‹ Les trois RomeChapitre 25 sur 75 · GRSTICI. F · texte numérisé non relu

GRSTICI. F

M£T£LL£. CRASSI.

Au-dessus de l'inscription est un bas-relief en marbre, représentant une Victoire qui écrit sur un bouclier le^ grandes actions de Crassus et deMétellus. Bien qu'il soit de la fin de la république , le mausolée de Cacilia offre du marbre dans quelques-unes de ses parties : cette circonstance peut servir à J'histoire de l'art chez les Ro* mains.

Après avoir jeté un rapide coup d'œil sur le joli, petit temple 4^é au Dieu du Retour* , nous arrivâmes, en

' Pline rappcffte q^e les Rom^jij* oQnssiGPèreat un temple i G^ OiviQite ÇA ip4ii»Qira 4e la retraite 4'Apnibal ; mm la piscQ

192 Ii£S TROIS fiOM£.

reprenant la voie Appienne ^ à l'église du Domine, qtto vadis? Fondée aux premiers jours du christia&ismey cette petite église^ tour à tour restaurée et rebâtie^ ccmstate un fait que le pèlerin catholique recueille avec aoMmr. Saint Pierre était depuis plusieurs mois enfermé dans la prison^Mamertine ^ condanmé à mort et n'attendant, pour être martyrisé^ que Tordre de Néron. Les chrétiens éperdus^ tremblant de perdre leur guide et leur père , résolurent à tout prix de le sauver. Soit qu'ils fussent secondés par Procès et Martinien^ devenus les disciples de l'Âpôtre, dont il étaient les geôliers, soit qu'ils eussent recours à d'autres moyens dont le secret nous échappe, toujours est-il qu'ils parvinrent à tirer saint Pierre de son ténébreux cachot. Déjà les remparts de la ville étaient franchis; et le prisonnier, quedis-je? le vainqueur de Néron et de Jupiter, marchait , pour s'éloigner de Rome, sur cette même voie Appienne qu'il avait suivie, {Sbur y entrer, vingt-cinq années auparavant. -

Ce n'est pas que Pierre voulût éviter la mort; il savait que le sang des martyrs est le fondement 'de l'Église et une semence de chrétiens; il savait de plus que la croix lui était réservée : mais ignorant si l'heure était venue , il avait cédé aux larmes des néophytes. Arrivé sur le lieu ^où nous sommes , il aperçoit son divin Maître venant à sa rencontre, chargé de sa croix. Pierre l'a reconnu, et il s'écrie : Domine j quo vadis? « Seigneur, où allezvous? » — Venio iterum crueifigi, «Je viens pour être crucifié de nouveau. » Pierre comprit ; et, rentrant à Rome, il attendit la croix sur laquelle le Rédempteur du monde devait [mourir, non plus eh personne comme

qu'il lui assigne ne peut convenir à Tédifice dont je viens de parler ; comme tant d'autres ruines , celle-ci est donc incertaine.

£GLISS PU POMlIfS, QGO TADlg, 193

à Jérusalem y mais dans la personne de son vicaire ^

Le paganisme vaincu, le monde pacifié et soumis à

TÉvangile, tel fut^ avec le temps, le fruit de la mort de

Pierre et de ses collègues : Parc de Constantin, sous le-

' Outre la tradition constante des fidèles de Rome, nous avons sur ce fait des témoignages écrits, entre autres cehii de saint Ambroise ; dans un discours contre Auxenoe, le grand Docteur s'exprime ainsi : « Idem Petrus postea , yicto l^roone, cum pr»cepta Dei populo seminaret et doceret castimoniam , exdtavit aniii\os gentilium. Quibus eum quœrentibus, christianas animas deprecataB sont ut paulisper cederet , et, quamvis esset cupidus passionis , tamen contemplatione populi precantis inflexus est : rogabatur enim ut ad instituendum et confirmandam populum se reserraret. Quid multa? Nocte muro egredi coepit ; et videns sibi in porta Cfctristmn occurrere, urbemque ingredi, ait : Domine , quo vadis? Respondit Gbristus : Yenio iterum crucifigi. Intellexit Petrus ad suam crucem divinum pertinere responsum. Gbristus emm non poterat iterum crucifigi , qui camem, passions suscepta mortis, exuerat : quod enim mortuus est , mortuus est semel ; quod autem vivit, Deo vivit; intellexit ergo Petrus quod iterum Gbristus crucifîgendus esset in servulo. Itaque sponte remeavit : interroganlibus cbristianis responsum reddidit; statimque correptus , per crucem suam bonoriûcavit Dominum Jesum. — Bar., An,, t. i, 477, n. 0. Fogginio, ExerciU xvu, p. 404, etc., etc. — A l'occasion de ce fait il est bon de rapporter les remarquables paroles de Suarez qui s'appliquent à toutes les autres traditions romaines dont il est parlé dans les Trois Rome : « Inter traditiones quae in Ecciesia inveniuntur, quasdam « sunt universales totius Ecclesiae catholicae, aliae particulares

«quarumdam Ëcclesîarum, ut experientia constat Particu-

« lares per se non sunt régulas fidei, nisi aliuude accédât Ecclesiae « definitio quas illas approbet. Et ideo particulares traditiones « Ecdesiae Roman8B,ut est specialis episcopatus , sunt fnajoris * auctoritatii ; quia soient esse a Pontificibus approbatœ. » De TripL virt, theol., iHipul., v, sect. 4.

1d4 hm Tuoift jioii«.

quel nous pi^mQ3 bientôt^ continue de te redire par ces deux motç immortels ; FMndiatQri qm^U»-

Frascati. ~ YiUas. — Le cacdioal Micara. — Tascutum. — Gro(ta Perrata.

Les grandes cérémonies de la Semaine Sainte^ commencées le dimanche des Rameaux, ne continuent que le mercredi soir : ainsi le lundi et le mardi sont deux jours de congé dont nous profitâmes pour visiter les environs de Rome. Le 21 mars à six heures du matin^ deux voitures trottant au travers de la campagne romaine, sur l'antique voie Asinaria, transportaient à Frascati notre petite caravane. Les gigantesques arcades de l'aqueduc de Claude, courant sur une longueur de plusieurs milles, jalonnaient notre route au milieu du désert : bientôt on coupe la voie Latine. Sa direction se fait reconnaître aux ruines des tombeaux échelonnées sur ses bords : lugubre speciacle que vient assombrir encore l'ombre du farouche Totila; ce terrible ravageur de Rome avait ici son camp. Les ruines que Ton voit parlent de lui, comme la porte par laquelle nous venions de sortir rappelle et la trahison des soldats isauriens préposés à sa garde et l'entrée à Jamais lamentable du barbare vainqueur.

Deux heures de marche suffisent pour conduire' au pied delà gracieuse montagne sur le versant d&Jaquelle est située la petite ville de Frascati : Tusculum , qu'elle remplace, en occupait la cime. Cette dernière ville, détruite en 1191 par les Romains et les Tiburtins, donna naissance à Frascati, qui est aiyour^'hui le çiége du

FâAâCATI. 195

4roiiièim évédié siihurbicftire. ÏQuto la oôke çsl âmaiUéé 4e villas délicieuaes, où les Romaios viennent chercher^ aous l'épais feuillsge des oUvieira sauvages et de^ chênes Teris, un iduri protacteur contre )e soLail de juillçt ^ contre les fièvres d'automne. Parmi ces habitation? lOSiles se distingueat les D$lwe Aldobrandini^ Taveroa, CooH, Braceiano : les deux première? appartiennent à la faoQiille Borghèse, Jardins^ cascades, jets d'eau^ pointa de vue, objets d'art ^ tout se réunit pour en faire un séjour enchanteur. Dans la villa Aldobrandini ou admire une vaste pièce» resplendissante de fresques du ûominiquin^ au milieu de laquelle s'élève le mont Parnasse en relief. La poétique montagne est habitée par des musiciens en bronze qui mêlent le sqn de I^ur? instruments au bruit des eaux dont la chute les anime. La villa Gonti fait admirer son escalier royal , la Ruffîna son architecture du Bemin , et la Moutalto sa voutç peinte par Técole du Dominiquin.

Entre nos excursions dans la montagne et notrf ascension à Tusculum vint s'intercaler fort à propos un dtner qu'assaisonnèrent une faim de carême et de piquants débats avec les àniers de Frascati. De père en fils^ ces hauts et puissants seigneurs sont en possession de conduire les étrangers à Tusculum et de leur louer des ânes ou des mulets pour faire le voyage; c'est leur industrie , et ils en ont le monopole. Qu'on juge si le forestière qui arrive est soigné , entouré , pressé d'accepter l'honneur d'être servi ! Mais le taux du service ! voilà ce qui naguère encore n'était pas fixé; et il ne l'était pas, parce que nul n'avait osé trancher cette question délicate : donc il était arbitraire^ c'est-à-dire exorbitant. Il a fallu le cardinal Micara pour oser le limiter au inaximum d'umç piastre; l'Italie en a été

stupéfiûte : c'est un vrai coup d'État. Nos pariementaires invoquèrent donc le tarif , et moyennant la promesse d'une bonne mûn supplémentaire, les intéressants quadrupèdes nous furent assurés : il nous en fallait quatorze.

Pendant qu'on les préparait, nous visitâmes le palais épiscopal, illustré au dix-huitième siècle par le cardinal d'York, le dernier des Stuarts; ensuite la cathédrale dédiée à saint Pierre, où Ton voit quelques monuments de Tancienne famille royale d'Angleterre; enfin la demeure du cardinal Micara , évéque actuel de Frascati. A Fangle de la place voisine de la cathédrale est un bâtiment de chétive apparence et de médiocre dimension, n renferme le grand séminaire et le petit séminaire; car révéché de Frascati ne compte guère que six mille diocésains. Un étroit et pauvre escalier conduit à une antichambre qui sert de salle à manger. LÀ étaient assis autour d'un poêle italien deux domestiques en livrée, suivant l'étiquette. Une simple porte en planches nues nous séparait de la chambre du cardinal Micara, la gloire du sacré Collège , théologien , jurisconsulte , administrateur et le plus grand orateur de lltalie.

