‹ Les trois RomeChapitre 28 sur 75 · TÉNÈBRES · texte numérisé non relu

TÉNÈBRES

léem ce tribut lui fut payé sous les yeux de Joseph et de Marie par les monarques de l'Orient; à Rome^ il lui est offert en présence des princes et des ambassadeurs des nations civilisées par le roi de la Ville éternelle^ chef auguste de toute la chrétienté.

L'office terminé , on exposa sur l'autel une portion considérable de la vraie croix ^ elle y resta jusqu'après les ténèbres : Rome veut que le souvenir de la grande Victime remplisse même les instants de la journée laissés libres par les cérémonies publiques.

A vingt et une heures et demie d'Italie, nous entrions à la chapelle Sixtine pour assister aux ténèbres. Tout l'office est une longue et sublime élégie : l'Église est une épouse éplorée qui pleure sur un tombeau. Toutefois elle ne pleure pas comme ceux qui sont sans espérance : sa douleur est calme , et de son cœur navré s'échappent de loin en loin quelques accents d'ineffable consolation. Pour elle comme pour le royal Prophète dont elle emprunte la voix, la mort et la résurrection de la grande Victime se touchent et se confondent. De là un double sentiment de tristesse et de joie qui domine l'office et met tour à tour en jeu les deux ressorts de l'âme chrétienne, la nature et la foi. Sous ce point de vue, les ténèbres chantées le Vendredi Saint me paraissent plus dramatiques encore que celles de la veille. Le Miserere d'Allégri termine l'office, et, pour un instant , l'Église s'abîme de nouveau dans son immense douleur»

Ce sentiment dont vous-même ne pouvez vous défendre est une préparation à la cérémonie qui va suivre. Toute l'assistance , silencieuse et recueillie , se rendît dans la basilique de Saint-Pierre. Les grenadiers de la milice urbaine formaient la haie dans la grande nef; en tête du cortège s'avançait lentement la croix papale^

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domioant tous les fronts indicés; venaient ensuite la famille pontificale et la maison d'honneur. Elles étaient suivies de la garde suisse et de la garde noble y formant Tescorte du Saint-Père et du Sacré Collège. Arrivé à la confession^ le Souverain Pontife se mit à genoux et récita les oraisons d*usage. Les cardinaux et les évéques paiement prosternés les récitèrent à leur tour. Élevez maintenant vos regards vers la coupole, et fixez-les sur la grande tribune de Sainte- Véronique^ dont la balustrade est garnie de girandoles chargées de torches allumées. Au milieu de ces resplendissantes lumières apparaissent deux chanoines du Vatican qui nK)ntrent en silence la sainte Face, la lance, une portion de la vraie croix et autres reliques majeures, précieux monument de la Passion de Notre-Seigneur et de notre heureuse rédemption. Et tout le peuple ainsi que les diverses confréries de la ville solennellement assemblés adorent dans le silence, prient, demandent miséricorde.

C'est ainsi que la capitale du monde chrétien réveille, au jour anniversaire du déicide, d'ineffables sentiments de componction et d'amour, et qu'elle expie chaque année, dans le premier temple de l'univers, les dérisions sacrilèges du Golgotha. L'adoration finie, le Saint-Père se lève seul , laissant toute l'assistance prosternée; et^ précédé de la croix, portée par un auditeur de Rote , il sort de la basilique pour rentrer au Vatican , où l'ac* compagnent les gardes nobles ayant leurs torches allumées. Tel est le profond respect qui environne ces reliques précieuses qu'à part les jours d'ostension publique nul ne peut les vénérer sans un induit spécial du Souverain Pontife.

Pandant que tout cela se passait à Saint-Pierre , les autres églises de Rome redisaient aux nombreux fidèles

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les douIeurB de iHomioa-Diâu, Au Ge»i$, à Sainte* Marie in TrasUvere, à Saiate-Marie du Suffrage^ M Pianto, à Saint-Laurent et ailleurs encore on faisait les trois heures d'agonie. En sortant de tous ces sanc* tuaires, la foule attendrie se portait au Colisée, au Garavita et au cimetière de 6aint*François de Paule Qi Monti, pour y faire le Chemin de la Croix, c'est-à-< dire pour couvrir de ses baisers et arroser de ses larmes la voie douloureuse que le Sauveur arrosa lui-môme de son sang. Mais à côté du roi des martyrs est Marie ^ la mère de la grande Victime et reine elle-même des mar* tyis : la piété romaine ne saurait l'oublier. Si^ après la chute du jour, vous entrez dans les églises de Sainte^ Lu(ûe aile Botieghe oscure, de Saint-Marcel au Corso, des saints Vincent et Anastase, près de la fontaine Trevi, vous trouvez tout un peuple faisant l'heure de Marie désolée. Enfin , pour que rien ne manque à la catholicité de la douleur, vers les trois heures du soir, l'Église grecque célèbre à Saint- Athanase , suivant son rit particulier, les funérailles du Sauveur; et pendant une partie de la nuit l'Académie des Arcades redit en vers et en prose le plus grand, le plus lugubre, le plus heureux événement qui puisse être inscrit dans les annales du monde.

