‹ Les trois RomeChapitre 32 sur 75 · FEU D'AETIFIGE AU CHATEAU SAINT-ANGE · texte numérisé non relu

FEU D'AETIFIGE AU CHATEAU SAINT-ANGE

ment du f6u d'artifice. La réalité nous apparaissait au môle d'Adrien et l'image dans le fleuve > dont les eaux tranquilles reproduisaient à nos pieds toutes ces gracieuses et terribles merveilles.

La girandole termine les fêtes de PAques. En quittant à regret les lieux où il éprouva tant de jouissances^ le voyageur réfléchi sent le besoin de se replier sur luimême^ et il se demande : Pourquoi ces grands specta* des? Toutes ces pompes dispendieuses ne seraient-elles qu'un vain amusement? D'où vient aux solennités romaines le mystérieux privilège de faire sentir des im* pressions qu'aucune autre fête ne produit? Pourquoi la Ville éternelle donne^t-elie chaque année de pareilles fêtes au monde? Le bon sens n'a pas de peine à ré* pondire : Rome est trop grave pour s'oublier au point de dépenser périodiquement en plaisirs ^inutiles les aumônes des fidèles ou les sueurs de ses enfants? Son histoire l'absout d'une pareille insinuation. Quel est donc son dessein? La nature même de ses fêtes le révèle et donne le secret des impressions ineffables qu'elles pro • duisent.

Il faut des fêtes au peuple , et par peuple il faut entendre tous les hommes. Mais prenez gai*de y suivant leur nature les fêtes sont une cause puissante de salut ou de ruine pour les nations. Que les fêtes pubUques soient tout ensemble un délassement et une haute leçop de vertu ^ et le peuple portera joyeusement le poids du travail; vous soLUciteztous les nobles instincts du cœur^ vous agrandissez le caractère national ^ vous posez le principe fécond d'actions généreuses qui sont la gloire et le soutien des sociétés. Or^ les fêtes catholiques seules, réunissant au plus haut degré ce double caractère, ont le privilège de produire ce double avantage. Rome

le comprend; et si sa conduite avait besoin de justification, elle la trouverait dans l'histoire des nations qui dédaignent les fêtes religieuses. Vous avez tourné en dérision les pompes salutaires du catholicisme; vous les avez appauvries ou supprimées : le peuple s'en est éloigné , mais il n'a pas perdu le goût des fêtes; il lui en faut, et il en aura. Les théâtres ^ les bals^ les orgies des barrières^ les immondes divertissements de nos grandes cités remplaceront les nobles plaisirs que la religion lui offrait gratuitement. Au lieu de se spiritualiser^ il se matérialise; et Texcitation fébrile de tous les mauvais instincts^ et la corruption des cœurs, et la perversité des intelligences, et l'abaissement du caractère national^ et la haine de l'ordre, et la ruine précoce de la santé ^ et le désordre moral ^ et la misère matérielle son inévitable conséquence, tels seront les fruits amers que le peuple recueillera du mépris et de la suppression des fêtes religieuses : ce n'est pas une prophétie que je fais, c'est de l'histoire que j'écris.

Justifiées dans leur existence, les solennités romaines nous cachent encore la raison de leur puissance merveilleuse. On la découvre tout à la fois dans leur magnificence extérieure et dans leur nature intime. Ce que j'ai dit de la chapelle Sixtine, de ses peintures, de ses chants» de ses cérémonies, de la bénédiction papale, de l'illu* mination de la coupole suffit pour apprendre que Rome seule possède les éléments dont la réunion fait de ses solennités les plus belles fêtes après celles du cid. Si l'on ajoute que ces fêtes , où la richesse des détails et le bon goût des dispositions s'unissent à la grandeur de l'objet, se célèbrent sous le magnifique ciel d'Italie, dans la Ville éternelle , au milieu des chefs-d'œuvre éblouissants du génie chrétien, sous les yeux de tout ce que la

RÉFLBXIONS SUft LSS SOLENNITÉS ROMAINES. 265

terre connaît de plus augi]3te^ en présence d'une nuée de témoins venus des quatre coins du globe ^ on comprendra que le spectateur, subjugué par ce merveilleux ensemble^ éprouve des' impressions inconnues partout ailleurs et sente son admiration s'élever jusqu'à Tenthousiasme^ son bonheur jusqu'à Tivresse.

