SAINT-VAUL HORS DES MURS
norius tu continue de décorer l'abside du chœur. Au milieu du transept s'élève Tautel principal, où repose la moitié des corps de saint Pierre et de saint Paul. Une partie des chaînes du grand Apôtre se conserve dans une chapelle voisine : j*en parlerai plus tard. Autour de leurs chefs sont rangés une foule de martyrs et de saints de toute condition ; en sorte qu'à l'égal des autres basiliques de Rome Saint-Paul hors des murs est un ciel sur la terre. Vous avez, composant le cortège des deux Apôtres^ saint Timothée, saint Mathias, saint Jacques le Majeur, saint Jacques le Mineur, saint Barthélémy, saint Matthieu, saint Luc, leurs glorieux compagnons d'armes, dont les corps, en tout ou en partie, reposent dans l'auguste sanctuaire. Viennent ensuite les saints Pontifes Félix m. Sixte P% Alexandre, Fabien, Grégoire; les grands diacres Etienne, Laurent, Vincent; les martyrs Gelse, Julien, Basilisse, Épaphras, Zenon, Vîctorin, Constance et Marcien ; enfin les vierges dont le front est ceint d'une double couronne, Gaudence, Elvie, Diane, Satyre, Agnès, Justine, accompagnées d'un grand nombre d'autres.
Quand il a rendu l'hommage de sa foi, de sa gratitude et de sa confiance à cette auguste assemblée de frères , de sœurs, de protecteurs et de modèles, le voyageur chrétien va se prosterner dans la chapelle du Crucifix , devant le Christ tant de fois miraculeux qui parla à sainte Brigitte ; puis il entre dans le cloître attenant à l'église. Là il étudie avec amour les gracieuses colonnettes des portiques, merveilles de l'art au moyen âge; puis les nombreuses inscriptions anciennes incrustées dans les murs par les mains habiles des bénédictins, à qui le pape Martin V confia la garde de la basilique.
Un mille plus loin, en suivant la route solitaire, tracée
172 UBS TROIS BOU.
entre de nombreux accidents de terrains, on traverse sur un pont étroit les eaux Salviennes. La vue de ce ruisseau vous fait tressaillir^ car elle rappelle vivement la mort du grand Apôtre. Bientôt vous êtes en face des églises des saints Vincent et Ânastase et de Sainte- Marie Scala Cœli, qui, avec celle de Saint-Paul, forment un triangle allongé. Ici le pèlerin catholique est tenté d'ôter sa chaussure, tant la terre qu'il va fouler est sainte. L'église des saints Vincent et Anastase a vu saint Bernard priant sur ses dalles, sacrifiant sur ses autels.
Vous demandez peut-être comment l'illustre abbé de Clairvaux se trouvait en ces lieux. Bâtie en 625 par Honorius F*", restaurée en 772 par Adrien P', réédifiée par saint Léon et magnifiquement dotée par Charlemagne en 800, Téglise de Saint-Anastase, avec le monastère voisin, fut cédée en H 40, par le pape Innocent II, aux religieux de Giteaux. Le premier supérieur de la nouvelle colonie devint, quelques années plus tard, le pape Eugène III : à cette double circonstance est dû le voyage de saint Bernard. Le style roman domine dans Téglise de Saint-Anastase, empreint d'un caractère de pureté et de vigueur fort remarquables ; les douze Apôtres , fresques dégradées de Raphaël, ornent les pilastres, et de nombreuses reliques enrichissent les autels. L'Orient et rOccident y sont représentés, le premier par saint Anastase, martyrisé en Perse, sous Ghosroès, le second par saint Vincent, la gloire de TEspagne : la plus grande partie de leurs corps sacrés réunis en ce lieu est là comme pour servir de témoignage à l'unité et à la catholicité de la foi.
Voici, à quelques pas de distance, de nouveaux témoins, non moins illustres, mais bien autrement nom-
SAINTE-MARIE SGALA GOBLI. 173
brenx : nous sommes à Téglise de Sainte-Marie Scala Cœli. Sous Tos pieds reposent dix mille deux cent ^is martyrs^ dont le sang abreuva la terre que vous foulez. Ici est la catacombe de saint Zenon, sur la porte de laquelle on lit :
HIG REÛUIfiSGUNT GORPORA
S. MARTTRIS ZENONIS TRIBUNI
ET SOGIORUM MILITUM
DEGEM MILLIUM DUGBNTORUM TRIUM.