Au retour de rassemblée , noua visitâmes les boutiques des charcutiers de la ville, notaoounent près de k Rotonde. Tous ces magasins sont diq>06és avec un goùi parfait et illuminés intérieurement par des centaines de lampions aux diverses couleurs. Des fleurs, des guirlandes de feuillage, des bandes de papier d'or et d'argent ornent les jambons, les saucisses et autres pièces de charcuterie étagées avec art. Dans le fond apparaît toujours une madona, ou quelque mystère de

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Noire-Seigneur^ sur un transparent du meilleur effet. D'où vient un pareil usage? Les charcutiers se réjouissent de la fin de l'abstinence et célèbrent par ces innocentes démonstrations le retour de leur commerce. Quelle variété la religiop répand dans la vie d'un peuple dirétienî De temps en temps, nous rencontrions les patrouilles portant, comme tous les régiments de la garnison, le fusil renversé en signe de grand deuil. A Naples se conserve un autre usage. Pendant les derniers jours de la Semaine Sainte nul ne peut se servir de voitures : le roi et la famille royale marchent à pied et sans pompe extérieure , à l'égal de leurs sujets. Salutaires habitudes de foi dont on comprend tout le prix lorsqu'on rentre dans un pays où elles n'existent plus.

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ChafMslle Sixtioe.— Chant de VMxtuUet, des Prophéties et des Litanies Bolenoelles. — Messe du pape Marcel. — Biographie de Patestrina. -^ Chant da Gloria in Excelsù, — V Alléluia, — Visite au tombeau de Palestrina. — Aspect de Rome. — Messe arménienne. ~ Couronnement de la sainte Vierge. — La Trinité des Pèlerins. - Le Colisée ao clair de la lune.

Pendant toute la Semaine Sainte le poste du voyageur est à la chapelle Sixtine : aujourd'hui la messe du pape - Marcel nous y rappela de bonne heure. Dans l'histoire de l'art, cette messe est un événement; je le raconterai bientôt ainsi que l'intéressante biographie de Palestrina, autour de l'immortelle composition. La chapelle avait repris quelques-uns de ses ornements; le pavé et les sièges du Sacré Collège étaient recouverts de leurs tapis; l'antel et le trdne restaient encore tendus de violet. Xià Saint-Père en chape rouge^ en mitre l{imée d'or ^(

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les cardinaux en chape violette étaient à leurs places. Gomme dans toutes les églises catholiques, l'office commença par la bénédiction du feu nouveau et du cierge Pascal. A VExiuUet tout le monde se leva comme pour l'Évangile, et nous entendîmes sinon la musique des anges célébrant la résurrection du Sauveur, du moins le plus beau récitatif qui, au jugement des connaisseurs, puisse réjouir sur la terre Toreille de Thomme. Pour mon compte j'aurais voulu que YExsultet durât toute la journée.

A ses dernières mélodies succéda le chant tour à tour grave et mélancolique des Prophéties et des Litanies so* lennelles; ainsi toute l'antiquité repasse sous vos yeux, et vous vous croyez transporté dans ces nuits brillantes où l'Église primitive conduisait aux fonts sacrés ses nombreux essaims de catéchumènes vêtus de blanc , et appelait sur tous ces candidats du ciel la protection des glorieux habitants de la bienheureuse Jérusalem. Le baptême est accompli ; et l'heureuse Mère, qui vient de donner à son divin Époux un peuple d'enfants, tressaille d'allégresse. En ce moment le Souverain Pontife prend le pluvial blanc, les cardinaux la chape rouge; on allume les cierges de la balustrade et ceux de l'autel, placés sur six chanceliers de vermeil. Arrivé au pied de l'autel, le Saint-Père dépose la mitre et commence le Psaume /«dica me^ récite la confession et monte à son trône, où il reçoit l'obédience du Sacré Collège. Un cai'dinal-prêtre va célébrer la messe ; mais avant de le suivre à l'autel je dois dégager ma parole et raconter l'histoire de Palestrina*.

* Les détails suivants sont empruntés à Monseigneur Weisman, je ne fais que le traduire en l'abrégeant.