Toutefois les solennités rcnnaines de la Semaine Sainte et de PAques doivent leur incomparable puissance bien moins à leur pompe extérieure qu'à leur nature intime. Il y a dans le cœur humain deux grandes fibres dont le frémissement ébranle profondément et à coup sûr toutes les autres : la douleur et l'espérance. Remuées séparément, elles exercent une puissante action; remuées à la fois , elles portent l'impression à sa plus haute énergie. Ôr^ mettre en jeu ces deux ressorts de Tâme^ les mettre en jeu simultanément y les mettre en jeu avec une force surhumaine^ voilà le privilège des solennités romaines dont je parle. La mort^ la résurrection d'un Dieu immolé par l'homme, ressuscité pour i'homnie^ c'est-à-dire le spectacle le plus lugubre et la douleur la plus profonde^ tout à coup suivis du triomphe le plus éclatant et le plus glorieux, tel est le sujet ou^ pour mieux dire, l'âme de ces fêtes. Comment concevoir qu'un pareil drame, représenté avec toutes les ressources de l'art et du génie , n'ébrstnlât point le spectateur jusque dans les profondeurs de son âme et n'élevât point ses impressions à leur dernière puissance?

Il faut ajouter que dans sa partie douloureuse comme dans sa partie consolante le drame du Golgotha porte un cachet de catholicité qui contribue merveilleusement à grandir l'intérêt en même temps que, par ses rapports intimes avec chacun de nous , il nous associe à ses péripéties lugubres et à son dénoûment glorieux. Pour par-

9W LIS» TAOIS AOMl.

1er seutement des joies qu'il pfodait^ on comprend quelle doit être leur vivacité? Illuminer un palais, tirer un feu d'artifice pour la naissance d'un prince^ à l'occasion d'une victoire, en mémmre d'une révolution est une fôte essentiellement particulière : l'événement célébré est d'un intérêt local ; souvent méme^ s'il fait le bonheur des uns , il fait la douleur des autres. Tel est^ en général, le caractère de toutes les fêtes politiques. Or, l'homme est ainsi fait qu'il jouit peu, qu'il jouit mal quand il est seul. Pour être content , son cœur veut se sentir à l'unisson avec d'autres cœurs; plus le nombre en est grand , plus son bonheur augmente. De plus^ le plaisir qu'il éprouve re* vét le caractère du sujet qui le produit. Il sera tour à tour superficiel^ passager^ inquiet^ futile selon que son principe sera empreint de quelqu'un de ces caractères.

Au contraire , le sujet de se réjouir est^il par son étendue commun non-seulement à une province , à une nation^ à une partie du monde, mais à toutes les nations du globe, au ciel même ; touche-i-il par sa nature aux profondeurs de j'humanité et aux grandeurs de Dieu ; en un mot est-il catholique suivant toute l'énergie du mot, à l'instant l'impression qu'il produit prend un caractère d'intimité^ de douceur et de force qui plonge dans une délicieuse ivresse et le cœur et les sens.

Or^ le plus magnifique temple de l'univers, resplendissant de lumières au miheu des ténèbres de la nuit et éclairant de ses feux le Cirque même de Néron ^ qu'illuminèrent jadis les chrétiens changés en torches vivantes; le colossal mausolée d'un persécuteur de l'Église devenu le théâtre où le génie célèbre le triomphe du vainqueur des Césars et du monde; ce vainqueur lui-même^ qui n'est pas un homme, mais un Dieu, un Dieu qui combat n<m pour lui> mais pour l'hu-

RÉFLEXIONS SUfi L£S SULENZIITES ROMAINES. M7

manité déchue , qui la sauve » qui la réhabilite et , ia plaçant avec lui sur son char glorieux, l'introduit dans la cité de l'étemel bonfaeui*; connaissez^-vous quelque chose de plus catholique^ par conséquent de plus intétéressant et de plus propre à élever Tâme du specta- . teor? A sou tour, voyez comme le cœur se dilate ! En s'abandonnant à l'ivresse de la joie, il sent qu'il nage dans un océan sans limite et sans fond; qu'il est à l'unisson avec le del et la terre; que son bonheur ne fait couler d*atttres larmes que des larmes de joie : il sent surtout que son allégresse passagère se rattache par des liens mystérieux aux allégresses du monde futur; que la fête qu'il célèbre est sa propre fête , la fête de ses millicms de frères de toute nation» de toute langue et de toute tribu^ la fête des anges , la fête de Dieu lui*ménie, accomplie sur les confins du temps et de Tétemité.