D'où vient cette armée de martyrs ? qui a fait un pareil carnage des chrétiens? C'est le même empereur, répond l'histoire, qui fit exterminer dans les gorges d'Agaune la valeureuse légion Thébaine. Dioclétien et Maximien,voulant surpasser leurs prédécesseurs, firent élever, sur les crêtes de TEsquilin^ les Thermes somptueux qui portent encore leurs noms. Quarante mille soldats chrétiens, condamnés aux mines , furent employés à ce travail, qui dura sept ans. Pour les récompenser, les magnanimes empereurs firent égorger ces généreux athlètes ou sur le lieu même qu'ils avaient arrosé de leur sueurs, ou sur le coteau du Concombre, ou enfin aux eaux Salviennes. Le neuvième jour de juillet de l'an 298 on vit descendre des hauteurs de l'Ësquilin dix mille soldats désarmés, exténués de fatigue et déjà brisés de coups comme de vils esclaves; à leur tête marchaient Zenon, leur tribun, et les autres officiers : ils franchirent la porte Trigemina, suivirent pendant quelque temps la voie d'Ostie ; puis, tournant un peu à gauche, ils entrèrent dans le fond d'une vallée solitaire, et, parvenus à l'endroit appelé GtUtajugiter i
174 Lies TROIS ROM£.
> nans, ils ftirent tous égorgés le même jour, puis entehnés par les chrétiens leurs frères ". ^
On se sent tellement absorbé par ce grand souvenir que c'est à peine sll reste assez d'attention pour examiner réglise. Réédifiée au seizième siècle par les cardinaux Pierre Aldobrandini et Alexandre Famèse , elle est de fonne octogone, et possède, à la voûte du chœur, la première mosaïque moderne où le bon goût s'allie aux richesses du dessin et du coloris. Un jour, pendant que saint Bernard disait ici la messe pour les morts, on vit une échelle miraculeuse, qui touchait de la terre au ciel^ et un grand nombre d'anges qui en montaient les degrés : de là le nom de Scala Cœli, que cette église plusieurs fois rebâtie a toujours conservé.
En sortant , le premier objet qui frappa nos regards fut le frontispice élancé de Saint-Paul Trois-Fontaînes, sur lequel brillaient , aux rayons du soleil , ces mots écrits en grandes lettres d'or :
3. PA.ULI APOSTOLI MARTYRll LOCUS IJBI TRES FONTES MIRABILTTER KRUPERUNT.
an Lieu du martyre de Fapôtre saint Paul , où jaillirent miraculeusement trois fontaines. »
C'est en tremblant qu'on approche de ce vénérable sanctuaire ; le saisissement augmente lorsqu'on y pé-
' Repertus est omnium sumerus decem millium duceutorom thum , qui omnes cum Ze&one tnbuno, qui inter eos dignitate excellere videbatur, extra urbem porta Tngemina ducti sont ; et in concavo vallis , in loco dicto Quita jugiter manans , ad aquas Salvias, ad unum omnes necati sunt septimo Idus Julii, que celebri menwria annuatim eorumdem triumphi dies natalis reco- IHur.— Baron.,i4n/i., t. n,p. 506, n. 17.
SAINT-PAtJL TROIS FONTAINES. \%
nètre^ et surtout lorsque les regards contemplent les objets quMl renferme. A Tangle de l'église^ derrière une forte grille en fer^ voici la colonne où Paul était lié quand la hache du licteur lui trancha la tête. Cette co*lonne, ou plutôt ce tronçon de colonne^ est de marbre blanc et peut avoir cinq pieds de hauteur sur quatre de circonlërence. L'autel du saint , éloigné de quelques pas , est orné de colonnes de porphyre noir, uniques en grandeur et en beauté. En venant au lieu du supplice, Paul avait opéré plusieurs miracles, entre autres la conversion de trois soldais qui faisaient partie de Fescorte , Longinus , Augustus et Megitus, martyrisés trois jours après : ce n'était là que le prélude de miracles plus grandi encore.