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Dans le cours du seiEième siècle, la nuisiqua religieuse était tombée dans un tel état de corruption que le 8ou* verain Pontife avait résolu de la bannir de sa cbapeUe. C'est alors quesui^t le génie de Palestrina, purcoomie si les Anges lui avaient inspiré son harnoonie et capable de reculer è ses dernières limites la perfection de Tart musical. Giovanni Perluigi, appelé Paîestrina du nom de sa ville natale, avait reçu le jour en 1524 de parents pauvres; son talent ne tarda pas à le faire remarquer^ et il entra comme enfant de chœur au service de la cha« pelle de quelque église. Les succès qu'il obtint aur ce modeste théâtre révélèrent son génie, et à vingt^aepl ans il fut nommé directeur de la musique dans la chapelle Giulia au Vatican, puis musicien de la obapeile Papale, enfin directeur de la musique de la basilique de Latraa* C'est en 1560 qu'il composa ses célèbres Improperia ainsi que le TrisagUm qui s'y mêle comme im refraîo. L'impression produite par cette composition simple et sublime fut telle que. Tannée suivante, le pape Pie IV pria Paîestrina d'en laisser prendre une copie pour sa chapelle, où depuis on l'a exécutée tous les ans le jour du Vendredi Saint. Les Improperia sont vraiment le triomphe de la nature sur l'art^ et seul un grand génie a pu concevoir que les |dus simples combinaisons dussent produire un effet admirable. Le docteur Bumet appelle Paîestrina «THomère de l'ancienne musique; b et nulle composition peut-être {dus que celle-ci ne lui a mérité ce titre. Mais sa gloire ne devait point s'arrôter là : on peut rappeler encore le sauveur de la musique.

Le Concile de Trente avait sagement décrété Tabolition de toute musique lascive et profane dans les églises. En 1564, le pape Pie IV nomma une Congrégation de cardinaux chargée de pourvoir à reaéoulioa des décrets

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dit Concile. Parmi les illustres mandataires se trouvait saint Charles Borromée^ homme de goût comme tous les vrais saints. Il connaissait Thabileté de Palestrina, alors attaché à la chapelle de Sainte-Marie-Majeure. L'érainent et modeste compositeur fut mandé le 10 janvier 1565; la Congrégation le pria d'écrire une messe dans laquelle le thème n'eût aucun rapport avec les airs profanes et où les paroles pussent être distinctement entendues. On ne lui cacha pas que du succès de cette épreuve dépendait le sort de la musique d'église : s'il échouait, elle devait être pour toujours bannie comme profane de la maison de Dieu.

On se figure aisément l'inquiétude et aussi le noble orgueil d'un génie pareil quand, mesurant la responsabilité dont ilétMtchargé; 11 vit qu'à ses seuls efforts étaient attachées les destinées de sa science favorite^ mais il ne recida point. En trois mois il présenta trois nouvelles messes : les deux premières furent grande ment admirées; la troisième décida la cause. Le 99 juin 1M5 OQ exécuta devant le Saint-Père^ à la chapelle Sixtîne, la messe victorieuse. Au milieu du ravissement universel^ le Pape s'écria : o Tels durent être les accents que l'apôtre Jean a entendus d^is la Jérusalem céleste et qu'un autre Jean a renouvelés dans celle de laterre^. b

té&e est la magnifique composition que nous allions entendre. Ëlleestà rix voix, ayant deux basses et deux ténors. D'un oâié^ Paleslrina voulait éviter tout air pro^

' JLe tiiare qu'elle porte û» Miiêa pvpm MarcéOi ne lui fut dûnné qu'à répoque de m publicaiicm • £aite jii la prière de Philippe 11 * roi d'Eepegne » sous le pontificat du pape Marcel . — Le Samedi Saint est le seul jour de Tannée où on Texécute.

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faoe^ de l'autre^ donner à chaque partie une allure variée, afin que chacune^ de temps en temps, pût se reposer. Il résolut le problème en adoptant le mode dont je viens de parler. Cet heureux expédient eut un autre avantage ; il assura un fondement magnifique à l'harmonie par la stabiUté de ses parties basses et moyennes, tandis que le contraltoet le soprano pouvaient chanter alternativement. Ajoutez que la musique est riche ^ harmonieuse, imposante et surtout essentiellement morale, comme le doit être la musique d'église; ajoutez enc<»'e que dans cette messe il n'y a pas de remplissage ; chaque partie est une partie réelle aussi importante que les autres, aussi pleine de vie et de mouvement ; et vous pourrez juger du prodigieux effet de cette œuvre unique^

Afin de la mieux sentir, nous l'écoutions les yeux fermés, lorsqu'à Tintonation du Gloria in Exceisis un mouvement involontaire nous les fit ouvrir. En ce moment deux clercs de la Floresia placés derrière Taotel découvrirent la tapisserie du retable, représentant la Résurrection de Notre*Seigneur : un rayon de s(deil vint frapper le tableau et fit resplendir la figure du vainqueur de la mort. Avec la rapidité de l'éclair, un tressaiUanent de bonheur se communique à toute l'assemblée ; les gardes nobles relèvent leurs épées, baissées depuis la veille; les suisses, leurs hallebardes ; les massiers, leurs masses; les huissiers, leurs verges ; toutes les doches de la ville, muettes depuis le Jeudi Saint, sonnent à la volée et mêlent leurs sons joyeux au bruit solennel des mortiers de la garde suisse et des canons du château Saint-Ange.

Après le chant de l'hymne angélique, voici venir un sous-diacre auditeur de Rote, vêtu d'une tunique blanche et accompagné d'nn maître des cérémonies. Il fit une

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