On comprend désormais la profonde sagesse de Rome^ la mère des peuples et la gardienne des sociétés : pour toutes les nations, elle a établi ces sublimes spectacles qu'elle multiplie pour ses enfants. Aux grandes solennités de Pâques et de Saint-Pierre succèdent dans le cours de l'année les fêtes patronales de ses cinquante-deux paroisses. Ce jour-là chaque paroisse a son illumination^ son feu d'artifice^ son orchestre devant le portaiL Voilà autant de leçons de spiritualisme données^ autant de victoires gagnées au profit de la famille et de la société sur les mauvais penchants de la nature.

MB LES TB0I8 BOME.

SOMan.

Adieux à Bimm duéttenne d à Aobm foalwraiiie. — Chaioe éà Miot Paul, à Saint-Paal hort des mun, — Cbaine de laint Pierre, à Saiot- Pierre in FincoU, — Paroles de saint Chrysostome.

C'était le jour de nos adieux à Rome chrétteone. Mais comment les lui faire et par où commencer? Car dans toutes ses œuvres Rome chrétienne est chère au voyageur catholique, et ses œuvres sont innombrables comme les monumrats qui les résument : il fallut choisir. Pour nous souvenir éternellement de son intelligente piété envers Dieu, envers Marie et envers les hommes, nous allâmes d'abord adorerson chef invisiUe,le Fils de Dieu, dans réglise où les Quarante heures Texposaient aux hommages des Romains. Qu'elle soit bénie la dévotion tutélaire qui, chaque jour, opposant à la justice divine, armée contre les iniquités du monde, la grande Victime de propitiation, détourne des fléaux trop mérités, élève incessamment les cœurs en haut et fait couler sur l'uni* vers entier un fleuve de miséricorde et de grâce!

Quelques instants plus tard, nous franchissions les degrés de Sainte-Marie Majeure la basilique chérie de l'auguste Mère de Dieu. A Texemple dix fois séculaire de tant de pontifes, nous étions prosternés devant Timage miraculeuse de la Reine des anges et des hommes, et nous bénissions Rome d'avoir encouragé, défendu, exalté et rendu si parfaitement populaire, le culte de la plus douce des vierges, de la plus aimable des mères, de cette fille de Juda dont le sourire, le regard, le nom seul porte dans toutes les âmes la sérénité, le courage, la pureté et la confiance enfantine.

De Sainte-Marie Majeure, nous fîmes une dernière visite au cimetière du Janicule. Agenouillés sur cette

ADIEUX A ROME GHRÉTUSNNE. 969

terre sainte^ théâtre catholique de la piété envers les âmes du Purgatoire^ nous mêlâmes nos prières à celles qui chaque jour y sont répandues par les nombreux Confrères de la Mort. La divine intelligence et le cœur maternel de la midtresse de toutes les Églises s'étaient de nouveau révélés tout entiers à nos regards attendris. Dans cette triple dévotion envers Notre-Seigneur au Saint Sacrement^ envers Marie, envers les âmes du Pur^ gatoire nous avions vu le secret le plus intime et comme l'essence de la piété catholique. Simple fidèle y j'aurais béni Rome d'ébranler ainsi tout ce qu'il y a de plus élevée de plus tendre et de plus social dans le cœur de l'homme; prêtre^ chargé de répandre le véritable eq[>rit du catholicisme^ quelles furent mes actions de grâces pour cette révélation précieuse! Adieu» Mère bien-air mée; intelligente épouse de l'HoDune-Dieu^ pourquoi fautril que vous soyez si peu comprise !

Rome^ qui prie nuit et jour sur ses enfants^ dont elle ignore les étemelles destinées, veille avec une grande sollicitude sur les tombes glorieuses de ceux que la vic^ toire a couronnés de ses lauriers immortels. Avec un saint orgueil elle les montre à ses amis et à ses ennemis : debout sur le seuil des catacombes^ elle dit comme Dieu à Moïse : Otez votre chaussure, la terre que vous allez fouler est une terre sainte. Une dernière fois nous voulûmes la fouler cette terre trois fois sainte et par le sang dont elle est détrempée» et par les mystères qu'elle a vu s'accomplir, et par les héroïques vertus dont elle fut le théâtre. Entrés dans les catacombes de Saint-Pan- . crace» nous fîmes nos adieux aux martyrs. Glorieux témoins de notre croyance, soyez bénis du courage qui vous fit braver les tyrans ; à votre héroïsme nous sommes redevables de lafoi, des lumières de la civilisation^ qui nous

S70 LS8 TB018 BÛME.

