NARNI
nombre de ces derniers Narni eut le bonheur de compter saint Cassius^ qui fleurit sous Justinien. Après vingt et un ans neuf mois dix jours d'épiscopat, le glorieux Pontife descendit dans la tombe qu'il s'était lui-même préparée : cette toinbe est à rentrée de la crypte. On y remarque au milieu une grande croix et aux deux extrémités deux anges en relief qui se regardent; dans le champ on lit l'inscription suivante^ attribuée au saint lui-même :
GassiuSyimmerito praBsul de munere Christi,
Hic sua restitue terrae mihi crédita membra,
Quum fato anticipans consors dulcissima vitas
Ante meum in pace requiescit Fausta sepulcrum.
Tu , rogo , quisquis ades, prece nos memorare benigna ,
Guncta recepturum te noscens congrua factis.
Narni donna le jour à l'empereur Nerva; mais aucun monument ne rappelle le souvenir du maître du monde. Néanmoins le voyageur catholique ne saurait voir la patrie de ce bon prince sans lui offrir un tribut de reconnaissance. C'est lui qui fit cesser le veuvage de TégUse d'Éphèse et qui combla de joie tous les chrétiens en rappelant le disciple bien-aimé de Pile de Pathmos^ où le cruel Dioclétien l'avait relégué.
Ck)ntinuant à suivre les bords de la Néra^ bordés d'un côté par des plaines couvertes d'oliviers , et de l'autre par les sommets boisés des Apennins^ sur lesquels s'étagent de blanches habitations, nous arrivâmes à Terni^ petite ville charmante. L'antique Interamna fut le berceau de Tacite l'historien et de l'empereur du même nom : tels sont , avec des inscriptions nombreuses et les ruines d'un théâtre^ ses titres de gloire humaine.
286 LES TAOIii ROME.
En 1797 le sang français coula sous ses murailles^ inélé à celui des Napolitains^ dont le général Lemoine fit un grand carnage. Aux chrétiens Terni rappelle d'autres souvenirs : c'est ici que la jeune vierge Agapia ^ que les saints évéques Proculus et Vaientinus, aVec leurs disciples Ëphebus et Apollonius^ cueillirent la palme glorieuse du martyre et pour jamais délivrèrent leurs concitoyens du joug de l'idolâtrie. L'heure et la rapidité de notre passage ne nous permirent point de vénérer leurs reliques ni de visiter la fameuse cascade délie Marmore, à deux lieues de la ville. Cette cataracte^ une des plus belles du monde et faite de main d'homme, est formée par le Vélino, qui se précipite de trois cent trente-deux pieds de hauteur dans la Néra.
Au sortir de Terai , on entre dans les gorges de la Somma , chaîne ardue qui présente les beautés grandioses de la nature sauvage. Traînés par huit bœufs gris aux longues cornes, nous franchîmes lentement cet affreux coupe-gorge^ qui débouche enfin dans la belle vallée de Spolette. Vicissitudes des choses humaines! ces paisibles quadrupèdes, qui, de concert avec les chevaux harassés de la diligence, balaient d'obscurs voyageurs, étaient les descendants des grandes victimes honorées du privilège de conduire aux temples des dieux les triomphateurs romains. Le Clitumne y gracieuse rivière sur les bords de laquelle paissaient leurs aïeux , arrose encore les délicieuses prairies de Spolette; les pâturages sont les mêmes ; la couleur, la forme, la race des animaux qui s'en nourrissent sont toujours ce qu'elles furent ; la destination seule a changé.
Hinc albi, Clitumne, grèges et maxima taurus Victima, sa^pe tuo perfusi flumine sacro, Romanos ad templa deûm duxere triumphos .
St»OLETTE. Î87
Une pente douce , plantée de petits arbres verts ^ nous conduisit à ce fameux aqueduc^ un des plus hauts de l'Europe, sur lequel passe un pont fort étroit. Est-ce une main romaine ou une main lombarde qui a jeté ce monument sur la profondeur du vallon? La science hésite à répondre. Quoi qu'il en soit, l'aqueduc aboutit à Monte-Luco, gracieuse montagne habitée par des religieux et couronnée par une tour et un monastère du dixième siècle. Spolette , largement assise sur un terrain inégal, compte environ sept mille âmes de population, quelques palais remarquables et plusieurs églises dignes de toute l'attention du voyageur chrétien. L'arc de triomphe, appelé Porte d'Annibal, rappelle aux générations un fait qui rendit Spolette célèbre dans l'histoire et chère aux Romains. Encouragé par la récente victoire deTrasimène, Annibal vint mettre le siège devant cette ville. Les habitants se défendirent avec vigueur, et obligèrent le général carthaginois à s'éloigner après avoir subi le premier échec qu'il eût reçu en Italie. D'autres monuments perpétuent le souvenir d'un triomphe plus glorieux. Le temple de la Concorde à l'église du Crucifix , les ruines du temple de Jupiter au couvent de Saint-André, celles du temple de Mars à l'église de Saint-Julien attestent la' grande victoire remportée ici comme ailleurs par le christianisme naissant \ Mais cette victoire , quel noble sang elle a coûté , et comment passer à Spolette sans lui rendre hommage?
L'an 175, toute la ville était en mouvement; on conduisait un martyr au prétoire, d'où il devait passer au supplice. Le juge l'attend assis sur son tribunal, entouré
• Voyez UghelU, de Orig. christ. Relig. Spoleii, t i, p. 1250 ; etFerdin. Gampelli, délie StorU taure di Spolet, Uv. iv, p. 103.
par les licteurs. L'accusé s'appelle Pontius^ le juge Fabien. L'interrogatoire est court et brutal : Es-tu chrétien? — Oui. — Sacrifie. — Non. — Qu'on le frappe de verges; et le corps du martyr n'est plus qu'une plaie. — Cesseras-tu d'attaquer les dieux de l'empire? — Non. — Qu'on le fasse marcher nu-pieds sur des charbons ardents; et le saint y marche sans souffrir^ comme sur un vert gazon. — Respecte la religion des ancêtres. — C'est une fable honteuse. — Qu'on l'étende sur le chevalet; et le martyr est étendu avec des cordes passées dans des poulies et seiTées par un double tour. — Sacrifie. — Je ne sacrifierai pas; et on lui déchire les côtes avec des ongles de fer, et il ne meurt pas; et le juge vaincu cache sa honte en envoyant le héros au fond d'un cachot obscur^ où les anges éclatants de lumière viennent le consoler.
Le jour a reparu; Fabien veut que le soleil témoin de sa défaite d'hier éclaire son triomphe d'aujourd'hui. Plus menaçaht que la veille, il monte sur son tribunal ; le peuple est plus nombreux, plus avide du drame sanglant. Voici la victime. — Sacrifie. — Non. — Qu'on l'expose aux lions; et de longs rugissements se font entendre, par lesquels les rois des animaux saluent le vainqueur des démons et des Césars. Le juge ressaisit la victime et l'inonde de plomb fondu. Vains' supplices! Alors le glaive du confecteur consomme l'holocauste. Le martyr est mort) mais il a vaincu. Jupiter, tes temples sont ébranlés ; juge, ta puissance est tombée dans le mépris; licteurs, vos faisceaux sont brisés; confecteurs, votre hache et votre glaive sont émoussés; encore quelques coups, et ils seront hors de service, ils échapperont de vos mains, et les fils et les filles des victimes les recueil* leront précieusement. Longtemps après que vous ne