Représentez-vous un vieillard de soixante-sept ans, de taille moyenne, droite et bien prise ; avec des cheveux blancs bien fournis et une magnifique barbe , blanche comme la neige, descendant vers le milieu de la poitrine; unorâl de feu, étincelant dans sa profonde orbite, ombragée par d'épais sourcils régulièrement arqués; un large front carré, des lèvres minces et roses, sur lesquelles erre toujours un sourire d'une finesse et d'une grâce inexprimables; contemplez ce vieillard, ce prince de l'ËgUse, que tant de vœux appellent à l'honneur de la tiare, vêtu de la bure grossière des capucins^ assis

iS CÀB1N(9A& MICAIU. 197

sor une mauvaise chaiae de bois composant^ avec une petite table couverte de papiers et an petit lit sans ri* deauy élevé d'un pied au-dessus du sol, tout le mdbilia* decette unique pièce, tour à tour sale», cabinet d'étude et chambre à coucher : représentez-vous tout cela, et vous aurez vu la personne , le palais et l'ameublement de l'illustre et saint cardinal.

Fils d'un fermier de Frascati, frère d'un fermier de la même ville ^ cet homme admirable n'a point voulu habiter le magnifique palais de ses prédécesseurs, c Les grands appartements me font peur, nous disait-il en souriant; et puis je me trouve ici au milieu de mes enfants. » En effets son séminaire est sa famille^ il en est le directeur et le père; mus sa sollicitude s'étend au dehors. Quoique pauvre, et très-pauvre, il trouve avec ses huit cents piastres de revenu , le moyen de faire fmre des routes, de bâtir un hôpital, d'établir un montde-piété, d'ouvrir des écoles, où il conduit lui-même par la main les enfants qu'il rencontre dans les rues : c'est le type ressuscité du Père de l'Église. Aussi les habitants de Frascati sont fiers de l'avoir pour évéque et pour concitoyen : // nostro, disent-ils en parlant de lui ; et dans leur juste estime ce mot-là dit tout. Son Éminence nous parla en très-bon français de la Ftence , où elle n'est jamais venue, mais qu'elle connaît comme si elle n'en était jamais sortie; elle s'exprime sur les grandes questions qui agitent non-seulement notre patrie, mais TËurope entière, avec cette fermeté de jugement et cette hauteur de vue qui caractérisent tout à la fois l'homme pratique et l'homme de génie.

Goounent l'humble capucin fut-il tiré de l'obscurité de sa cellule? Quelle main a placé la lumière sur le chandelier? L'élévation du cardinal Micaraest une preuve

entre mille qu% iiome la acienee et la vertu sont, plos que partout^ la route assurée des bomiears. C'était en 1814; le P. Micara préehaii à Rome en présence de Léon Xli. Avec toute la Kberté de TÉvangile et toute l'éloquence de sa parole, il fit entendre d'utiles vérités à l'adresse de quelques-uns de ses auditeurs. On le eom^ prit; et les personnages intéressés vinrent porter plainte ait Souverain Pontife, en le priant de rappeler à l'ordre le téméraire prédicateur et au besoin de lui imposer une sévère pénitence : le Saint-^Père promit de faire bonne justice. Quelques jours après^ les mécontents de* mandèrent à Léon XII s^il avait tenu parcde et puni comme il le méritait l'audacieux capucin, a Siy siy répmidit le Pape. -— Quelle pénitence Votre Sainteté lui a«^t-elle donnée? -^ Je l'ai fait cardinal. »

La bénédiction du vieillard porte toujours bonheur; aporèsa voir sollicité et reçu celle du vénéraÛe Pontife^ nous partimes pour Tusculum. Entre deux bordures de lauriers de vingt^nq pieds d'élévation^ où arrive par une pente douce à la Ruffinella. Cette gracieuse villa, propriété de Lucien Bonaparte, a été achetée par la reine douairière de Sardaigne. Quelques pas plus loin s'ouvre une voie romaine dont les dalles usées témoignent qu'elles ont porté les chars d'illustres personnages, entre autres de Gieéron^ qui avait ici une de ses demeures; de Gaton^ originaire de Tusculnm; de Lucullus^ dont la villa contenait^ au dire des censeurs scandalisés, plus d'espace à balayer qu'à cuttiver '. Au milieu des ruines éparses de tous côtés sur le sol, on croit reconnaître Temptaoement et les dé* bris de la maison de l'orateur romain, immortriisée dans le monde classique par la composition des Inseulanes,

^Ptt9..Ub.};vmjC.4.

TUSGVLUM. 199

Voyez pawtant 1» distance qui «épate la plus haute ndion païenne de la plus faible intelligence ohiélienne 1 Quelle âme baptisée accepterait et le mobile des actions, et la règle des moeurs, et la récompense de la v^u préconisée par Gieéroal C'est ici h Tuseulum que «'adressant la questioQ : « Qu'est^e que la glaire? i» le graud philosophe répondait ; a La gloire est un Inen réel et solide, et non pas une ombre trompeuse; un concert d'éloges donnés à la sagesse; la voix désintéressée des bons jugea qui célèbrent la mérite éclatant ; l'écho, la plus h^e ré* compense de la vertu. La gloire seule nous dédommage de la brièveté de la vie par le souvenir de la postérité ; elle nous rend présapt aux lieux où nous ne sommes plus, elle nous fait vivre au delà du trépas; elle est enfin comme le degré qui élève les hommes au rang des îm^ mortels *.»

Après avoir rattaché toutes les espérances de rhomma à une chimère aussi vaine que la gloire, Cicéron essaye de donner un guide à ses actions; une consolation à s^ douleurs. C'est alors qu'il s'écrie, et les ruines de la villa semblaient retentir encore de ses paroles : ¥ 0 pbiloso^ phie, setile capaMe de noua guider! Otoi qui enseigues la vertu et chasses le vice, que serions-nous sans toi, et tous le» hommes? Tu as enfanté les villes; tu as inspiré aux hommes épara Tamour de la sooi^ ; tu leur as fait rapprocher leurs demeures, contracter des mariageSi inventer une langue et une éoriture communes; tu as dicté tes lois, formé les moeurs, civilisé les peuple», i^ (^f^h/ù un aaile auprès de toi; j'implore ton secours i content jusqu'ici de suivre en partie tes leçons, aiyoUT'»

^ Tuscul.y 111, 2; la même pensée se retrouve dans le discours ProMUone, 35.

d'hui je me livre à toi tout entier. Eh ! à queUe puissance auTJons-nous plutAt recours qu'à la tienne pour nous donner la tranquQIité de la vie et nous 6ter la terreur de la mort * ? »

Le jour, l'heure peut-être où Cicéron écrivait ce fastueux éloge de la gloire et de la philosophie, mères de la vertu^ Brutus^ ami de Cicéron^ adorateur de la vertu, fille de la philosophie et de la gloire, se suicidait aux champs de Philippes en s'écriant : « Vertu maudite, tu n'es qu'un mot; vain fantôme ou vile esclave de la fortune, sois à jamais le partage de mes ennemis. »

En chevauchant sur nos faciles montures dans les grottes de Œcéron, dans les Thermes^ dans le Théfttre, dans les aqueducs et la citadelle de Tusculum^ nous étions parvenus au point culminant du plateau, encombré de ruines méconnaissables. De là l'œil embrasse tout le panorama de la campagne romaine. Ravie de ce grand et solennel spectacle^ notre caravane partit à regret pour Grotta Ferrata. Par un privilège exclusif, Tltalie ofTre à chac[ue pas le saisissant contraste des gloires da paganisme et du christianisme. Dans une grotte fermée par une grille de fer et voisine de Tusculum se trouvait, au moyen ftge, une statue miraculeuse de Marie : les fidèles, en grand nombre, y venaient en pèlerinage. Autour de la grotte s'éleva en l'an 1000 un monastère de Basiliens. Un jour, les religieux virent arriver un vénérable vieillard c[ui demandait à passer le reste de sa vie parmi eux. C'était saint Nil^ la gloire de l'Italie, l'admiration des rois, le fondateur de plusieui^ monastères en Calabre.

Le saint homme avait pris la fuite en apprenant que

< TMfOll., V, 3.

le prince de Gaête n'attendait que sa mort pour enlever ses reliques. Lorsqu'il habitait encore le Mont-Garan , Tempereur Othcm lïlvint le visiter et lui offrit un emplacement pour bâtirunmonastère. «Demandez-moi, ajouta le prince^ tout ce qu'il vous plaira, mon père, je vous raccorderai avec joie. — La seule chose que je vous demande, lui dit le saint en lui mettant la main sur la poitrine, c'est que vous pensiez au salut de votre âme. » Saint Nil mourut à Grotta Ferraiq, en 1005. Son corps repose sous Tautel. Dans les fresques immortelles qui décorent l'église du couvent, leDominiquin a représenté la visite de l'empereur Othon, la résurrection d'un enfant et d'autres traits de la vie du saint anachorète. Le monastère conserve encore le souvenir de l'illustre Bessarion, qui vint y chercher un asile après la prise de Constantinople. Nos hommages rendus à la Viei^e miraculeuse, nous primes en toute hâte la route de Palestrine. Le village de la Golonna, le lac Régille , les ruines de Gabies n'eurent qu'un rapide coup d'œil : la nuit enveloppait l'antique Préneste lorsque nous y entrâmes.

22 Man.

Palesfrine. — Soavenirs de Pie VI. — Subiaco. — Tivoli. — Cathédrale. — Souvenirs des sainte Sympliorose. — Temple de Vesta , — de la Sibylle. — Villa de Mécène. — Les Cascatelle. — Villa de Taras ou Madanna del Quintigliolo. — Grotte de Sirènes. — Villa d*Este. — Villa d'Adrien. ~ Tombeau de la famille PlauUa. — La Solfatarre. — Ponte Mammolo, — Rentrée à Rome.