éièventai fort au-deamsda monde antique; comme gage de leur dernière visite^ faites couler dans Fàme de ces obscurs pèlerins^ vos enfants et vos frères, la sève de la foi primitive^ principe fécond des vertus dont Fauréole inoommunicable doit environner le front de l^lise dans les dernières années de sa vieillesse conune aux premiers jours de son enfance. Adieu! et plutôt mourir que de déshonorer le nom que vous nous avez conquis !

Des catacombes nous vînmes à l'hôpital du Saint-Esprit et à l'hospice de Saint-Michel^ magnifique résumé de la charité romaine envers les vivants. Depuis le berceau jusqu'à la tombe, le pauvre, le malade, le faible et le petite tous ces êtres que Rome païenne livrait pour se divertir à la dent des lions et à Tépée des gladiateurs , nous apparurent de nouveau danscesdeux établissements environnés d'égards^ de respects^ de soins qui feront éternellement de Rome chrétienne la mère de la charité^ comme elle est la maîtresse de la foi. Adieu, cité providentielle ; soyez reine, puisque telle est votre immortelle destinée; étendez sur tous les peuples, tirés par vous de la barbarie, le sceptre glorieux de rintelligence et de Tamour, comme autrefois vous imposâtes aux nations, vaincues par vos armes, le joug humiliant de la servitude; et qu'au tribut du sang succède le tribut d'une reconnaisance étemelle.

Au milieu de nos courses, on nous apprit qu'il y avait station dans la basilique de Saint-Paul kof$ des murs : cette nouvelle fut pour nous un grand sujet de joie. Il allait nous être donné de voir la chaîne de l'immortel prisonnier de Jésus-Christ. Une voiture de place nous transporta rapidement devant le portail de la vénérable église. En deux pas nous firmes à la chapelle , où les précieuses reliques sont déposées. Un j^être en rochet

CUàInB de 8A1NT*PAUL. 271

et en étole vint ouvrir le taberaacle qui les renferme : nous étions à genoux sur le marchepied de Tautel. Aprts une courte prière, le prêtre prend la chaîne et, le dépose dans nos mains. Voir de ses yeux, ioncherdeses mains» porter à ses lèvres» couvrir de baisers et de larmes brûlantes cette chaîne plus précieuse que les colliers des fds, cette chaîne dont Paul était si fier et qu'il portait^ esdave volontaire, pour briser les fers du genre humain , quel moment 1 quelle smisation! La chaîne apostolique se compose d'anneaux oblongs et mal forgëê, qui annoncent Men la fabrique ancienne; elle n'est pas trèslourde, peut^tre parce que saint Paul était citoyen ro* main.

Pour mettre le comble à notre bonheur, il ne manquait plus que de voir les chaînes également glorieuses du compagnon de saint Paul, de saint Pierre , le chef des conquérants du monde, des sauveurs de l'humanité. Or, en revenant de} Saint- Paul , nous eûmes à voir le savant professeur d'histoire ecclésiastique M. l'abbé Tizzani*. Membre de la Cïongrégation des chanoines réguliers de Saint-Jean de Latran, chargée de desservir 8aint*Pierre in Vineoli , il demeure dans le couvent contigu à l'église. Après lui avoir parlé du bonheur dont nous venions de jouir, je lui demandai s'il serait impossible de le combler en voyant les chaînes de saint Pierre. « La difficulté est extrême, me dit-il; les chaînes de saint Pierre ne sont exposées à la vénération des fidèles que le premier du mois d'aoûtt Pourrei-vous attendre jusque*là? oontinua-t-il en souriant. — Nous partons demain. — Comment faire? Trois clefs ferment la châsse

* C'est à lui qu'on doit le ThescMrui ktstorim EccksUuticœ , 19 vol.

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OÙ les chaînes sont conservées : Fune est entre les mains du SainirPère, Tautre chez le cardinal prolecteur ^ la troisième est confiée à Tabbé de San Pietro in VincolL Pour ouvrir la chftsse , il faut les avoir toutes les trois. »

