant.
Français, Anglais et Américain, nous nous empressons de le consoler, de l'encourager, de porter secours à l'animal. Seul, notre compagnon le Prussien reste immobile sur le bord de la route, ftmiant tranquillement sa
fifê, et eriairt de temps en temps an voitarin : C^pâm, U étn tm fmté; tûi il amdr éé fÊOUê donnar une mêi^ Imr ehmml. Après de bngs efibrts, la midhdoreuse bè(e est peniae sur ses îaadMs et néoM à la witsM. Le Prussien reprend gravement sa place m eontiniiaat ds fiiaer et de maugréer; pour nous^ moins rassurés^ nous fîmes une partie de la route à pied^ et nous disions : Si, en France, pareil accident fût arrivé, quel torrent d'imprécations et de blasphèmes seraient sortis de la bouche du conducteur ! en RaUe, c'est une in vocatioo pieuse« Notre malheureux voiturin s^adresse à saint Antoine , parce que, suivant Tantique usage, les animaux sont bénits le jour de sa fête et nds sous sa garde particulière. Différence entre le peuple qui croit et le peuple qui ne croit plus : dans le malheur, Tun prie, l'autre blasphème.
n était six heures, lorsque nous arrivâmes à l'hAtd isolé delf Amalfe. Là stationne un poste militaire qui veiBe sur Textrême frontière du royaume de Naples. Vu Tétat de notre équipage, il fut décidé que nous y passerions la nuit. Pendant que chacun de nous était occupé à faire les préparatifs de son campement, des gamins entouraient la voiture, l'examinaient curieusement et se permettaient même de monter sur les marchepieds pour inspecter llntérieur. Or, il arriva qu'un de ces jeunes gens , apercevant dans la poche du fond une superbe pipe, trouva bon de s'en emparer, et disparut : le propriétaire de l'obje* volé était notre Prussien. Redescendu dans la cour, sa première pensée est d'allumer sa pipe; il la cherdie sur lui, dans la voiture, et ne la trouve pas ; n la demande à tout le monde, il remonte dans sa chambre, et revient en criant : On m'a voie mon pipe ! et il maugréait, et il tempêtait. Témoin de cette scène, le voiturin regardait immobile et répétait avec un sou-
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rire malin : Excellence ^ e*est voire faute; il faUaU veiller. Enfin un des soldats du poste se mit à la recherche du jeune larron, et au bout d'une demi-heure il rapporta la pipe, qui, moyennant deux carlins, rentra dans la poche du propriétaire.
4 Mars.
Arce. — Arpioo. — Souvenirs de Cicéron et de Marias. — Âquino. -- Souvenirs de saint Ttiomas. — Rocca-Secca et le P. San-Gennano. — Gepraoo. — Frosinooe. — Ferentino. — SouTeoirs profanes. — Prison de saint Ambroise. — Angélus du soir. — L'aul)erge de la Fontaine,
La chaîne de montagnes qui continue sur la droite rappelle de grands souvenirs. Ârce , dont les ruines se dessinent à Thorizon, passe pour la plus belle villa d'Atticus^ l'ami de Cicéron, et Arpino, assis sur la hauteur, est la patrie du prince des orateurs romains. On place la maison de Cicéron dans la petite ruje de la Coriina. Marius, né au même lieu, n'a laissé d'autres souvenirs que son nom. Près de là vous apercevez Aquino, et les ruines du château dans lequel saint Thomas reçut le jour. Cette terre féconde en grands hommes montre encore le chevaHer d'Arpino , dont les talents incontestables, gâtés parle mauvais goût ^ ont exercé sur l'architecture une funeste influence.
Le village de Roccc^Secca^ qui se dessine sur le même plateau, est riche en antiquités, et rappelle aux amis de la religion et de la science le célèbre P. San-Germano, missionnaire aux Indes pendant vingt-six ans. Architecte , géographe , le savant religieux dirigea les travaux du port de Rangoan,dans Tempire Birman^ dressa une carte de cet empire , la plus exacte qu'on connaisse, et vint mourir dans sa patrie en 1819.