LES VILLAS
De même que dans le Tabularium du Capitole Rome ancienne conservait les faits culminants de Thistoire des nations^ on peut dire que Rome moderne conserve dans ses bibliothèques^ dépositaires de tant de milliers de manuscrits^ de chartes^ de documents religieux , poli-tiques, scientifiques, les archives de tout Tunivers* Mais tandis que Rome païenne cachait ses trésors dans une forteresse, Rome chrétienne ouvre les siens à quiconque veut y puiser,
1 9 Mars*
Les vUIas. — Villa AllMDi. — Institut de M. Campa. — VUla Ludovisi. — Borghèse.—- PampMli.
Depuis trois mois, nos études avaient eu pour objet Rome païenne et Rome chrétienne. Leurs monuments^ leur esprit, leurs œuvres, leur vie intime avaient tour à tour occupé notre attention : il était temps de sortir de l'enceinte des murailles et d'explorer les nombreuses richesses de la campagne romaine. Ici encore les deux cités se retrouvent mêlées ensemble; et, sous peine de ne pas bien voir, il faudra marcher une seconde fois dans le domaine du paganisme et du christianisme.
Un des objets les plus intéressants et le plus souvent décrits par les voyageurs sont les villas romaines. Si vous voulez imaginer un palais d'une magnificence souvent royale^ situé au milieu de vastes jardins, plantés de bosquets odoriférants, et de statues de marbre de toutes les formes, de tous les âges et presque toujours d'un grand mérite , avec cela des pièces d'eaux , des fontaines jaillissantes, en un mot tout ce qui peut flatter les sens, vous aurez une idée de ces habitations somptueuses que nous appelons villas et que la langue ita-
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lienne, plus explicite, nomme delizie. Obligé de me restreindre, je parlerai seulement de quelques-unes : Ab uno disce omnes.
Sorti de Rome par la porte Salaria, le voyageur trouve à un quart de mille, non loin des antiques jardins de Salluste, la célèbre villa' Albani. Elle doit son existence à deux ecclésiastiques, l'un et Tautre hommes de grand génie. Le cardinal Alexandre Albanî en traça luimême les dessins, dont il confia l'exécution à Charles Marchionni. Pendant qu'on travaillait aux bâtiments, le prince de l'Église , amateur passionné des arts, consacrait une partie de son immense fortune à former de vastes collections de statues, de bustes, de bas-reliefs, d'urnes, de colonnes et d'inscriptions. L'immortel abbé Winckelman, le restaurateur de la science archéologique, fut chargé de mettre en ordre ces pierres d'attente; et il en a formé un des plus beaux et des plus intéressants musées qu'on connaisse. Tout cela se passait dans la seconde moitié du siècle dernier.
Parmi la multitude de chefs-d'œuvre et d'objets rares qui remplissent les vestibules, les galeries et les appartements, nous admirâmes surtout une peinture antique représentant, à ce qu'on croit, Lîvie et Octavie sacrifiant à Mars; les fils de Niobé percés de flèches par Diane, bas-relîefe d'une magnifique exécution ; une Pallas en bronze, une Diane en albâtre avec la tète, les pieds et les mains en bronze; l'Apollon Sattroctone, tueur de lézards, en bronze ; le repos d'Hercule ; le curieux Hermès de Mercure avec une inscripion grecque et latine qu'on admire en rougissant; et le célèbre bas-relief d'Antinous. Sur une table de marbre de Paros, trouvée dans la villa d'Adrien, on voit Antinous sculpté d'après nature, en demi-figure, la poitrine et leé bras nus. La voûte dé la
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gi'ftnde gftlerlc, peinte parMengs, représente le Parnasse, dont les accompagnements en clair-obscur produisent un excellent effet. Viennent ensuite les basreliefs de Diogfene dans son tonneau^ conversant avec Alexandre; de Bérénice offrant sa chevelure pour le retour de son mari Plolémée Évergète ; et de Dédale fabriquant ses ailes : oe dernier est de rouge antique et d'un beau travail. A ces ouvrages de premier ordre il faut ajouter les bustes d'un grand nombre d'empereurs et de personnages célèbres de Tantiquité; vingt-deux colonnes antiques de différents marbres et une d'albâtre oriental, admirablement veiné; un superbe sarcophage avec les noces de Pelée et de Thétis; enfin le fameux candélabre avec ses danseuses, un des restes les plus exquis de la sculpture antique.
Nos yeux éblouis demandaient à se reposer sur un spectacle plus doux. Nous le trouvâmes dans l'Institut agricole de M. Campa, voisin de la villa Albani. Destiné à recevoir de jeunes vagabonds ou détenus correc* tionnellement, cet établissement forme le pendant de notre Metlray ; mais il l'a précédé. Un voyageur français qui l'a visité avant nous le décrit en ces termes : a Avec une médiocre fortune et une ferme volonté , M. Paolo Gattipa est parvenu à rassembler, entièrement à ses ftais, quatre-'Vingt-cinq enfants dans un domaine de vingt rubbis ( trente-sept hectares) , et ce n'est que depuis peu de temps que le trésor public lui accorde dix écus par an. Le but de l'établissement étant de les retirer du vice et d'en faire des agriculteurs, tous sont successivement appliqués, selon leur âge et leurs forces, et sous la directi(M) d'instructeurs, aux divers travaux de la campagne et aux soins des bestiaux et de la laiterie : dix-huit vaches et des bœufs de labour leur sont confiés. Si , pendant
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Phivcr, la mauvaise saison suspend Touvrage extérieur^ on les occupe à fabriquer des chapeaux de paille , des paniers , des ustensiles d'osier et de bois et à tout ce qui concerne les vêtements^ la chaussure des campagnards et les réparations d'une ferme*
(c Levés de bonne heure , ils emploient toute la jour-* née aux travaux manuels. Le soir^ deux heures sont con-» sacrées à Tinstruction religieuse^ à la lecture^ à récri'* ture , au calcul et aux éléments de musique ; car^ pour charmer leur travail^ ils chantent souvent en chœur et toujours en revenant à domicile le soir et au moment des repas; d'ailleurs ce talent est recherché dans les paroisses rurales et peut contribuer à leur bien-être. La nourriture se compose en général de pain, de fruits et de légumes; ils boivent du vin coupé avec de l'eau et ne mangent de viande que les dimanches et fêtes : en tout on les habitue au régime qu'ils doivent retrouver dans les exploitations rurales. Malgré cette alimentation presque uniquement végétale , ils jouissent d'une bonne santé et d'une gaieté remarquable'. »
Us ne peuvent st)rtir de l'établissement sous aucun pré* texte. Cette sage mesure les met à l'abri des rechutes^ évitées d'ailleurs de leur propre mouvement. Conduits par la douceur et par la religion, ils chérissent leur asile et leur bienfaiteur, qu'ils appellent du nom de père; et on nous disait qu'aucun n'avait cherché à s'échapper d'un local qui n'a que des haies pour clôture.
Arrivés à l'âge de vingt ans, on les colonise dans les lieux les moins malsains de la campagne romaine. Les sortants seront remplacés par de nouveaux adoptés, et l'Institut deviendra une pépinière de cultivateurs ins-
^ M. Fulchiron, Étais tdmaim, t. m, 1*^ part», p. 327.