L'excellent ami qui nous avait ainsi tenus en suspens se hâta d'ajouter : « Tranquillisez-vous^ il y a aujourd'hui une permission pour les quatre heures; trouvezvous à l'église; vous vous joindrez aux autres voyageurs^ et vous serez admis. » Qu'on juge de notre joie et de notre fidélité au i*endez-vous ! Or^ de ces chaînes vénérables que nous allions contempler, voici l'histoire : Saint Pierre, arrêté à Jérusalem et jeté en prison par ordre d'Hérode, fut lié d'une double chaîne ^ L'ange du Seigneur délivra le prisonnier. Ses fers, restés dans le cachot, furent recueillis par les gardiens que l'Apôtre avait eu le temps de convertir. L'égUse naissante de Jérusalem conserva comme le plus précieux trésor ce gage des souffrances de son père , et l'environna toujours d'un respect et d'une tendresse filiale^. Il en fut de même jusqu'au cinquième siècle. C'est alors, je veux dire l'an 436, que l'impératrice Eudoxie, femme de Théodose le Jeune , étant venue à Jérusalem , emporta les chaînes de l'Âpôtre à Constantinople. Elle en retint une, qui fut déposée dans la superbe basilique construite exprès pour la recevoir; elle envoya l'autre à Rome, à sa fille Eudoxie^ femme de l'empereur Valentinien.

Cependant le Souverain Pontife voulut comparer cette chaîne avec celle dont saint Pierre fut lié dans la prisoa Mamertine par ordre de Néron et qu'à l'exemple de

' Vinctus catenis duabus. Ad., c. xii.

' S. Procl. apud iAppom.yi, vu ; Baron., Annot. ad Martyr., die i aug.

ghaIns be sÀiirr-pnBiuiE. S73

leurs frères de Jérusalem les fidèles de Borne avaient conservée avec un soin religieux. En présence de tout le peuple il les rapprocha l'une de l'autre. Par un miracle toujours subsistant^ les deux chaînes s* unirent aussitât, en sorte qu'aujourd'hui elles n'en forment qu'une seule. En mémoire du prodige et en l'honneur de saint Pierre, le pape y de concert avec l'impératrice ^ édifia la basilique de Saint-Pierre es Liens. La chaîne y fut déposée : elle y est encore ^ après avoir reçu les hommages de toutes les générations qui se sont succédé depuis le cin* quième siècle jusqu'à nos jours. De temps immémorial les papes ont été dans l'usage d'envoyer de la limaille de cette chaîne et de celle de saint Paul aux empereurs et aux rois qui ont bien mérité de la religion. Cette limaille est enfermée dans une petite clef d'or^ que la piété des princes chrétiens suspend à leur cou comme un préservatif contre les dangers et un avertissement de ce qu'ils doivent être ^ •

Aux chidnes de saint Pierre on a joint quatre anneaux de celles de saint Paul , afin de ne pas séparer dans les hommages de la reconnaissance catholique les deux

' Les chaînes de saint Paul furent conservées avec le même soin et déx)osées d*abord comme celles de saint Pierre dans la basilique vaticane. S. Grégoire , écrivant à Timpécatrice Constance, lui dit : « De catenis quas ipse S. Paulus in coUo et in manibus « gestavit , ex quibus multa miracula in populo demonstrantur, « partem aliquam vobis transmittere curabo , si tamen hanc tol- « 1ère limando prsBvaluero. i»Epist,,L in, epist. 30. — Sept anneaux de la chaîne dont Néron chargea saint Pierre , ainsi que les défis de la prison Mamer tine , sont conservés dans Téglise de Sainte-Cécile. La piété des fidèles les a ornés de pierres précieuses. Boldetti , Oiservaz, , etc. , lib. i, c. lx, p. 313 ; voyez aussi Bar. , Annoi. ad MartyroL , 1 aug. — Id. , AnnaL^ 1. 1, an. 69, n. 30,

374 IBS TROIS ROVB*

illutires prisonniers de Jésu»£hrist. Entrés dans le trésor de i'église^ nous trouvâmes l'abbé debout devant la châsse entr'ouverte : il nous fit signe d'approcher. Quand nous fûmes à genoux, il prit la chaîne scellée par un des anneaux à la partie inférieure de la châsse, et nous la présenta. Elle peut avoir cinq pieds de longueur : à chaque extrémité est une charnière destinée à prendre les mains et le cou. Les anneaux ^ de forme antique^ sont beaucoup plus gros que ceux de la chaîne de saint Paul. Par une faveur insigne^ l'excellent gardien ouvrit une des charnières, nous la fit embrasser et nous la mit au cou. En cet instant solennel , je me rappelais saint Ghrysostome, et, plus heureux que l'illustre patriarche ^ je jouissais du bonheur qu'il avait si vivement ambitionné : « Que ne m'est-il donné, s^écriait-il, de voir les lieux où l'on conserve les chaînes des Apôtres! Que je voudrais voir ces chaînes que l'enfer redoute , que le Ciel révère I Si les devoirs de mon ministère et la faiblesse de mon corps ne me retenaient pas, avec quel bonheur j'entreprendrais le pèlerinage de Rome uniquement pour voir ces chaînes et la prison de Pierre et de Paul I Bienheureuses chaînes! bienheureuses mains qui en furent ornées ! Oh ! si j'avais vécu en ce temps-là, comme j'aurais couvert de mes baisers ces mains dignes d'être enchaînées pour mon divin Maître ! Plusglorieusesétaient les mains de Paul chargées de chaînes que lorsqu'elles redressaient le boiteux de Lystre; plus heureux luimême dans la prison qu'au troisième ciel; plus [glorieux dans son obscur cachot que sur un trône étincelant d'or et de pierreries. Non, non, rien n'est beau comme une chaîne portée pour Jésus*Christ. Être enchaîné pour lui, c'est plus que d'être apôtre^ que d'être docteur, que d'être évangâiste^ que d'être ange ! Oh!