Comme le flambeau près de s'éteindre jette une flamme vive , ainsi Paul , Tinfatigable prédicateur des Grecs et des barbares, expirant sous les yeux de Rome, rendez-vous de Tunivers, allait devenir plus brillant et plus miraculeux dans sa mort que dans sa vie. Tel fut Dieu au sommet du Calvaire, tel devait être son héroïque Apôtre. La raison le conçoit. Avant de quitter le monde , devenu son disciple , Paul lui devait un miracle immense, éternel, qui résumât, en les confirmant^ tous les prodiges de sa vie, et qui, perpétuellement visible aux yeux des générations, les affermit dans la doctrine de leur Maître jusqu'au jour de l'éternité. L'histoire interrogée répond qu'en effet la Providence a déployé dans la mort de Paul toute la magnificence de cette grande loi.
Sa tète tombe , et deux miracles paraissent. Au lieu de sang, c'est du lait qui jaillit : la colonne, la terre, le bras, la eUamyde du licteur en sont inondés *. La tète
' Res quidem adeo insignis non tantum ex dictis» actis (aposto-
176 LES TB0I8 BOlfE.
fait trois bonds , et des trois points du sol . qu'elle a touchés sortent trois fontaines qui coulent encore. Elles sont renfermées dans l'église^ laissant entre elles quatre pieds environ d'intervsdie et conservant chacune sa température différente \
Ce qu^on éprouve à la vue de ces eaux miraculeuses, ce qu'on éprouve en les approchant de ses lèvres^ ce qu'on éprouve^ ce qu'on demande^ ce qu'on désire après en avoir bu, il n'est pas un chrétien qui ne l'imagine; mais celui-là seul peut le savoir qui a joui de ce bonheur. Après l'exécution, Plautille enveloppa dans son
lorum Pétri et Pauli), sed et aliis compluribus habetur testibus confinnata. Nam et S Aiobrosius , Serm. 68 , de re tam odebri et Clara nec dubitatione aliqua obscurata bis verbis meminit : « De Pauli vero cervice, cum eam persécuter gladio percussisset, dicitur fluxisse lactis magis unda quam sanguinis, et mirum in modum sanctum apostolum Baptismi gratia in ipsa ciBde exstitisse splendidum potius quam cruentum. Quae quidem res in sancto Paulo stupendanonest. Quidenim n^irum si abundat lacté nutritor Ecdesiœ ? . . . hœc est plane promissionis illa terra quam Deus patribus nostris promisit, dicendo : Dabo vobis terram fluentem lac et mel. Non enim de bac terra locutus est qus dimanantibus aquis cœnum involvit et utrumque permiscet , sed Ce illa tum Pauli , tum similium Pauli , quœ jugiter purum suaveque distillât. Quœ enim Pauli epistola melle dulcior et lacté candidior? quae epistolae tanquam ubera ecclesiarum populos enutriunt ad salutan. De cervice ergo Apostoli pro sanguine iac manavit. » Sed et S. Joannes Cbrysostomus , ejusdem veritatis gravissimus assertor, sic ait (Orat. in Princ. Apost. ) : « Qualis locus tuum, Paule, sanguinem excepit, qui lacteus apparuit in ejus yeste qui te percussit ? Qui quidem sanguis barbaricum illius animum reddens melle dulciorem , ut ipse una cum sociis ad fidem traduceretur, ita affecit. » — Voyez Baron., Ann. , 1. 1, p. 478, H. 12.
* Baron., ^mi., t. i, p. 478, H. 13.
DfBfAlf<3H£ DES RAMEAUX. 177
voile la tête de TApôtre, qu'elle vint déposer dans la catacombe de Lucine sur la voie d'Ostie. Par les soins de Lucine^ c^te autre matrone également digne de nos temps héroïques, le reste du corps fut transporté dans le même cimetière ^ Pendant que cela se passait, le prêtre Marcel donnait, à l'autre extrémité de Rome, une royale sépulture à Pierre, qui venait d'expirer sur les hauteurs du Vatican.
C'était assez de jouissances pour un jour ; d'ailleurs nous aurions cru profaner un pareil spectacle si nous ne fussions restés sous les impressions qu'il produit : nous rentrâmes à Rome en suivant de nouveau la voie qui avait conduit Paul au triomphe.
80 Mars.
Dimanche des Rameaa&. Anecdote. — Arc de Drusas. — Voies Romaines. — Voie Appienne. —Basilique de Salot-Sébastien. — Souvenirs.
— Inscription. — Villa de Maxence. — Temple et Cirque de Romulus. — Tombeau de Csciiia Metella. — Ëglise du Domine, qtw vadis^
— Paroles de saint Ambroise et de Suarez.