Pour les villes et pour les royaumes, aussi bien que pour les individus, il est des moments solennels qui décident de leur avenir : Préneste en offre un mémorable exemple. Pière de son origine ; bien antérieure à cçlle

d« Rome, flère ée «éS mwaillêi» éyddpéèntieâ, Itéré surtout de son temple de là Fortune, où l^etnpîre romain tout entier irenait consulter le Sort % là cité latine jouait depuis longtemps un rôle élevé sur la scène du monde; maisrheufe de sa décadence approchait. Divisée entre Marins et Sylla, Rome était en feu et y mettait toute ^Italie. Préneste prend parti pour Maritis. La hauteur de ses murs, la force de sa citadelle la font choisir par le (ils de Marius pour son asile et son camp retranché. Sylla se présentée son tour; la ville est prise, le vainqueur égorge les habitants, et l'antique cité desbend dans une tombe sanglante d'où elle n'est jamais sortie. Lé vainqueur a beau rétablir sur des hases plus larges et avec une magnificence nouvelle le temple de la Fortune; vains efforts : le prestige est passé pour toujours. Il nous semble qu'il en devait fHre ainsi. Le moment approchait où l'oracle éternel de la vérité, la vérité même allait parler au monde; et dans la destruction de Préneste, donjon séculaire où le père du mensonge régnait comme au Capîtole, le chrétien attentif voit briller l'action divine qui avance d'un pas l'œuvre de la préparation évangélique.

Palestrine n'offrant d'autre intérêt que celui des souvenirs^ nous la quittâmes de fort bonne heure pour nous rendre à Subiaco. Subiaco ! quel charmant pèlerinage! comme tout y parle à l'imagination et au cœur ! quelle jouissance pour le voyageur français de trouver dans cette ; poétique solitude des religieux qui parlent sa langue comme il la parle lui-même, et qui, sans Favair jamais vu , le chérissent et le reçoivent comme des frères! Subiaco fut la première retraite de saint Benoît;

^ Gicer., dtIHvïnat., lib. ii.

- 6«BIAtiOi SOS

(m peut (tire qu'il y j«ta les bases de 0on immortel

iastitut) et depuis treixe siècles les fils du vénérable pa« trkrcbe gardent avec un religieux respect le berceaa chéri de leur nombreuse famille. Ils sont divisés en deux laonastères y celui de Saint-Benoit et celui de Sainte* Scolastique. Avec quel amour ils nous montrèrent lé Sacro SpecOy caverne mystérieuse où leur père vécut longtemps» comme Ignace à Manrèse» comme Moïse an désert > préparant avec Dieu les grands desseins qu'il devait exécuter I Une belle statue y représente le saint absorbé dans la méditation; à côté de lui est une cor^ beiUe^ souvenir de celle qu'employait saint Romain pouf passer à son mattre une frugale nourriture. Ailleurs voici le grand crucifix dans lequel est enchâssé celui que portait rillustre fondateur.

Au couvent de Sainte - Scolastique l'archéologue trouve les richesses dont les Bénédictins furent par-^ tout les créateurs ou les gardiens. C'est un cloître du dixième siècle^ un autre du treizième^ une sacristie du seizième; de précieux manuscrits avec enluminures ^ ainsi que les édition princeps des ouvrages imprimés à Subiaco, les premiers qui le furent en Italie. De la bibliothèque nous descendîmes à Téglise pour vénérer les saints martyrs Audax et Anatolie> dont les corps repo« sent sous le maître-autel. Des anges de la prière et des martyrs, veillant depuis tant de siècles dans cette soli-tude sanctifiée par la présence du patriarche des religieux en Occident, tout cela est un mystère de grAce, une harmonie providentielle dont le secret nous fut donné quelques pas plus loin : Néron et ses dignes successeurs avaient ici leur villa. Partout la souillure i puis ia purification y et la seconde toujours en raison directe ^e la première. Tivoli nous offrira bientôt le même ^ntraste.

SM LIS TBOfS KOIB.

En quittant Subiaco, un autre souvenir se présente au voyageur. Ici, comme aux marais Pontins, Pie YI s'est montré monarque intelligent et magnifique. La superbe é^^ise de Saint-André, les papeteries, les grandes forges et d'autres établissements d'utilité publique furent son ouvrage. Aussi un arc de triomphe en marbre, placé à rentrée de la ville, perpétue la mémoire du bienfaisant Pontife. Noble tribut de reconnaissance et d'amour, quel amer rapprochement tu insphres au voyageur français ! Saint martyr, oubliez Valence et sa citadelle; vicaire du Dieu qui embrassa tous les hommes dans son immense charité, priez pour le peuple fidèle qui vous éleva des monuments de gloire ; priez aussi pour le peuple aveuglé qui vous donna des fers.

Dans la pittoresque vallée qu'arrose l'Anio aux ondes limpides, court en serpentant la jolie route de Tivoli. Les chevaux romains vont vite , et bientôt nous aperçûmes Fantique Tibur : grotte des Sirènes, cascatelles, souvenirs d'Horace, souvenirs de Varus, souvenirs de Catulle, souvenirs de la Sibylle, souvenirs de Mécène, souvenirs de sainte Symphorose et denses sept fils, voilà de quoi intéresser Tartiste, l'archéologue et le chrétien. Malgré sa population de sept mille âmes, Tivoli ressemble plus à un village qu'à une ville ; les rues sont irrégulières, montueuses , les maisons, à quelques exceptions près, d'une médiocre apparence. Le grand Hôtel de la Reine eut l'honneur de nous donner l'hospitalité, et l'on ne devinerait pas quelle fut la première chose qui s'offrit à nos regards en montant l'escalier du premier étage. Sur un tronc fixé à la muraille, nous lûmes en très-bon français : Avmônespofur laPropagation de la fci dans les^eux mondes^ Avec une joie toute française, mêlée clfun ^ain d'orgueil^ national ^ chacun de

TIYOLI. 205

nous s'emptessa d'y déposer son apostolique offrande. L'œuvre de la Propagation de la, foi établie dans la cité de Mécène, de ^luste et d'Horace, n'est-ce pas un curieux monument du triomphe du christianisme?

Tivoli en offre bien d'autres. La cathédrale^ dédiée à saint Laurent, est bâtie sur les ruines du temple de Neptune, dont on voit encore la Cella et les portiques. Ce temple est célèbre dans les annales du martyre par des faits dont il est nécessaire de connaître lliistdre si l'on veut visiter avec intelligence et respect le lieu qui en fut le théâtre. Adrien venait d'achever les édifices de la somptueuse villa que nous visiterons dans quelques heures; suivant l'usage ils furent dédiés au milieu des pompes religieuses et des sacrifices. Le superstitieux vieillard voulut connaître la durée de ses superbes pa* lais, et les dieux consultés répondirent : «t Une veuve chrétienne retirée à Tibur nous ferme la bouche. Elle s'appelle Symphorose, elle est mère de sept fils: si elle nous offre de l'encens , nous répondrons. »

L'empereur se fait amener la noble matnxie, épouse et belle-sœur de Gétulius ' et d'Amatius, généraux de ses armées^ déjà martyrisés pour la foi. f^omesses, menaces, tout est employé pour la déterminer à un acte d'idolâtrie. Vains efforts ! Adrien^ la prenant alors par l'endroit le plus sensible, lui dit : a Sacrifiez aux dieux^ ou vous serez vous-même sacrifiée avec vos sept enfants ! — Serai-je assez heureuse pour être sacrifiée huit fois à mon Dieu ! — Ce n'est pas à ton Dieu, reprit l'empereur avec colère, c'est aux miens que tu seras sacrifiée. — Vos dieux ne peuvent mie recevoir en sacrifice; je ne suis pas une victime peureux, » Alors Adrien ordonna de la

* OuZottcus,

tt

206 LES Tftots Home.

o(Muir« devant le temple d'Hercule; de M tneurtrir tè visage à coups de poing, de la suspendre par les dieveux, et) après l'avoir crueliement twtlue de verges, de la précipiter dans TAnio. César, la haine t'aveugle^ et pome^ tant tuas raison : il fallait ()ue les eaox où se baignaient les coortisanes de Tibur fessent purifiées par te corps sanglant d'une chrétienne. Le lendemata l'empereur fiût planter sept poteaux autour du temple dPUereule i oo y attache les sept fils de f illustre matrone, et tous ^pirent dans des tortures dont la cruelle variété fait frémir \

Tel est le premier événement qui saMt le voyageur sur le seuil du temple : en voiei un second, dette terre que vous foulez a bu le sang d'un autre chrétien vraiment digne de son nom. Il s'appelait Gmeroius; et ce nom, qu'il avait illustré dans la carrière des armes, il Ta rendu immortel par sa mort. Depuis quinze siècles il triomphe an lieu même oà il a vaincu : son corps glo^ rieux repose sous Tautel , non loin de saint Quirinus, autre martyr de Tibur, et de lIHustre Symphorose, dont H était bien juste de conserver ici quelques reliques.

Delà cathédrale nous passâmes au temple de Yesta. Sur la pointe d'un rocher qui domine la grande cascade de l'Anio et donne sur une vallée profonde, s'élève un gracieux édifice, de forme circulaire, soutenu par dix colonnes de travertin délicatement cannelées et surmon-

VCes glorieux martyrs sont appelés dans l*hîstoîre les sept m^lhanaies, c'est-à-dire morts de mort violente. Enterrés par les chretieiis sur la voie Tifourtine, ils feront transpcfftés à Rouie par le pape ttienne » dans réalise de fiaint-Angs «t Pnckim^ où ils r^x)sent encore. Près de leur tombo nous avons la rinscription suivante : Hic reqviescvnt corpora sanciorvm mariyrvm Sym» phorosœ, riri svi ZoUd et filiorvm ejv$ a Slephano papa translata^

im cfoQd oc»roiebe fârtowée. Ses mufmUes tevéluM iutànewem^ni ekextémiiraBent de petit&fiolygoiiesfki tiilirf^iili«r$, »oa arûbUeoture irréproehaÛe^ fcoiil an** mmtm que cal édifiée ert de la meilleure époque. Mm (piette ftt4 m destiiiatioii? Les aavaoto ne sont paa d'ac-r oQid; l'opinion en fait un temple de Vesta. Quoi quil en si»t, il peut offrir au desnnateur le premier plan d'un charmant payaage.