CHAMBRE DE SAtHT W€IB M 60NZÀ6UE. 375

cbatne btenheuretise^ plus belle que tous les colliers^ que tous les diadèmes^ que toutes les couronnes des rois, qui me donnera ée vous voir * f »

Chambre de «dnt Louis de Gonzagoe. — Adieux à saint Pierre et à saint Panl. ^ Portraits des dem ApAtres. — Adieo final.

Le jour coitioiençait à paraître lorsque nous arrivions à rétage supérieur du Collège Romain, Le

P. F , qui nous dirigeait dans les nombreux cor-

ridCHTs du vaste établi^ment, s'arrêta devant une petite porte en sapin en nous disant : C'est là. Nous étions sur le seuil de la chambre de saint Louis de Gonzague» L'humble cellule que l'ange de la terre a rendue si vénérable par sa précieuse mort peut avoir dix pieds de longueur sur huit de largeur. Bien que transformée en chapelle^ la disposition est la même. Au-dessus de Tautel brille le véritable portrait de l'aimable saint^ et je dois dire qu'il ne ressemble nullement à ceux que nous voyons diez les marchands d'estampes. Le saint a la figure longue^ le teint pâle^ le nez aquilin^ les pommettes saillantes^ plutôt creuses que pleines. Un certain mélange de force et de douceur répandu sur la physionomie harmonise tous les traits et donne à la figure un caractère de oiaturité qui justifie l'histoire du jeune héros chrétien et ces paroles de TËcriture consacrées à son éloge : Mort à la fleur de l'âge, il avait vécu les années du vieil-

* Si quis mihi offerret totum cœlum aut ilJam catenam, ego illam prseferrem : si quis me apad superos collocaret cum angelis aut cum Paulo vincto , eligerem carcerem. . . et jure quidem ; nihil enim est illa catena beatius. In epist. ad Eplus,, c. iv^ homil. vin, p. S1-6S, edit. noviss.

lard , Canêummalus in brevi, explemt tempora mulia.

Le voyageur catholique pourrait41 quitter Rome sans visiter un pareil sanctuaire? Louis de Gonzague^ la fleur de la Compagnie de Jésus ^ est tout ensemble un des saints les plus populaires de la Ville éternelle et le protecteur de la jeunesse chrétienne : à ce double titre il méritait nos adieux et nos prières. L'auguste sacrifice fut offert sur son autel ^ et des vœux ardents montèrent vers le Ciel pour les générations qui nous suivent^ portant dans leurs mains inexpérimentées le bonheur et le malheur de l'avenir.

Du Collège Romain nous nous rendîmes au Vatican. Rois de la ville aux sept monts^ conquise par leur sang^ gouvernée par leur pouvoir^ animée par leur esprit , dirigée par leur assistance, ennoblie par leurs temples^ sanctifiée par leurs chaînes^ protégée par leurs corps sacrés , saint Pierre et saint Paul avaient reçu notre première visite; ils devaient avoir la dernière. En eux se résument^ quoique d'une manière différente y Rome païenne^ Rome chrétienne^ Rome souterraine. Que le souvenir des vainqueurs de Néron ^ des fondateurs de rÉglise^ des chefs des martyrs reste complet dans sa mémoire^ et le voyageur emporte avec lui la triple Rome tout entière. Prosternés devant Timmortelle Confession ^ nous oArîmes aux deux Apôtres nos derniers vœux^ les vœux de nos amis; puis, comme l'enfant salue le Père bien-aimé qu'il va quitter pour toujours , nous saluâmes ces pères de la grande famille catholique en empruntant les paroles d'un Saint, digne interprète de l'admiration , du respect filial et de la reconnaissance des siècles.