Si dans la langue catholique la semaine que nous commençons s'appelle justement la Grande Semaine y la Semaine Sainte, à Rome elle semble mériter un autre nom; car nulle part dans l'univers elle n'est aussi grande, aussi sainte. Elles sont grandes sans doute, elles sont saintes les cérémonies qui durant ses jours mémorables s'ac-
' Baron., Ann,^ 1. 1, p. 478, H. 13. — On sait toutes les instances que fit, quatre siècles plus tard, Timpératrice Gonstantine pour obtenir de saint Grégoire le Grand ce voile précieux ; on connaît aussi les lettres par lesquelles le pontife s'excuse de ne le pouvoir donner, attendu qu'il est toujours dans la tombe de Paul, qu'on ne doit pas ouvrir* Epïst., lib. ni, ep. 3.
complissent à Jérusalem sur le lieu même dès évéoe* ments; mais Jérusalem est Tesclave des Turcs. Dans son état de pauvreté et de désolation^ quelle pompe peutelle donner à ses augustes mystères ? D'ailleurs Jéru«salem n'a plus ni les flots innombrables de pèlerins venus des quatre coins du monde et dont la présence anime en les grandissant les fêtes de la religion; ni le . Pontife suprême qui , du haut de son trône immortel^ bénit ses enfants après s'être prosterné à leurs pieds; ni la lance^ ni la couronne, ni les clous, ni la colonne, ni la croix de l'Homme-Dieu, signes puissants qui remuent jusqu'à la dernière fibre du cœur ; ni tout ce magique ensemble de monuments et de souvenirs qui, rappelant de leurs tombeaux les siècles psuens et les siècles chrétiens y les fait assister avec vous au drameidu Calvaire en même temps qu'il s'empare de toutes les facultés de l'ftme , et tour à tour les élève jusqu'à la bonté d'un Dieu mourant, ou les abaisse jusqu'à la scélératesse du Juif déicide.
Aussi tous les voyageurs, je crois, s'accordent à dire que le bonheur de voir les cérémonies de la Semaine Sainte à Rome suffit pour faire entreprendre le voyage d'Italie. Inutile dès lors d'ajouter que nous saluâmes avec une joie toute particulière le soleil qui allait en éclairer le premier jour. A neuf heures nous étions au Vatican pour assister à la bénédiction des rameaux. Naguère encore la cérémonie avait lieu à la chapelle Sîxtine ; mais, sur les instantes prières des nombreux étrangers qui désiraient en être témoins , Grégoire XVI a décidé que désormais elle se ferait à Saint-Pierre. D'abord la vue de ces palmes artistement travaillées rappelle un intéressant souvenir.
Sixte V avait résolu de faire élever sur la place de
. AK^OPOTE, 179
Sftiot-Pierre l'obélisque de granit rouge à moitié enfoui sous les décombres du Cirque de Néron, L'opération fut confiée à l'architecte Dominique Fontana. Celui-ci avait disposé des cordes qui devaient insensiblement ébranler le monolithe^ le soulever et le diriger sans accident pour les ouvriers vers le point qu'il devait occuper. Le 10 septembre 1586 est choisi pour Térection. L'architecte demandait un grand silence, afin que Ton pût entendre ses ordres. Sixte V fait publier un édit par lequel il annonce que le premier spectateur^ de quelque rang, de quelque condition qu'il soit , qui proférera un cri ou troublera l'opération sera sur-le-champ puni de mort. Personne n'est admis sur la place sans connaître la rigueur de l'ordonnance. Il est bien convenu avec tous les assistants qu'on n'entendrait que le son de la trompette pour régler les mouvements et le son des cymbales pour marquer les repos; la voix seule du directeur des travaux pouvait interrompre le silence universel. Une telle contrainte ne coûte pas d'efforts à ce peuple si enthousiaste des arts et qui , en beaucoup de circonstances , sait avoir quelque chose de la grandeur et de la dignité de Tancien peuple romain. Sixte V s'avance bientôt luimême suivi de sa cour^ et s'assied sur une estrade.