Moins ineertaine est la science lorsqu'elle attribue à la Sibylle le petit temple voi»n du précédent. Il forme un carré long soutenu par quatre colonnes ioniques de front, et peut avoir trente pieds de longueur sur quinze de laiw geur. Bien que cet édi&^e, devenu l'église de Saint^eoiges, n'offre presque rien d'intéressant sous le rapport de l'art aotâquoy il est toutirfbis impossible d'y pénétrer sans se raïqkdkr le cél^re oritele attribué h la Sibylle. Perçant la nuit 'des àges^ l'ceil d'Âlbunea voit une grande lumière» et sa bouehe proclwne la gloire d?une jeune Vierge^ mère d'un Dieu^ né dans les dbamps de Bethléem :

Yi?ax if^ Û6«8 âadit hœc nûM numina fandî

CaraÙAe quo ganctam potui monstrare Pusi^lam»

Concipiet quœ Nazareis in finibus iUum

Quem sub carne Deum bethlemitica rura videbunt :

0 nimium felix cœlo dignissima mater,

QuaB tantam sacro lactabit ab ubere prolem * !

En descendant par le flanc occidental de la colline , (Ml arrive bientôt à la villa de Mécène. Étrange vicissitude I La magnifique demeure du favori d'Auguste est aujourd%ut une forge. Ses murs de marbre, aux com-

' Voyez Canisius, de Maria deipara VirginCy lib. ii, C. 7, p. 147.

208 tSS TBOIS EOIOS.

partiments dorësy soDt dégradés ou noircis parune fumée séculaire. Dans les alria où se promenaient les élégants sybarites de la cour impériale vont et viennent des ficnrgerons à demi nus ; et les salles brillantes où résmnaicDt les accords d'une musique voluptueuse ne répercutent plus que le bruit assourdissant de vingt marteaux qoi rebondissent surPenclume. Sous les larges portiques de la villa de Mécène passait la voie Valeria, et une ancienne inscription montre qu'elle formait une galerie couverte, à l'instar sans doute de nos passages parisiais. Continuant de la suivre jusqu'au bas de la montagne^ nous traversâmes le fleuve sur un petit 'pont en bois^ afin de gagner le coteau opposé et de jouir de la vue des cascatelles. On en compte huit^ en y comprenant la grande cascade. Dans leur chute d^une moyenne hauteur^ elles forment sept larges nappes dont la blancheur de lait tranche vivement sur le vert gazon de la colline et produit le plus gracieux coup d'onl. A mesure qu'on s'élève sur le coteau» on rencontre des ruines dont le nom même est perdu. Qui sait avec certitude où était la royale villa du chevalier romain Manlius Vopiscus^ si magnifiquement chantée par Stace '; celle de Catulle , le licencieux poëte; celle de Salluste, lerapace proconsul; celle d'Horace lui-même, qu'il avait cru immortaliser par ces vers :

Laudabunt alii daram Rbodon, aut Mytilenen, etc. '?

Plus heureuse est la villa de Quintilius Varus. Ërudit> cicérone, simple berger, tous savent en montrer la place et lesdébris. D'où lui vient ce privilège? Serait-ce que la

* Carmen ni.

' Od. VI, Ub. 1,

GROTTE DSS SIRÈlfBS. ^09

célébrité du msUieiir est jdus durable que celle de la gloire? Appelé du gouvernement de la Judée au oommandenient de Tannée romaine en Germanie, Varus se laiflsa surfNrendre par Ârminius, et perdit avec la vie les plus belles légions de Fempire. Varus^ qu'as-tu fait de mes légiontf Ce cri déchirant, qu'Auguste ne cessait de répéter à la nouvdie du désastre, semble retentir plus fort autour de la villa de Yarus et la protéger comme Tanathème protège un lieu funeste. Mais non; le véritable conservateur de ces ruines célèbres^ c'est le sanctuaire de IMarie qui les couvre de son oml»e. Leur nom, mêlé à celui de Tauguste Vierge, les rendra désormais immortelles : la villa de Varus s'appelle la MadonnaéM Quintigliolo. Nous y trouvâmes, prosterné devant Tantique image de Marie, un jeune pfttre dont le troupeau de chèvres blanches paissait aux environs sous la garde du chien fidèle. Ce spectacle inattendu nous rappela soudain la visite que M. de Chateaubriand avait faite à cette chapelle soUtaire , et nous associa délicieusement aux sentiments qu'il exprime.

Gomme lui, nous avions passé leTeverone sur le pont Lupo, pour rentrer à Tivoli par la porte Sabine ; comme lui, nous avions traversé le bois.de vieux oliviers; comme lui enfin , nous étions dans la petite chapelle blanche dédiéeà la Madonna Quintigliana. a C'était un dimanche,

dit Tillustre écrivain un seul homme, qui avait Tair

très-malheureux, était prosterné auprès d*un banc; il priait avec tant de ferveur qu'il ne leva pas même les yeux sur moi au bruit de mes pas. Je sentis ce que j'ai mille fois éprouvé en entrant dans une église, un certain apaisement des troubles du cœur, comme parlent nos vieilles bibles, et je ne sais quel dégoût de la terre. Je me mis à genoux à quelque distance de cet homme, et,

3I& . uBft Tii<»a Roaa.

inspîvé put le lieu ^ je prononçai cattâ lunèra : Dîm éà voyageur^ qoi avei voulu que le pèlerin vous i|4orât ê»m oet huoible aaiie bAti mv le& ruines du palais d'un gmiid de la terre 1 IMère de douleur^ qui aves établi v^^tue eulia de miséricorde dans rbéritage de eé Romain infbrtuaé, iQort loin de son pays daa$ les forêts de la Geroianiel nous ne sommes ioi que deux fidèles» pro^rnés au pied de votre autel solitaire. Accordez à cet inconnu, si pa*o* Condément humilié devant vos grandeurs, tout ce qu'il vous d€»[nande; faites que les prières de cet homme aer^ Yiant à leur tour à guérir mes infirmités, afin que «eg deux chrétiens qui sont étrangers Tun à Tautre, qui ncs se sont reneoQtrés qu'un instant dans la vie et qui vcoà se quitter pour ne plus se revoir ici-bas soieiri; .tout étonnés, en se ^trouvant au pied de votre tràne, àeu^ devoir mutuellement une partie de leur bonheur, par les miracles de la charité. »

Entre la villa de Varus et la porte Sabine on se trouve en face de là grotte des Sirènes et de la grande caseado de FÂnio. Le fleuve débouche d'un rocher percé naguère par les ordres de Grégoire XVI, et tombe avec fraeas dans un gouffre profond, d'où il ressort en éoumwt^ pour couler ensuite tranquillement dans la vallée. Uii monument âevé au Souverain Pontife consacre la reconnaissance des habitants pour ces utiles travaux, qui mettent la villoà Tabri des inondations. Afin de pouvoir dire^que nous n'avions rien oublié, nous fîmes, avant de quitter Tivoli, une excursion à la villa d'Ëste. Voir une maison, des jardins, des fontaines jadis magnifiques et aujourd'hui délabrés, se rappeler le cardinal Hippolyte d'Ëste, fondateur de la villa, et le Tasse, qui reçut ici une noble hospitalité , td est à peu près le seul avantage de cette visite.

Soê6s par ki pc^ie SainterCrâîx, nous iaigiàiMs )Hep« tôt la voie Tibuptine pour bms rendre à la viHa d'A« (frieB, située aw la ganehe, dans la campagne romaine. Je B0 m^frréterai point à déerit^ eeite gigantesque de* meure de l'un des maîtres du monde. Pour donner une idéede sa magniâcenoe^ û suffit de dire cfue la villa d'Adriea est plus grande que Pompéi : elle a sept nulles au moins de cireonférenee. De même quil avait pris If modèle de son tombeau sur les édifioes les plus remam quahles de la Grèee et de TËgypte^ Adrien voulut réunir dans sa ^lla les lieux et les monuments les plus «Mèhras^ dont ses continua voyages lui avûent dœiné oonnaifr sauce. On y trouvait ie Lyeée^ l^Aeadémie, le Prytanée^ le Pécile^ Canope et les temples de Sérapi^, la vallée de Tempéy les théâtres^ les principaux temples de la Giàoe et de rÉgypte, sans oublier les Enfers *•

Mais pour ^nbellir la demeure de leur maître^ Honsi^, Athènes, Corinthe, Alexandrie étaient devenues veuves de leurs artistes fameux ; TOrient et rOccident avaient fouillé toutes leurs mines d'or et d'argent» toutes leurs carrières de marbre, d'albâtre, de porphyre et de basalte. Vanité des hommes et de leurs projets ! au lieu d'être un séjour, de délices, ce lieu ne fut pour Adrien qu'un théâtre de souffrances. Il y trouva le germe de la maladie qui le conduisit au tombeau ; et Fonderait que tous ces n^onuments, représentant les différentes parties du monde, ne s'étaient donné rendez-vous que pour faire assister l'univers entier aux angoisses, aux (x>lères, aux rages sanguinaires du vieil empereur. De là partirent les fatales sentences qui conduisirent à la mort et sainte

* Etui nihil praetermitteret, efciam inferos finxit.— Sparfcian., in Adrian,

21 s LES TA0I8 B0IUS«

SymphoTOse avee ses sefi fils, et le vimilard Servianus^ la gloire de Tempire, et même rimpératrice Salmia *. Adrien lui-même, obligé de se dernier un successeur à l'empire, quitta promptement ce s^oor somptueux et s'en alla mourir à BaSa.