Adieu, portes du ciel, double flambeau de ce vaste univers , Paul, dont la voix retentit comme le tonnerre ;

PORTBAITS BIS BStJX APÔTRES. 277

Pierre^ dont la main lance la foudre du sein des nues !

Adieu , Paul, qui par la doctrine ; Pierre^ qui par la dignité , brillez auAlessus de tous les chefs couronnés de rimmortel Sénat î Adieu, Paul^ qui ouvrez les cœurs, et vous , Pierre^ qui ouvrez le ciel ! Adieu , Paul, qui montrez la route, et vous^ Pierre, qui avez les clefs de la Jérusalem éternelle !

Adieu ^ vous fondement immobile, et vous architecte du temple où Dieu trouve un autel digne de lui !

Adieu., citadelles de la foi ^ tours imprenables que Rome, maltresse du monde, oppose à tous les assauts (le ses ennemis !

Adieu^ brillantes lumières du corps de Jésus-Christ, âoùi l'éclat dirige les opérations de tous les autres membres; adieu' !

Afin de nous rendre plus présent et plus vif le souvenir des deux Apôtres , nous voulûmes posséder leurs portraits. Le voici tels que nous les avons reçus de la tradition primitive^. Saint Pierre était d'une taille

* Venant. FoRTaNAT.,lib. mCarm.

^ n est facile de comprendre que les premiers chrétiens aient voulu conserver les traits de leurs pères dans la foi. L'histoire nous apprend qu'ils ont réalisé cette volonté en mille manières. Entre tous les pères dont il serait facile de multiplier les témoignages f qu'il suffise de citer le grand historien de l'Église primitive, Eusèlw, dont voici les paroles : « Sed, quandoquidem hujus urbis ( Paneades seu CffisareaD Philippi) mentionem fedmus, non incongruum faerit rem quamdam memoria in primis dignam posteris tradere. Ethnici mulierem illam sanguinis profluvio laborantem quam ex sacns Evangeliis discimus a Servatore nostro curatam fuisse ex hac civitate originem traxisse ferunt, domumque ejus ibidem conspici , et coUati in eam a Servatore nostro benefidi illustria exstare monumenta. Quippe juxta januam domus illius ^enea mulieris effigies stare dicitur, columnœ lapi-

278 tBS TROIS ROIOStf

moyenne, droite et bien prise; il avait le teint pâle et blanc j la barbe et les cheveux touffus ^ crispés, courts et complètement blancs ; les yeux noirs et saillants^ mais habituellement rouges à cause des larmes abondantes qu'ils répandaient; les sourcils relevés et presque nuls; le nez long, droit et plutôt retroussé qu'aquilin. Son vêlement se composait d'une tunique et d'un manteau ; et quand il ne marchait pas les pieds nus des sandales formaient sa chaussure '.

de» imposita , genibus flexis protensisque mambus imtar $up* plicantis. Ex converso autem effigies viri ex eodero métallo conflata stantis ac diploide decenter induti , manumque mulieri porrigentis. Ad cujus pedes in ipsa basî ignota quâedam nasci dicitur planta, quœ, ad fimbriam usqne œueœ diploidis assurgens, depellendis omnîs generis morbis praesentissimum remedium est. Hanc statuam Jesu Cbrigti speciem referre aiebant. Mansit porro ad nostrausquetempora, nosque adeo urbem'illam ingressi ipsa m conspeximus. Nec vero mirandum est gentiles a Servatore nostro beneficiis affectes base prœstitisse, cum et apostolorum Pétri ac Pauli Ghristique ipsius pictas imagines ad nostram usque mémoriam servatas in tabulis viderimus. Quippe prisci illi absque ulio discrimine cunctos de se bene meritos gentili quadam consuetudine tanquam servatores colère bujusmodi bonoribus consuevenmt. Hift., lib. vu, c. IS, edit. Vales. ^ Le pinceau de saint Luc reproduisit plusieurs fois le portrait de la sainte Vierge , et les différents arte multiplièrent les figures de saint Pierre et de saint Paul. On trouve les deux Apôtres sur les verres des catacombes , sur les tables de marbre qui ferment les loculi des martyrs, sur les dyptiques et sur une foule d^autres objets dont Torigine touche au berceau du christianisme. A côté de Ticonographie marche la tradition , cette autre peinture qui donne la vie et la couleur aux figures, qui décrit la personne, son visage, son vêtement, sa taille, etc. L'une et Fautre se réunissent pour nous donner le portrait des Apôtres.