Les cordes'mises en mouvement soulèvent l'obélisque^ et portent cette masse d'un poids immense près do la place disposée pour la recevoir. Le pape encourage les ouvriers par des signes de tête et par des regards étincelants de joie : encore un instant^ et le but est atteint. Fontana parle seul , il commande une dernière manoçuvre. Tout à coup un capitaine de bâtiment génois^ nommé Bresca> natif de San-Remo, dans la rivière de Gênes, crie du milieu de la foule et d'une voix retentissante : Acqua aile /uni, c< de l'eau aux cordes; » et aussi-
480 LIS TEOIS ROME.
tôt il va se livrer aux gardes qui entourent Tinstrument du supplice /dressé à un angle delà place. Fontana regarde avec attention les cordes^ il voit qu'effectivement elles vont prendre feu, se rompre, laisser tomber Tobélisque et écraser les ouvriers : il ordonne qu'on mouiUe les cordes rapidement. Bresca savait que les câbles, placés verticalement , se resserrent lorsqu'on les mouille , et naturellement élèvent le poids qui y est suspendu. Il en arriva ainsi, et l'opération s'acheva au milieu des applaudissements universels.
Le pape tend les bras à Fontana ; celui-ci court à l'homme qui avait crié Acqua aile /uni, l'embrasse, le conduit au pape, à qui il demande sa grâce, a II ne s'agit pas de grâce , repartît Sixte V, il s'agit de récompense; qu'il désigne lui-même la récompense qu'il veut! b Bresca, qui savait que dans les jardins de sa ville natale on cultivait des palmiers et que l'on venait y acheter des rameaux pour le jour des palmes , demanda pour lui et ses descendants le privilège de vendre au palais apostolique les palmes nécessaires pour la fête des Rameaux. Un diplôme qui accordait ce privilège fut délivré le lendemain; de plus, le chef de la famille fut déclaré capitaine honoraire du premier régiment, avec droit d'arborer le pavillon pontifical à bord de son navire. La famille Bresca, illustrée pas son aïeul, est encore chargée aujourd'hui de fournir les palmes des Rameaux. Chaque année elle envoie un bâtiment qui les appporte à Rome , où elles sont distribuées avec les cérémonies d'usage'.
Le Saint-Père descendit de ses appartements dans la basilique, et se rendit à la chapelle de la Pitié, où l'atten-
Voyez Vie de Pie VU, pat M. Artaud^ etc.
DnCÀNGHl M8 iUMBAUX. 181
dait le Sacré Gdlége. Après s'être revêtu de ses habits sacrés, il monta sur la sedia gestatoria^ et s'avança vers la Confession de Saint-Pierre, précédé, comme le jour de Noël, par les prélats et les cardinaux et accompagné de l'étatHOiajor de la garde noble. Autour du SaintrPère, les gardes suisses en grand costume portaient les épées flamboyantes des cantons catholiques : noble usage qui semble dire que les fils de Guillaume Tell ont toujours dans les veines du sang à verser pour défendre l'immortel gardien delaUberté du monde. Après une courte prière devant la Confession, le Souverain Pontife s'assit sur son trône et reçut l'obédience des cardinaux, revêtus de la cappa violetta. Des faisceaux de palmes s'élevaient à droite et à gauche du trône , laissant apercevoir sept rameaux fort distingués par l'élégance de leurs ornements : ouvrage des religieuses Camaldules» ces sept palmes étaient destinées à orner l'autel et la croix papale. La bénédiction finie, le Pape se rassit et la distribution commença. Debout auprès du trône, le cardinaldoyen présente une à une les palmes au Saint-Père, qui les ;donne successivement aux cardinaux, aiix patriarches, archevêques, évoques, généraux d'ordres, etc., et aux étrangers admis par billet du majordome. Cette insigne faveur nous avait été accordée; et si le temps efface les impressions, du moins la palme des Rameaux et le cierge de la Chandeleur, reçus de la main du Vicaire de Jésus-Christ, nous resteront comme de précieux souvenirs de ces moments solennels.
Pendant que les yeux sont fixés sur la majestueuse cérémonie, l'âme est tout entière aux souvenirs qu'elle retrace; pour les rendre plus vifs deux hautes-contre chantent l'antienne Pueri Hebrœorum, et vous croyez entendre les naïves acclamations des enfants de Jérusf\- T. in, " U
IM L«6 TRmS MM».
l«m âcoMrm AV«e la (buVe «ijhdevani dtt ékm Triom-phateUf . Yoas aaâtetet vom^iiéiiid au trkmiphe : la pro* cession commrace, et te Vicaire de rHotnme*DieU) porté iVLt Son trôfle, descend la ba^licpie. fit la fi/orfo/at», et les autres chants catholiques méMa aux plus expressives cérémonies retracent tout à la fob l'entréede Notro*- Seigneur à Jérosalem et l'entrée dtt geare humain dans le cidy dont la porte fermée s'ouvre par la croit.