Telles étaient d'ailleurs les richesses accumulées dans cette villa qu'elles forment, malgré tout ce qui a été perdu, une partie considérable des musées dé Rome, et que le salon de Canope au Capitole est rempli presque exclusivement des statues égyptiennes et des objets appartenant au culte de Sérapis trouvés dans la demeure impériale. De ce chef-d'œuvre du luxe et de l'opulence colossale du midtre du monde que reste-t-il? A part les casernes des gardes prétoriennes, cenio camerelle, et les murs pantelants de je ne sais quels édifices, théâtres, thermes, palais, bibUothèques, portiques, tout n'est jdas qu'un amas informe de débris entassés pêle-mêle siir un sol acddenté, couvert de ronces et habité seulement par des lézards verts et d'autres reptiles. Au moment où nous parcourions ce vaste champ de ruines, un pauvre paysan le traversait en silence : il conduisait un âne chargé de longs roseaux, destinés à soutenir les ceps d'une vigne plantée dans lanaumachie impériale.

Regagnant la voie Tiburtine, nous nous arrêtâmes devant le mausolée de la famille PlatUia le temps nécessaire pour lire quelques inscriptions. Je citerai seulement celle de Tiberius Plautius Silvanus, compagnon de Claude dans la guerre Britannique. Pour la forme et les proportions ce tombeau ressemble beaucoup à celui de CsBcilia Metella. ^ngulière destinée des sépulcres romains! Ceux que je viens de nommer servirent de for-

* Spartian. , in Adrian,

PONTB MAmidLO. 213

teresse pendant les guerres civiles du moyen âge, et le mausolée d'Adrien est encore la citadelle de Rome.

Bientôt une forte odeur de soufre^ accompagnée d'exhalaisons très-désagréables> nous avertit du voisinage du pont de la Solfatarre. Dans un large canal coulent avec rapidité des eaux blanchâtres, mais limpides et azurées; de là le nom d'Albulœ, que leur avaient donné les anciens. Elles proviennent d'un lac profond tout imprégné de matières sulfureuses. Ce lac, aux Iles Flottantes, qu'on nous avait tant recommandé, ne vaut pas la peine d'être visité, sinon peut-être par les minéralogistes. Plus intéressant est le Ponte MammolOy sur lequel on traverse le Teverone avant de rentrer à Rome, Quatre grands souvenirs le rendent à jamais célèbre : le jeuneManliusy conquit le surnom glorieux de Torquatus dans un combat qui rappelle celui deDavidcontre'.Goliath;rimpératriceMam* mée le fit restaurer, Totiia le détruisit, Narsès le releva.

La nuit venait de nous surprendre, et le ciel fut bientôt parsemé d'étoiles. Nous nous primes à Fadmirer et à redire quelques-uns des psaumes où le royal Prophète décrit la magnificence du firmament. Je ne sais quel charme le silence et la solitude de la campagne romaine donnent à ces sublimes cantiques; toujours est-il que Pâme, à cette heure solennelle, au milieu de ce calme profond^ sent plus vivement la belle harmonie qui existe entre la ville étemelle et le silencieux désert qui l'entoure. Pour le chrétien Rome est un temple; et, avant d'entrer dans le temple, il est bon d'avoir à traverser un cimetière. Au milieu des tombeaux le bruit du monde s'éteint ; les illusions disparaissent ; de graves pensées les remplacent, et les pensées graves sont sœurs des pensées saintes, qui seules doivent pénétrer dans le temple : or, quel cimetière que la campagne romaine 1

iU tsm tBois Bon.

sa

Ëglise de la Madeleine. -- Saint Camille de i.elli8. — Téaèbres o U chapelle Sixtine. — Dîfficalté d'y assister. — Idée générale de l'office. — I^UilviM dé la chapelle. -* Chant des Piaoïaeset des LamentatioBs. — lUigerefe de Mai, de Bai , d'4l^l« — J«8eii|eo( de Mm" seigneur Wi^eman .

Aujourd'hui 23 mars, deux Français s'étaient donné rendez-vous sur la place Colonne : réunis à sept heures du matin, ils cheminaient ensemble vers Téglise de Sainte-Marie-Madeleine. Quel était le but de leur pèlerinage? Voir de près les lieux habités par un héros de la charité chrétienne , visiter la chambre où il mourut, vénérer les objets qui furent à son usage et puiser à son tombeau quelques-uns des sentiments qui l'animèrent. Ces deux Français étaient M. le V*^ W..... et moi. Ce héros est saint Camille de LelUs. Double prodige de miséricorde et de charité, ses œuvres sont un bienfait toujours subsistant. Fils d'un soldat et soldat luimême, Camille ne tarda pas à prendre lès habitudes peu régi]Hères des camps. Il devint joueur; mais joueur passionné. Licencié après la campagne de Tunis, en 1574, il n'avait rapporté du service militaire que son équipement ; il le mit en jeu : il joua d'abord son sabre , et il le perdit; son mousquet, il le perdit; sa giberne, il la perdit; sa capote, il la perdit; sa chemise, il la perdît*.

Dépouillé de tout, le nouveau prodigue rentra en luimême ; il se convertit et porta dans la pratique du bien, avec le dévouement sans bornes d*une grande âme , la franchise et la loyauté d'un soldat. Les pauvres de toute

c. 4, in.4«, 9iomt iW.

SAINT 6iE8lEL8 DB LtiLLIS. Si5

«tpèœ, Éoùé flHiioot les inalades fîireni son départemeat, les lasarets et Th^ital du Saint-Esprit , à Rome, son domicile. Pourquoi faiit-îl que le temps ne me per-^ mette pas de raconter une des journées si admirablement remfdies du saint homme? Tout ce que le père le plus dévoué^ je dis Dud> tout ce que la mère la plus tendre peut inventer pour soulager, pour consoler son enfant malade et Taider à sanctifier ses souffrances, Camille le faisait, et au delà, liblade lui-même et cassé par les ans , on le voyait debout tout le jour et une partie de la nuit, passant d'un lit à un autre, et ne comptant jamais avec lui-même tant qu'il y avait une douleur à calmer, une conscience à tranquilliser. C'est au point que les malades eux-mêmes, touchés de compassion pour ce vénérable vieillard, lui disaient : « Père, vous n'en pouvez plus; vous allez tomber, reposez- vous. » £t il leur répondait le sourire sur les lèvres : « Mes enfants , je suis votre serviteur; il faut que je fasse mon devoir» » Pour le seconder il fonda la Congrégation des Clercs ministres des infirmes. Cette admirable famille, animée de l'esprit de son chef, étonne encore aujour* d^hui le monde chrétien par son dévouement : un voeu spécial l'enchaîne au chevet des pestiférés.

Tel est l'homme dont nous allions vénérer le tombeau. Dans l'église de la Madeleine est une magnifique chapelle étincelante de marbres et de dorures : une châsse de iM^onze doré placée sous l'autel renferme le corps de saint Camille. Nous le trouvâmes entouré de nombreux fidèles, et on nous dit que le concours était habituellement le même. Le bon père qui nous accompagnait nous fit remarquer, dans la chapelle à droite, le crucifix miraculeux4}ui, détachant ses mains de la croix, adressa un jour au saint fondateur ces consolantes paroles :

2i6 LES TBois wans.

« De qaoi vous afflîgéz*vou8> homme pasiUanime? Ccmtiuuez votre aitreprise^ je serai votre appui; cette œuvre n'est pas la vôtre^ mais la mienne. i>

Entrés dans le couvent, nous arrivâmes à rextrémité d'un long corrïdor^ et devant nous s'ouvrit une petite porte en planches de sapin : nous étions dans la chambre du saint fondateur. Suivant l'usage d'Italie^ cette chaiiiln>e est aujourd'hui une chapelle ;. sur les parois latérales brillent deux longs tableaux d'une grande expression , représentant les derniers moments du saint; dans les gradins de l'autel on voit à travers des glaces bon nombre d'objets qui furent à son usage. Une petite croisée placée dans le fond éclaire d'un demi-jour ce vénérable sanctuaire : j'eus la consolation d'y célébrer la messe » que servit mon aimable compagnon de pèlerinage. Après une agréable visite au R. P. de Géramb^ qui habite ce couvent^ nous nous donnâmes rendez-vous sur la place Saint^Pierre.

A quatre heures du soir^ les Ténèbres de la chapelle Sixtine allaient ouvrir la suite non interrompue des grandes cérémonies qui font de la semaine Sainte y à Rome^ la semaine incomparable. Or^ en ce monde toute jouissance doit être achetée : celle que nous ambitionnions le fut à grand prix. Si j'ai bonne mémoire y on lit dans les Victoires et Conquêtei des Français qu'après la bataille de la Moskowa Napoléon disait à son armée ; a Soldats, lorsque vous rentrerez dans vos foyers; il vous suffira de dire : J'étais à cette grande bataille qui se donna sous les murs de Moscou pour qu'on réponde : Voilà un brave, jd

Nous n'avons pas eu l'honneur de faire la campagne de Russie en 1812; nous n'avons point combattu à la Moskowa; et pourtant chacun de nou$ a la prétei^tim

TÉNiBRES A LA GHAPSLLS SIXTINE. ^il

d'être appdé brave. Nous avons fait la campagne de Saint-Pierre en 1842; nous avons pris part à la grande mêlée qui eut lieu sous les murs du Vatican , et dont le résultat fut la prise d'assaut de la chapelle Sixtine. Leâ abords de la place étaient envahis par dix mille pers(mnes^ armées chacune de Tinébranlable résolution de pénétrer dans un local ^ capable de contenir six cents spectateurs au plus. Tandis que les soldats de l'empereur n'eurent à combattre que les Russes^ nous eûmes à lutter contre les enfants de la Germanie et d'Albion ' coalisés et contre les Suisses bardés de fer. Cependant nous réussîmes à occuper dans la chapelle chacun un pied carré. Au flot qui nous poussa l'honneur de notre entrée ; mais notre gloire^ à nous^ c'est d'avoir gardé la position pendant trois^ heures , cramponnés à une balustrade et obligés de nous défendre tout à la fois contre les bourrasques de la foule ennemie et contre la chaleur qui menaçait de nous suffoquer.