* Petrus haud crassa corporis statura fuit, sed quœ aliquanto b erectior, facie subpailida et aiba admodum , capiUi capitis «t

PORTRÀin DES filtJX APteBES. i79

Saint Paul était (Mit, minoe, un peu voftté^ et avait la tête d'un médiocre volume, la visage pâle ^ annonçant une vieillesse précoce; les yeux pleins de grâce; les sourcils abaissa, le nez long et aquilin, la barbe épaisse» longue et grisonnante comme les cheveux, et la tète un peu chauve *.

Ces deux portraits , qu'on peut appeler originaux, diffèrent m un point des copies si souvent reproduites par les peintres et les sculpteurs* On nous représente saint Pierre la tête chauve et saint Paul avec des che* veux épais; c'est le contraire de la réalité. D'où vient cette erreur? Fogginio Tattribue à Touvrage apocryphe qui parut au cinquième siède et dans lequel saint Pierre

barbœ crispt et denâ , sed non admodam prominentes fuere : oculi quasi sanguine resperei , nigri ; sapercilia prope evulsa ; nasus autem longior ille quidem, non tamen in acumen desinens, sed presssus potius et simus. Kiceph., lib. m, c. 37. — Voici un second portrait conforme au premier : « Erat autem facie albus, « pallîdus , recalvaster, crinibus densis crispus , oculis promi- « nentibus , sanguineis , nigris, capite barbaque canus , nasum « bâbebat longiorem, supercilia summe retracta, statura mediocri « erectiorique praeditus, habituque corporis probe coactus. » Menœa grùica ad diem xxix junii. — Voyez aussi Fogginio, ExerciU xx, p. 254. Baron., jénnal,, t. i, an. 69, n. 31, etc. • Quando enim me Galilaeus ille convéhit recalvaster, naso aquilo , qui tertium usque ad cœlum per aerem ingressus est, quaeque optima et pulcherrima sunt inde didicit. (Ludan., ttt Philop.) — Qui tricubitalis est , et cœlum attingit. (Chrysost., UomiL princip, Apost.) — Paulus autem erat parvo et contracto atque incurvo et paululum inflexo corpore , facie candida , annosque plures prae se lerente, et capite modico; oculis multa inerat gratia, supercilia deorsum versus vergebant, nasus inflexus idemque longior ; barba densior et satis promissa, eaque non minus quam capitis coma canis respersa erat. — Niceph., lib. ii, c. 37. Bar., Ann, 69, n. 14.

280 LES TBOIS BOME.

est représenté le front dégarni, et cela en oppositicm avec les monuments et les auteurs les plus anciens ^

A cette observation précieuse pour Ticonograpl^ie il faut en ajouter une autre d'une grande importance pour la théologie catholique. Lorsque les deux Apôtres sont représentés ensemble , saint.Pierre occupe toujours la droite. Sauf quelques très-rares exceptions dues à l'ignorance du peintre ou du sculpteur, cette règle est constamment observée sur tous les monuments primitifs en verre , en marbre , en terre cuite , en bronze y en ivoire. La signification d'un pareil usage n'est pas douteuse. Dieu a voulu que^ même dans les plus petits détails, la fidèle tradition rendît témoignage à la suprématie de Pien*e non-seulement sur les Apôtres en général, mais encore sur son plus illustre collègue. Ainsi se trouve confirmée par tous les genres de preuves une vérité fondement de toute la hiérarchie catholique et qui , pour cette raison, a été et sera dans tous les temps l'objet des attaques les plus vives des sectaires et des impies \

11 fallut enfin nous arracher de la basilique. Adieu

' En décrivant un verre des catacombes, le savant archéologue s*exprime ainsi : « lUud quoque animadvertendum maxime est, « fronte calvum esse Paulum , qualem profecto antiquissimus « auctorPbilopatridoseumdescribit;capillisautem undique fluen- « tibus, brevibus licet, et circum attonsis divum Petrum, ut « quidem fere omnes , prœsertim vero antiquiores eum referunt « imagines, cum quibus Nicephorus concinit, etsiHieronymi œtate « (Hieron., m ep. ad GaL,ï, S), in apocrypho de Pétri ifcine- « ribus libre et Petrus calvus fuisse diceretur ; unde exortum « esse puto quod et calvus aliquando reprœsentatus sit , ut in- « ferius etiam dicendum est. » ExerciU xx, 462.

^ Boldetti, Osservaz, , etc., lib. i, c. xxxix, p. 191 ; Fabretti, inscript, anli^. ,c. viii, p. 594 ; Mamachi, Origin. et antiq. chrm,t t. v,lib. IV, c. II, p. 475.

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