La procession revenue dans lechœur^ le Saint-Père monte an trône; les cardinaux quittent les oinenu^ts de leur ordre^ reprennent leurs habits de choeur et leur cnppâvioletla : tout se prépare pour la oiease célébrée par un cardinal-^rétre. Le moment solennel de la Passion est arrivé; et voici que trois prêtres chargés de redire les douleurs de la grande Victime paraissent au milieu du chœur, portant l'àube et Tétole diaconale : après avoir baisé les pieds du Saint-Père^ ils commencent le lugubre drame. Le prêtre qui chante le récit est un ténor à la voix mâle et forte; le second, appelé a»ci//a, est un CTmfm/^o qui redit sur un ton pénétrant les paroles des témoins, des juges et des bourreaux; les paroles du Sauveur sortent d'une basse profonde«t solennelle.
Ce chant au-dessus de tout éloge est à peu près le même dans toutes les églises catholiques. Mais il est deux choses qui. au Vatican, rendent cette récitation dramatique, belle ou plutôt magnifique : c*est la justesse des voix et surtout le chœur. Toutes les fois que^ dans l'histoire de la Passion, la foule des Juifs ou même plusieurs personnages doivent parler ensemble, le cfao3ur éclate enune harmonie simple, mais large, et pour ainsi dire compacte, et qui rend les xparoles avec une vérité saisissante. Ainsi, quand les Juifs s'écrient : a Crucifiezle! (T ou bien : o Barabbas!» le chant, comme les pa-
BiMAmni ras niORAux. 113
roleB^ efel eoncis et d'une énergie tèttiUe ; il n'k Qu'âne note pour chaqne syllabe^ et dans les trois notes du der-^ nier mot un chtôgeiiient subit de ton produit un effet dramatique. Ces morceaux d'ensemble furent composés, en 1585, par Thomas-Louis de Victoria > natif d'Aviln, et contemporain de l'immortel Palestrina> qui n'y trouva rien à corrige ou à changer»
Aroffertotre on chante pour motet une partie du Stth bat de Palestrina, chef-d'œuvre de pathétique et d'bar^ monie : on ne l'entend que ce jour4à. Après la messe le 8aint*Père^ debout sur son trône, bénit l'assistance; puis le cardinal célébrant proclame l'indulgence de trente ans accordée par le Bouterain Pontife aux fidèles présents à l'ofRce. Le cortège se remet en marche, et le Souverain Pontife rentre dans ses appartements.
n avait étéfacile de nous convaincre qu'à Romecomme ailleurs la bénédiction des rameaux est une des cérémonies les plus populaires du catholicisme. De nos jours encore, on voit en France et même à Paris la foule empressée de recevoir la palme bénite ; la marchande de la rae l'étalé sur sa boutique, et le cocher de fiacre l'arbore à son chapeau, tandis que l'enfant porte joyeusement à sa main le buis merveilleux, chargé ce jour-là de pommes et de bonbons : à cela se borne malheureusement la piété dû grand nombre. Les populations d'Italie, chei; qui le sens chrétien est moins affaibli , conservent avec un soin religieux les rameaux qui leur sont distribués dans les diverses églises, elles les placent dans les lieux les plus apparents de leur maison : ils sont pour eHes non-seulement un pieux symbole de la Passion du Sauveur^ mais enck>re un souvenir de l'obligation qui leur est imposée d'appeler chaque jour les bénédictions du
484 tB8 nOI8 MKM.
Gid et de se sanctifier, comme ont été sanctifiées ces branches de palmier par les prières de PÉglise.
Pendant que le cardinal grand pénitencier se rendait à SainWean de Latran pour y exercer les fonctions de sa dignité^ nous étions en marche vers la basilique de Saint-Sébastien. Avant d'arriver à la porte Appienne^ on passe sous Tare de Drusus. Je ne dirai autre chose de ce monument sinon qu'il fut élevé par le sénat en Thonneur de Néron Claudius, qui reçut en outre le titre de Germanique^ conservé depuis dans sa famille. Ck$t arc, gravement endommagé, se compose de gros quartiers de travertin et de deux colonnes de marbre africain d'ordre composite. Sur le couronnement est un reste de Taqueduc de Teau Algentiana^ que Caracalla fit conduire du mont Algidus à ses Thermes Antonins. Ici commence la célèbre voie Appienne.