Mais qu'y a-t-il de si merveilleux dans ces Ténèbres que tout le monde veut y assister, au prix des plus pénibles efforts et même de dangers réels? Pour répondre, il faut être chrétien , se recueillir et mettre son âme en harmonie avec tout ce qai frappe les sens. Cette cérémonie retrace la grande épopée où Dieu et l'homme sont en lutte; cette chapelle est le sublime panorama où se déroulent les formidables mystères du passé, du présent et de l'avenir, du temps et de l'éternité ; cette assemblée , c'est l'univers représenté par ce qu'il a de plus auguste; ces chants sont tour à tour l'histoire pathétique des plus immenses bienfaits, le sombre tableau d'une ingratitude égale et l'élégie d'un Dieu mourant^ mourant sur une croix.

Voici d'abord le mot de Ténèbres qui rappelle et

218 LBS TROIS BOMB.

efttte nuit profonde qui enveloppa I9 oatuie Uttsqua U grande Yiotima expir» «ur le Calvaire et cea jours anciens où TÉglise persécutée fut contrainte de cacher ses mystères dans les entrailles de la terre ; ténèbres lugubres^ effrayantes , qui semblent répandues sur tout l'office 7 empreint de douleur et si justement caractérisé par cette belle expression italienne ; Uffizio di Mto e corne la represmtaziom dei fnnerali d$l Bâdeutore* Reproduisant toute la scène dans les chefs^'œuvre qui resplendissent à sa voûte et à ses murailles^ la chcq^^^e Sixtine montre aux regards le commencemaot , le milieu et la fin du drame* Partout Ja grande figure de THomme-Dieu^ lumière de toutes les ombres, réalité de toufes les figures ^ objet de tous les oracles, dernier mot de toutes choses. Levez les yeux -, le voici dans les prophètes et les patriarches de l'Ancien Testament, ainsi que dans les Sibylles, prophètes de la gentilité , que le pinceau de Michel -Ange a semés à la voûte du temple, c<Hnme là main de Dieu sema les étoiles au firmament. Â gauche le voici dans Moïse conducteur dlsraël; c'est encore Miebel-Ange qui Toffre aux regards. A droite le voici, devenu homme, recevant le baptême, puis, fondateur de l'Église, donnant à Pierre les clefs toutespuissantes qui ouvrent et ferment le ciel ; au Pérugin sont dues les plus belles pages de cette divine histoire. Or^ Midiel-Ange et Pérugin repr^enteht ici le génie de l'art à sa plus haute puissance, en personnifiant, le premier Técole Ombrienne, le second Técole Florentine, Celle-là, fidèle aux traditions catholiques, part de Cimabuë et de Giotto; elle grandit avec le B, Angelico de Fiesole, et, comme le flambeau prêt à s'éteindre,; elle brille de toute sa gloire dans la personne de Pérugin. Celle-ci, enthousiaste de la forme, emprunte le génie

PEINTUIOUi J»£ hA €HAf£LLE. 219

vigoureux da Buonarotti , et du premier bood s'élève à UQ6 hauleur qu^elle n'a jamais dépassée. Ainsi, par une octtDoideDce unique dans les annales de Tart^ les deux grandes écoles de peinture ont travaillé de oonœrt à écrire sur les murs de la chapelle Sixtine la grande épopée chrétienne. & donc la religion et son histoire sont le véritable objet de Tart; si dans la religion tout ce qu'il y a de plus élevé sont les mystères de l'Homme- Ueu^ comment ne pas sentir tout l'intérêt qu'inspire un sanctuaire où, par tant d'efforts réunis ^ le génie de l'art accomplit si puissamment sa divine mission?

Détadiez maintenant vos regards de la voûte ; sur les parties inférieures le drame se déroule , le dénoùment approche; et vous toad>ez sur le Golgotba! Le GoU ffÀioL, c'est Tautel surmonté de la grande croix enve-* loppée de crêpes funèbres. Mais si la mort de la Victime épuise le pouvoir des bourreaux^ la Victime elle-même n'en devient que plus vivante et plus forte. Son oeuvre exige qu'elle ressuscite; et le tableau placé derrière l'autel la représente sortant radieuse des ombres du sépulcre. Nous arrivons sur les confins du temps et de l'éternité : ici une dernière scène doit compléter toutes les autres. Le Dieu , traité en roi de théâtre et crucifié entre deux voleurls, doit reprendre un jour le rôle qui lui convient; ses bourreaux^ les nations ré-> voltées ou fidèles^ le monde entier^ cités à son tribunal^ doivent lui rendre compte de son sang et de sa mort. Et voilà que sur le fond de la chapelle se [détache la terrible fresque de Michel-Ange, le Jugement dernier.

Tout est consommé; depuis le jour où le monde sort du néant ji^squ'au jour oii le^ temps finit et l'éternité commence, le Verbe divin, le Rédempteur, l'alpha et l'oméga s'est montré sous le pinceau sublime de l'art

220 IKS TROIS EOMC.

chrétien^ rempliMant de ses mystérieuses actions toute la durée des âges. Sous cet immense horizon Vàme agrandie ne voit plus que lui^ lui partout > lui toujours ; et le cœur ému se sent disposé à de nouvelles émotions.

Elles lui arrivent nombreuses et puissantes du spectacle de rassemblée. Dans cette chapelle Sixtine, où depuis trois siècles se sont succédé toutes les gloires du génie 9 de la puissance et de la vertu ^ le pèlerin catholique se voit environné d'hommes illustres de FOrient et de l'Occident , ambassadeurs de la chrétienté qui viennent apporter en tribut à la grande vrctime la compassion et les larmes du monde entier. Autour de l'autel sont prosternés les conducteurs d'Israël. Ces vidllards aux cheveux blancs , dont l'attitude et le vêtement expriment la douleur, c'est le sénat de l'Église. A leur tète on distingue le chef de l'auguste assemblée. C'est le père des pères^ le représentant des siècles et des nations^ celui qui résume en sa personne sacrée tous les litres de gloire partagés par d'autres ^ et qui en ajoute de nouveaux que nul ne partage avec lui : Grand- Prêtre, Souverain PcHitife, Chef des évêques, Héritier des Apôtres, Abelparla primauté, Noé par le gouvernement, Abraham par le patriarcat, Meichisédech par le sacerdoce ^ Aaron par la dignité , Samuel par la prédiction , Pierre par la puissance, le Christ lui-même par l'onction sacrée *. C'est lui qui mène le deuil.

A peine a-t-il paru que le chant des grandes funérailles commence. Quelles paroles ! quelle poésie ! C'est le Prophète-Roi qui , dans sa langue inspirée, redit les humiliations et les souffrances du Dieu du Calvaire, son seigneur et son fils. C'est Jérémie ou plutôt c'est la

^ S. Bernard, JH Cm$ider, ad Eug, Pap.,lib. if, c, viii*

CHAUT DES PSAUKES. 2il

Victime elle-même qui^ empruntant la voix prophétique seule capable d'égaler les lamentations aux douleurs, raconte au ciel et à la terre et les complots] de ses ennemis, et riniquité de ses juges, et la cruauté de ses bourreaux^ et qui termine toutes ses plaintes par cette prière si pénétrante qu'elle amollirait une âme de bronze : Jérusalem, Jérusalem, converiere ad Dominum Deum imm. C'est Paul enfin , le plus éloquent interprète du christianisme, qui vient graver en traits de feu, sur la tombe de la Victime, la sublime épitaphe qui redit et sa royauté divine, et son sacerdoce immortel, et sa miraculeuse mission, résumé de toutes les figures, accomplissement de toutes les promesses, vérification littérale de toutes les prophéties antiques -, en sorte que dans les paroleâ de Thistorien , aussi bien que sous le pinceau de l'artiste , Jésus*Cbrist se montre l'alpha et l'omég»-, le commencement, le milieu et la fin de toutes choses. Que dire maintenant du rhythme , de l'accent , de l'air enfin sur lequel toute cette sublime poésie parvient à votre oreille?

Pour les psaumes, c'est le chant grégorien ; cela veut dire la mélodie antique dans toute la perfection de sa majestueuse simplicité , inimitable langage que la musique moderne n'a jamais pu parler. Il faut ajouter que nulle part ce chant n'est exécuté avec plus de précision qu'à la chapelle Sixtine et ne porte plus efficacement à la piété ceux qui l'entendent. Pour les Lamentations, c'est tour à tour le chant figuré d'Âllégri et le chaot grégorien. On pensera ce qu'on voudra de mon expression; mais je dirai qu'en enteiuiant les premières, surtout à certains passages, il me sembkit qu'une main me passait sur le cœur, dont elle déchirait les membranes. Reste le Miserere, digne par les paroles

et par le rhythme de terminer le lugubre et solennel office. Après Tantienne Traditur auiemy le Souverain Pontife quitte sa mitre blanche et vient se mettre à genoux sur un p^ie-Dieu, au pied de Tautel. Toute rassemblée se prosterne; puis, quand le premier mattre des cérémonies a donné le signal annonçant que le Saint-Père a fini de réciter le Pater, on commence le chant du Miserere, Les peintures de la chapdie , les chants^ les paroles, les cérémonies^ tout tend à fixer les sens et l'esprit sur la grande Victime du monde , à concentrer toutes les affections du cœur sur ses derniers moments en nous rendant témoins de ses angoisses et de sa mort. Maintenant que le crime est consommé^ et consommé par l'homme ingrat^ que reste- t-il? sinon que le père commun de tous les hommes, le représentant du genre] humain tombe à genoux, sliomilie avec tout ce qui Tentoure^ et de toutes ces âmes oppressées par la douleur il s'échappe un long gémissement , un cri prolongé de miséricorde. Tel est le sens du Miserere et la raison de la place qu'il occupe dans Toffice de Ténèbres.

Les plus grands maîtres se sont exercés à mettre, en musique ce psaume admirable. En 1533, Luigi Dentioe^ Napolitain , publia un Miserere qui fit oublier tous les autres. 11 régna sans rival jusqu'au commencement du dix-septième siècle, où il fut détrôné par celui d'AUégri^ qui tient encore le sceptre. Né à Ferme en 1587, Gregorio'AJlégri fut appelé à Rome par le pape Urbain VIII. Devenu membre de la chapelle Papale , il composa son Miserere, dont la musique se trouva si parfaite qm] le Souverain Pontife défendit sous des peines sévères de le copier. On assure cependant que Mozart le retint après l'avoir entendu deux fois seulement. En 1714,

MISERERE DB BAIMI, DE BAI, D'ALLÉGRI. %3

llioiiias Bai, le prenant pour modèle ^ varia le chant pour chaque verset et produisit un Miiêrere presque aussi beau y mais qui n'est toujours qu'une imitation. Enfin on en doit untrès*remarquable à Baini^ directeur de la chapelle Papale. On l'exécute le mercredi , en rés^vant celui de Bai pour le jeudi et d'Allégri pour le vendredi.

Afin de n'avoir pas à y revenir, je dirai ici l'impres^ sien produite sur moi par ces ^is compositions ditf^ rentes. A mon sens^ la musique doit être pour les paroles^ et non les paroles pour la musique , de même que Feupression doit être pour la pensée, et non la pensée pour Texpression. De plus, je crois que tous les grands sentiments de l'ftme et la douleur en particulier se tra^ duisent en accents d'une éneiigique simplicité^ peii variés dans leur cadence et finissant presque toujours par une désinence uniforme. En effets l'âme fortement impressionnée redit souvent la même chose , dans les mêmes termes et sur le même ton : c'est un fait d'expé-* rience dont le pauvre et le malade sont la preuve jouic nalière. D'après ce double principe, ou pour mieux dire d'après cette double disposition , je trouvai le Miserere de Baini un peu trop travaillé ; bien que les connaisseurs y trouvent de majestueux effets d'harmonie. La modulation^ qui change à chaque verset, laisse deviner Fart et rompt la sublime monotonie de la douleur. Exempt^ du moins en partie, des qualités que je viens de signaler, le Miserere de Bai va mieux au cœur. La phrase lente et sépulcrale se soutient la même jusqu'à la fin y sans éclater en son aigus ou brisés : c'est l'expression uniforme et solennelle d'un sentiment unique , et non pas un miroir mis en morceaux quf ne réfléchit que des détails brisés et sans ensemble.

324 LES T|U)IS ROio:.

Néanmoins quelle différence d'effet quand^ à genoux, dans ce demi-jour silencieux de laSixtine^ le pèlerin, fermant tous ses sens excepté celui de Touïe^ s'abandonne aux accords uniformes et toujours dirigés au même but du Miserere d'Allégri I Interprète de tous ceux qui ont eu le bonheur d'entendre cette œuvre inmiortelle, M<hiseigneur Weismann rendra lui-même nos impressions; elles ne peuvent que gagner en empruntant le langage d'un connaisseur si distingué.

« La mélodie d'AUégri, dit le docte prélat, n'est qu'un chant doublement varié, les versets étant alternative* ment à quatre et à cinq parties, jusqu'à ce qu'au final les neuf voix se réunissent en une seule harmonie. La note écrite est simple et sans ornements; mais la tradition, soutenue par la longue expérience d'un goût épuré, a consacré des embellissements qui n'ont pas encore été écrits Qu publiés.

a Le verset commence par un bel ensemble, d'un ca* ractère particulier, avec un léger crescendo vers la médiante; les voix se séparent graduellement pour pré« parer la terminaison. Alors elles semblent former entre elles un riche tissu de combinaisons harmonieuses, jusqu'à ce que toutes, par des modulations successives, soient ramenées à l'accord parfait sur une cadence suspendue. Dans la seconde partie du verset, c'est un ao* cord différent et plus riche, après lequel toutes les parties se divisent avec plus de grâce encore qu'auparavant : on dirait des cordes d'argent se démêlant d'elles-mêmes et se réunissant autour de la magnifique et prof(»ide basse, qui, pendant toutes leurs modulations, s'est à peine départie de sa grave dignité; et là complètent la plus sublime harmonie en éclatant dans un crescendo final qui n'a pas de nom sur la terre.

MESSE A LA CHAPELLE SIXTINE. 2âô

« Après que tous les versets sont ainsi venus, les uns après les autres, ajouter à l'impression produite dès les premiers accords, et sans qu'aucun artifice, aucun embellissement ait pu distraire de la pensée dominante; quand la réunion des deux chœurs^ s'est opérée dans ce final si énergique et si harmonieux, et que le récitatif de la prière : « Daignez, Seigneur, prendre pitié de votre famille, » s'élève à travers les derniers accents à peine éteints de cette composition entraînante, Tâme demeure sous Tempire des sentiments les plus tendres, presque dégoûté^ des vains bruits de la terre et aspirant au séjour de la vraie et parfaite harmonie '. »

Je n'ai fait que bégayer en voulant raconter la beauté et la puissance de cet office de la Semaine Sainte ; j'espère du aïoins en avoir dit assez pour faire naître le désir de l'entendre et de l'apprécier.

Messe à la chapelle SixUne. ~ Offertoire de Palestrina. — Procession à la chapelle PaoUae.— Lavemeal des pieds. — Table de la Cène. — Fonctions du grand Pénitencier* — Ténèbres. — Lavement de Tantel à Saint-Pierre. — Reposoirs. — Sermon de la passion à Saint-Ândré délia ralle.

Dans l^univers catholique, le Jeudi Saint rappelle les plus touchants souvenirs; mais à Rome il les redit d'une manière plus saisissante et plus complète. Afin de représenter Notre-Seigneur, qui dans la dernière cène fut Tunique et premier prêtre, l'évéque ou le curé seul célèbre la messe dans chaque paroisse : les autres prêtres

Cérém. delà Semaine Sainte, p. 119*

s'en abstiennent en signe de deuil. Comme Nôtre-Seigneur se donna lui-même en nourriture à ses disciples, le pasteur le donne à ses ouailles, plus nombreuses à la Table sainte ce jour-là que les autres. C'est le cardinal-doyen qui célèbre la messe devant le Saint-Père, à la chapelle Sixtine. Précédé de la croix et du cortège ordinaire, revêtu de la chape d'argent et de la mitre d'or, le Souverain Pontife vint se placer sur son trône, et reçut l'obédience du Sacré Collège. A l'offertoire, on chanta le célèbre motet Fratres, ego enim. La consécration finie, deux maîtres des cérémonies commencèrent la distribution des cierges pour la procession au sépulcre. Ils furent portés par les chapelains ordinaires aux cardinaux, patriarches, évêques, abbés mitres, prélats, protonotaîres et généraux d'ordre. Vers la fin de la messe, le cardinal célébrant mit l'hostie des Présanetifiés dans un calice^ appelé le Calice du sépulcre. Ce calice est en cristal de roche, monté sur un veraittl émaillé ; on y voit Notre- Seigneur avec les douze Apôtres : deux cercles de pierres précieuses entourent la eoiipe et le pied. La vue de ce superbe vaisseau nous rappelail douloureusement qu'il avait été enlevé sous la domination française; mais, ayant été retrouvé plus tard, il fut rendu à sa première destination.

Bientôt le Sacré Collège revêt les ornements sacrés de couleur blanche, et le Souverain Pontife, descendant du trône, vient sa placer devant l'autel, où il reçoit le calice du sépulcre. La proces»on se met en marche, et traverse la salle Royale. Ce superbe vestibule de la chapelle Six-* tine est illuminé par douze cornes d'abcNadancei d'où sortent une multitude de bougies. Pendant la procession un dais magnifique soutenu par des évêques est étendu au-dessus du Souverain Pontife, qui porte le Saint-Sacre-

LATBMBNT DES PIEDS. 227

ment; tous les cardinaux marchent tête nue, portant d'une main leur cierge allumé et de Tautre la mitre renfermant leurcalotte'rouge : le chœiur chante le Pange, lingua. Au moment où le Saint-Père franchit le seuil de là chapelle Pauline, on entonne le Verbum caro. Arrivée au pied de l'autel , Sa Sainteté remet le Saint Sacrement au prélat sacristain, qui le dépose dans l'urne du sépulcre, ïl en ferme la porte avec une clef qui est confiée au cardinal grand-pénitencier, appelé à officier le lendemain. Je ne parle pas de la bénédiction papale qui suit la procession , elle viendra le jour de Pâques. Lorsque la foule nous le permit, nous visitâmes la chapelle Pauline,|dont Pillumination avait cette magnificence et ce goût exquis qu'on ne trouve guère qu'en Italie.

A ce double souvenir de l'institution de la sainte Eucharistie et de la mort du Seigneur succède la représentation des deux actes d'humilité sublime par lesquels il couronna sa vie. Accompagné de toute sa cour, le Saint-Père se rend au Vatican dans la chapelle des saints Procès etMartinîen : ici a lieu la cérémonie du Mandatum ou lavement des pieds. Le trône pontifical est placé dans une enceinte circulaire sur une estrade élevée , entre les deux colonnes de l'autel. Au fond se dessine une belle tapisserie représentant h Providence assise sur le globe du monde, entre la Justice et la Charité; dans . la partie inférieure on voit deux lions soutenant les étendards de V Église, Derrière est fixée au mur la magnifique tapisserie de la Cène , travaillée à Thospice de Saint-Michel, d'après la fresque de Léonard de Vinci. A gauche du trône de riches crédences portent les aiguières, les bassins, les fleurs, les linges et autres objets nécessaires à la cérémonie : sur la droite règne une longue estrade où sont assis les Apôtres.