Sa solidité, sa largeur, son étendue^ le nombre et la magnificence des mausolées dont elle était bordée à droite et à gauche lui avaient mérité .le nom glorieux de Reine des routes^ Regina viarum ^ En voyant ses larges dalles, que foulèrent successivement tous les grands personnages de Rome païenne , le pèlerin 'catholique n'oublie pas qu'elles furent aussi foulées par les pieds des Apôtres et rougies du sang d'innombrables martyrs^; puis il se demande pour quelle raison et par quel secret merveilleux les Romains donnaient à leurs ouvrages en général et à leurs routes en particulier cette solidité qui brave les siècles? Peuple guerrier, les
' Appialonganimteritur regina Tîarom. Afart., ix, 104.
' A chaque page de Thistoire [et des martyrologes vous rencontrez une phrase qui commence par ces pnots : Romœ, via Ap' pia , et qui unit par un martyre.
T0IS8 R01IAI9S8. 185
fik de Romulas dorent attacher une haute importance à la construction des routes nécessaires k h drcufation continuelle de leurs armées; de là les voies publiques auxquelles sont restés, comme souvenir de leur origine, les noms de Milita$r$Sy Prétoriennes ou Consuiaires. Telle est la réponse de Thistoire. Sans la nier, la foi en ajoute une autre. Destiné à faciliter la propagation de l'Évangile, qui allait apporter au monde Tunité morale , Fempire romain devait établir Funité matérielle de tous les peuples sous un sceptre commun. Cette mission réclamait, entre autres choses, de grandes^ d'innombrables voies de communication. Rome était chargée de les ouvrir; et le spectacle que nous avions sous les yeux nous montrait encore^ après plus de deux mille ans, et la justesse de cette réponse et ^énergique intelligence avec laquelle Rome sut accomplir une t&che qu'elle ne comprenait pas. « Les voies publiques , dit un historien témoin de leur magnificence , tiennent le premier rang parmi les monuments de la Ville éternelle ^ » On peut encore en juger par le détail de leur construction.
Pour établir une route, on commençait par creuser le terrain à une certaine profondeur; puis on le nivelait en remplaçant avec un sable fin et solide les parties de terre qui offraient peu de consistance. La forme ainsi creusée, on en réglait les pentes^ et, dans le cas de remblai^ le terrain était battu avec de lourds pilons ou foulé avec de gros cylindres de fer qu'on roulait dessus.
Ego sane in tribus magnificenlâssimis operibos Romœ , et e quibus maxime apparent illius imperii opes , pêne aquœductus , Tiaram munitiones , cloacarom structurœ , neque id solum ad utilîtatem ejnsmodi openun respidens, sedetiam ad impendii somptaumquemodum. INo». Hei.f lib. m.
im LIS Taais nous.
Venaient omsuiie trois ou quatre coucdies de maçoaneriia qui formaient une masse de ^is pieds d'épaisseur.
La première, appelée statumen, ou fondation, aeoom* posait d'une couche de mortier de efaaux d'un pouce environ, sur lequel plusieurs rangs de pierres plates de dix pouces d'épaisseur étaient scellées et jcôntes eotre elles par un ciment très-dur.
La seconde ^ rudus^ consistait en un lit de mortier^ mélangé de cailloux de la grosseur d'un œuf et de frag-* ments de briques. On battait fortem^t ce corroi avec des pilons ferrés, et quand il éts^ii bien foulé, réduit à dix pouces d'épaisseur> on établissait dessus le noyau » tMcleus.
La troisième, nucleus, était un mélange de cbaux^ de craie et de terre franche battus ensemide. Son épaifr* seur variait de cinq pouces à un pied.
Enfin la quatrième^ summum dorsum, le dos de la chaussée, ou summa crmta, la croûte supérieure^ était fiMKnéede grandes pierres plates, taillées en polygones irréguliers^ ou coupées à angles droits. C^ dalles, dont les plus grandes ont jusqu'à trois ou quatre pieds de diamètre, étaient un peu relevées vers leur centre et jointes ensemble avec ime* telle précision qu'aucun corp^^trao** ger ne pouvait y pénétrer. Ainsi étaient dallées toutea les voies consulaires, jusqu'à cinquante lieues de Rome. Au delà de ce terme ^ ou dans les provinces, la summa trusta était composée d'une couche de cailloux fort^ ment cimentée* et épaisse de six pouces : c'était le ma* cadam perfectionné.