228 LES TROIS AOME.

On donne ce nom à treize prêtres auxquels le Saint- Père lave les pieds. Pourquoi le nombre treize^ et non pas douze? Suivant le docte Famelli^ c'est pour représenter les douze Apôtres et Marie, sœur de Lazare^ ver^ sant un baume précieux sur les pieds de Notre-Seigneur*; d'autres ont cru que c'était un souvenir de! TAnge qui vint se joindre aux douze pauvres nourris chaque jour par saint Grégoire le Grand dans sa résidenc^e du mont Cœlius. Quoi qu'il en soit, en vertu d'une concession pontificale, le choix des Apôtres appartient : au cardinal carmelingue^ qui en nomme un ; au cardinal secrétaire d'État, un^ au cardinal préfet de la Propagande^ deux^ au cardinal protecteur des Arméniens, un; à l'ambassadeur de France, un; d'Autriche, un; d'Espagne, un; de Portugal^ un; au majordonne^ trois; au capitaine des Suisses, un.

Les Apôtres, vêtus à l'antique, portent une longue robe de fine laine blanche, une tunique avec une ceinture de ruban de soie, une cape blanche à capuchon, attachée sur la poitrine avec deux petits crochets; autour du cou une espèce de fraise piissée; sur la tête un bonnet élevé, de forme conique, orné d'un gland, le tout en laine blanche, à l'exception des parements et autres garnitures, qui sont de soie blanche : ils sont chaussés de souliers en cuir blanc. Lorsque le Souverain Pontife est assis sur son trône, le premier cardinal diacre chante l'Évangile : Ante diem festum Paschœ; puis les chantres entonnent l'antienne Mandatum. Alors le Pape se lève et dépose la chape; mais il conserve l'amict, l'aube^ le cordon, l'étole violette, le formai et la mitre lamée d'argent. Le cardinal-diacre le ceint d*un grémial de lin blanc, garni de dentelles; et le vicaire de Jésus-Christ^ précéclé des massiers, du sous-garde-robe ^ du premier

maître des cérémonies et des deux cardinaux-diacres , se rend sur Testrade des Apôtres pour y renouveler l'exemple de son divin Maître.

A l'approche du Pontife, l'étuviste apostolique^ en habit noir, met à nu le pied droit de chaque Apôtre. Un sous-diacre, en tunique blanche et sans manipule^ se tient à la droite du Pape et soutient le pied des pèlerins^ tandis que le Pontife le lave avec l'eau versée par un bussolanie et qui retombe dans un bassin de vermeil. Le pape le frotte légèrement , Tessuie avec un linge, le baise et s'incline. Deux btissolanti, en chape rouge, suivent le Saint-Père, portant deux bassins d'argent, dont l'un contient les linges destinés à essuyer les pieds des Apôtres et l'autre treize bouquets de fleurs naturelles* Après le lavement des pieds, chaque Apôtre reçoit de la main du Pape une serviette et un bouquet de fleurs; et de la main du prélat trésorier, en chape, deux médailles, l'une d'or et l'autre d'argent. Elles ont le diamètre d'un demi-écu romain, et présentent d'un côté l'effigie et le nom du pape régnant, et l'année de son pontificat; de l'autre côté on voit Notre- Seigneur lavant les pieds à saint Pierre, et au-dessous on lit l'inscription suivante : Ego Dominus et magister exemplum dedi vobis. Ces médailles sont renfermées dans une bourse do damas cramoisi à galons d'or '.

Pendant cette cérémonie, oii Ton .voit le Vicaire de Jésus-Christ, l'auguste chef de la chrétienté, s'humilier et s'abaisser treize fois devant le pauvre et le pèlerin, et se faire réellement en ce jour le serviteur des serviteurs, nous nous disions ànous-méme : Si un vieux Romain, si undesCésars revenait sur la terre et qu'il contemplât dans

' Voyez Chapelles papaliSy p. 268.

230 ifiS TROIS HOME.

la grande Rome^ sur les ruines mêmes du palais impérial un semblable spectacle ^ quel serait son étonnement? Lui qui ne voyait dans lés pauvres que des êtres méprisables^ où en serait-il en voyant les monarques à leurs pieds? Magnifique puissance du catholicisme y qui dans une seule de ses cérémonies rétablit la véritable notion du pouvoir et montre à toutes les générations qu'entre le paganisme et nous l'Évangile a placé l'infini !

Encore un peu, et ce grave enseignement allait être complété. Dans la grande salle située au-dessus du péristyle de Saint-Pierre est dressée la table des Apôtres : avec une peine incroyable nous parvînmes à y pénétrer. La table apostolique s'élève sur une estrade séparée du public par une barrière; elle est longue, élégamment ornée de linges plissés, de vases de fleurs, de diverses pièces d'orfèvrerie et de treize statuettes en vermeil représentant Notre-Seigneur et les douze Apôtres. De distance en distance on voit disposés avec symétrie des vases dorés, chargés de fruits et de sucreries. A la place de chaque Apôtre est un couvert en argent avec deux petits pains. Les Apôtres eux-mêmes se tenaient debout, derri^ la table, attendant l'arrivée du Souverain Pontife. Précédé de la chambre et des prélats en mantellone VIOLET, lé Saint-Père parut, et tous les Apôtres fléchirent le genou : Sa Sainteté portait la soutane blanche et la mosette rouge, bordée d'hermine. Le maître de chambre lui mit un tablier de fin lin, bordé de dentelles, et lui présenta le bassm d'argent; après quoi les pèlerins vinrent successivement devant le Pape, qui leur donna à,laver : puis, retournés à leur place, ils attendirent, pour s'asseoir, que le Saint-Père eût béni la table. Après le BenecUcitey un chapelain commençala lecture. Aussitôt on vit s'avancer du îoaé de la salle des évoques et des

FONCTIONS BtJ GftANB PÉNITENCIER. 331

pféiats apportant sur des serviettes des plats qu'Us remirent au Sainl^Père en fléchissant le genou. Le Saint- Père les recevait de leurs mains et les présentait aux ApMres, à qui If versa plusieurs fois du vin et de l'eau. Pendant le repas, je voyais ce bon Saint-Père passer et repasser sur Testrade^ au-devant de la table^ veillant à ce que rien ne manquât. Il était très-ému, des larmes coulaient de ses yeux ; pour les essuyer il tira de sa poche un pauvre mouchoir de coton en quadrille^ et c'était le Pape ! ! Au moment du départ^ le Saint^Père se lava les mains^ bénit les Apôtres et se retira. La desserte de la table ainsi que l'habit dont ils sont vêtus appartient aux Apôtres.

Voilà une de ces scènes qu'il est impossible de jamais ooblier. Abraham et les patriarches^ le Fils de Dieu et la primitive Église ont passé sous vos yeux. Ce qu'il fut^ ce qirïl est^ ce qu'il sera toujours, le christianisme vient de vous le nK)ntrer en action. La puissance devenue une ehai^e^ la grandeur devenue la servante de la faiblesse , Tamour à la place de Pautorité^ le dévouement succé" dant à Tégolsme, le pauvre et le petit réhabilité^ la fraternité de tous les hommes sans distniction de race^ de dignité^ de naissance^ en un mot la miraculeiise révolution opérée dans les idées et les moeurs du genre humain par le christianisme, tout est là ! Quel livre fut jamais aussi éloquent qu'une pareille cérémonie!

Dans raprès-midi , le grand pénitencier se rend à Saint-Pierre pour y exercer les fonctions de sa charge : nous l'y suivîmes. Il fut reçu par les pénitenciers nationaux et par les chanoines. Après avoir adoré le Saint Sacrement au sépulcre de la basilique, il s'assit sur l'estrade élevée à côté d'un pilier de la coupole^ entendit

233 UBS TROIS EOMS*

les confessions et accorda les indulgences, suivant Fan« tique usage dont j'ai donné rexplication.

De la basilique nous rentrâmes à la chapelle Sixtine pour assister aux ténèbres du lendemain. Quel spectacle de deuil et de tristesse! Toute la chapelle dépouillée de ses tentures et de ses ornements ; le trâne du Tpape sans dossier; les bancs des cardinaux sans ta|Ms , la tribune des princes veuve de ses velours cra^ moisis à franges d'or ; le pavé de la chapelle privé de son large tapis vert; l'autel dégarni de nappes; le ta« bleau du retable couvert d'un voile violet et la crûx d'un voile noir; six cierges de cire jaune illuminant toute cette scène et confondant leur clarté douteuse avec les cierges de même nature placés sur le chandelier triangulaire à côté de l'autel. Le Saint-Père porte un grand manteau de serge rouge à capuchon et la mitre de toile d'argent , le Sacré Collège la chape viol^te^ les hallebardiers et massiers les hallebardes et masses renversées. Quand^ au milieu de ce lugubre appareil et de ce morne spectacle ^ la voix des chantres fait retentir à vos oreilles les Lameotaticms de Jérémie ou le Miserere, il est impossible de se défendre d'un saisissement profond et universel. Vous êtes à un enterrement^ et quel enterrement^ grand Dieu I

L'impression se fortifie et se complète lorsqu'après les Ténèbres on retourne à Saint-Pierre pour le lavement de l'autel. Cette cérémonie s'accomplit par le chapitre, au milieu d'une pompe lugubre et au chant de l'antienne IHvisenmt vestimenia mea^ a Ils ont partagé mes vêtements; o et du Psaume Deu^, Deus meus, quare me dereliqtUsti ? a Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? » Et il semble entendre la grande Victime répétant encore , du sein de ces autels

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