Les voies étaient bordées à droite et à gauche de deux petits murs, margines, ou parapets en grosse pierre de taille, servant tout à la fois de contre^fort et de paa*« sage pour les piétons. CesbûrdufeaavaieotqttîiiM poufiaa
BASILIQUS lA a41HT-iÉBASTI£N. 1^7
éê hauteBr snr vingt et on de laj^eur. De douse pas en douze pas, a'élevaient des {»erres un peu plus hautes avec quelques degrés pour aider les voyageurs à monter en diar ou à A&aà. Enfin paraissent les miilmr$^, gf(mm bornesde pierre ou de marbre^ eylindriquesou carrées, hautes d'environ huit pieds, et indiquaiit les distances de Rome, de mille pas en BÛtte pas, jusqu^à quinse lieues de la vîtte ^
Lalargeurordinaire delà voîeA{^enne est de vingt^x pieds. Au milieu des nmrais Pontinis elle en a jusqu'à treale-nx, afin de diminuer les dangers de ce paswge; et au drtà de Pon<U elle revient à vingl*si}( pieds. Une fois sortie des gorges d'Itri» elle continuait sur la même largeur avec la môme magnificence d'ornements et da construction jusqu'à Brindes^ pwi jadis célèbre, où allaient s'embarquer la plupart des grands personnages qui partaient pour l'Orient. Sur leurs pas nous avions franêhi l'il^oi», petite rivière dans laquelle les prêtres de Gybèle lavaient daaque année la statue de la déesse et les cèjets servant à son culte : Us m avaient besoin l La petite église du Domine, gm t>udk? s'était présentée %ns notre gaunhe sans avoir pu aous retenir : Saint-^ bastien devait avoir notre première visite.
BIMie sur tas oélèbres catacOHd>es de Saint^Callixte , on croit cette bf^ilique d'origine constantinicame- Resh taurée en 367 par saiikt Damase , elle fut dédiée psr In* noceol I*' à saint Sébastien, que le pape Gains nomma le IHfw9twr de PÉgtUe. ËUe fut réédifiée mi%ii, par te cardinal ScipionBorgbèse, dans, le style derépoque, U façade est ornée d'un portique (soutenu par ai^ co«
' Tit. liv.y m , 4$; xu, 22. Gicer., df LegUt.y ni, â, Bsfgier, Grands chemins de VEm^^f t. n, 16, et iv^io, etc.
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tonnes de granit; la nef est large, élevée et se iermiiie par un autel orné de quatre colonnes de ver antique- Ce que nous remarquâmes le plus est un tabernacle de marbre blanc représentant l'Enfant-Jésus debout sur une colonne et entouré de deux saintes fenomes. Le symbolisme chrétien pouvait-il exfNrimer plus vivement l'adorable mystère de l'Eucharistie? La partie la plus vénérable de cette église est la Platania ou hcus ad eaiaiumbasy espèce de souterrain passablement éclairé^ oii se trouve un puits célèbre dans l'histoire. Jaloux de posséder les corps de saint Pierre et de sfûnt Paul, qu'ils prétendaient leur appartenir en qualité de compatriotes, les fidèles d'Orient avaient formé le projet de les enlever. Déjà ils étaient en possession de ce double trésor, lorsqu'un ouragan épouvantable les obligea de Iftcher prise; ils n'eurent que le temps de cacher les riches dépouilles dans ce puits, où elles restèrent longtemps \ Près de l'autel qui cache l'orifice du puits on voyait jadis la chaire pontificale, rougie du sang du pape saint Etienne, égorgé dans ce lieu pendant la célébration des augustes mystères. Cette chaire est aujourd'hui à Pise , dans l'église des Chevaliers qui portât le nom du Pontife martyr.
La chapelle qui se présente sur la droite en entrant dans la basilique est un vrai trésor de reliques insignes. Je nommerai seulement les. têtes des papes et martyrs, saint Callixte et saint Etienne; le fer d'une flèche qui perça saint Sébastien ; un antique calice de plomb, contenant des cendres et des ossements du pape saint Fabien et la pierre qui porte Tempreinte des pas de Notre*
* Baron., An.^t. i, p. 481, n. 21.-^ Je parlerai de ce lien et de ce feit dans VHiiMn âe$ CaUuwm^.