LVMENA IN PAGE FI
et doit se lire :
FILOMENA IN PAGE.
Le gardien du tombeau est un prêtre vénérable, qui nous reçut comme des frères ; sur ses pas nous entrâmes dans la chapelle de la Sainte.  peine étions-nous prosternés au pied de Tautel que Torgue se fit entendre, accompagné du tintement harmonieux des sonnettes attachées aux cordons du rideau qui couvre la châsse. Ce signal annonçait aux nombreux pèlerins ^enouillés dans l'église qu'on allait exposer les reliques. En effet, le voile tiré^ la glorieuse Martyre apparut à tous les regards^ reposant sur un lit de velours, enrichi de pierreries. Sur sa tête, environnée de l'auréole, brille une couronne de perles; ses bras sont ornés de bracelets d'or^ et sa main porte la palme du martyre : à cette vue tout le monde se prosterna^ et le Credo et la doxologie au Dieu des martyrs furent trois fois répétés en chœur. Le vénérable gardien^ revêtu du rochetet de Tétole, ouvrit alors le tabernacle, d'où il tira le vase du sang ; il le fit baiser à chaque fidèle en prononçant cette simple formule^ qui renferme tous les vœux : Per intercessitmem beatœ Fù lumenœ virginis et martyris libfiret te Deus ab omni malo. Amen, a Par l'intercession de sainte Philomène, « vierge et martyre^ que le Seigneur vous délivre dé tout « mal. Ainsi soit-il. »
GHAKP DE BATAILLB DE CANNES. 9
Nos prières finies^ nous demandâmes à coUaiionner. On nous indiqua l'hôtel^ dont je donne l'enseigne en faveur de ceux qui viendront après nous*: Loeanda e Irai'' toria de* divoiidiS. Filomenay diDomenico Stineane. Ovy je dois prévenir nos successeurs que M. Dominique Stincone fait faire parfois maigre chère à ses hôtes. Un œuf frais et quelques feuilles de l'inévitable broccoli^ voilà tout ce qu'il nous fut possible d'obtenir. Nous en primes bravement notre parti, pensant qu'un peu de pé* nitence ne nuit pas à la prière.
Il était décidé que nous ferions une pointe dans la Capitanate. Pourquoi nous éloigner ainsi du but primitif de notre voyage? Qui nous appelait dans un pays rarement parcouru par les étrangers? Nos nouveaux bacheliers n'avaient pas encore oublié que là est le champ de bataille de Cannes , et nous voulions le visiter. Sept heures sonnaient lorsque nous arrivâmes à Cérignola, gros bourg connu par son commerce d'amandes^ où nous passâmes la nuit. Un de nos jeunes amis^ naguère chef des Carthaginois dans son collège, la trouva bien longue^ tant il désirait voir de ses yeux le nouveau théâtre de l'humiliation romaine.
39 FéTrier.
Cbarop cle bataille de Cannes. — Marche d'Annibal. — Noie. — Saint Paaiin. — Auguste.,— Les cloches. — Retour à Naples.
De grand matin tout le monde fut debout^ et peu de temps après la voiture s'arrêtait sur le fameux champ de bataille. Il est situé à deux lieues environ en deçà de Barletta^ l'ancienne ^arf</ifm, dont la forte citadelle domine les bords de l'Adriatique. Deux collines courant parallèlement l'une à l'autre^ en laissant entre elles une large
10 LIS» TE0I8 EOME*
vallée, formant le cirque immense ou Rome et Cartbage se disputèrent Tempire du monde. Venus pour être témoins de cette grande lutte, nous nous assîmes sur une des collines; prèsde nous coulait une^fontaine abondante, où nous voyions tour h tour s'abreuver et les chevaux d'iGmilius et les éléphants d'AnnibaU Les trompettes ont sonné; les armées s'ébranlent; un long cliquetis de lances^ heurtées les unes contre les autres, glace Tàme de terreur et ébranle les échos d'alentour. Le désordre se met bientôt dans les rangs de Tannée romaine, l'acharnement redouble de part et d'autre ; pour la quatrième fois Annibal est vainqueur. Quatre-vingt mille Romains sont taillés en pièces, et la plupart laissent leurs cadavres dans cette vallée, qui, après plus de vingt siècles, conserve encore le nom de Champ du Sang, Campo di Sangue.
Sur le théâtre de ce nouveau triomphe on admire vivement le génie d'Annibal; mais on ne sait comment expliquer sa marche militaire en Italie, Il avait battu les Romains sur les bords de la Trébie et du lac Trasimène. Après cette dernière victoire, la route de Rome lui était ouverte; il n'était qu'à vingt-huit lieues de cette capi^ taie. Pourquoi, au lieu de s'y porter rapidement, s'en éloigner de soixante lieues et gagner les côtes de l'Adriatique? Serait-ce qu'une main invisible, la main de celui qui réservait à Rome l'empire du monde ^ écartait mystérieusement le vainqueur? Annibal se rapprochaitil de la mer afin de recevoir plus facilement de Cartbage les secours devenus nécessaires après tant de combats et de fatigues? Voulait-il détruire les Romains en détail, et ne laisser aucune armée sur ses derrières, pour n'être pas pris entre deux feux lorsqu'il mettrait le siège de* vant Rome? La question resta pour nous indécise, mal*
gré nm trè$^smmt0 discussion qui eut le tort de durer jusqu'à Nol% et de nous faire oublier de saluer de loin Venosa^i patrie d'Horace ;
Nara venusinus arat finem mh utramqae oolonus.
Noie est une des plus anciennes villes de la Campa- DÎe; elle doit son origine aux Étrusques i et compte aujourd'hui neuf mille âmes. De grands souvenirs se rdtfachent à r^tie humble cité^ trop négligée par les voyageurs. Les tombeaux qui couvraient les plaines environnantes ont fourni la plupart des vases étrusques qu'on admire au* Musée de Naples. Défendue par Marcellus, Noie eut deux fois la gloire de résister au vaia*queur de Cannes; mais des héros d^un autre genre la firent tomber sous l'empire de la Croix. Saint Pierre» le premier^ y planta le consolant étendard que sa main victorieuse idlait arborer au sommet du Capitole '• Après lui des légions intrépides défendirent le drapeau chrétien attaqué à Noie comme dans le reste du monde. Au troisième et au quatrième siècle, Maxime^ Félix^ Acace, Au-
* Remundini, Hist, eccles, Nolan.; Struvius, p. 1406, etc. — Comme il est plusieurs fois question dans cet ouvrage de Torigine apostolique des. églises dltalie, je orois devoir citer ici le témoôgnage de saint Léon : c< Manifestum est, ii^quit , in omnem « Italiam nuUum instituisse Ecclesias , nisi eos quos venerabilis a apostûlus Petrus aut ejus successores constituçrint sacerdotes . » Episi XXV, ad Deceniium Engubiumy n. ii, — Le savant Mamachi ajoute que ces Églises remontent évidemment aux temps apostoliques : « Distulisse autem eos ad tertium quartumve secu- « lum, ut, in Italia, religionilatissime propagandsB operam darent « quum in remotissimisregiombufiadeo propagata secundo seculo « esset ut ne vicus quidem esset in quo CbristuB minime cole- « retur, numquam credam. » — Orig, et Antiq, christ, j t. ii , lib. 2, p. 245, note.
12 LES TBOIS BOME.
relia et mille autres y soutinrent les terribles combats qui ont assuré le triomphe du christiamsme. Dans ce champ^ si bien arrosé, nous voyons venir^ au quatrième siècle ^ un illustre cultivateur ^ dont le nom rappelle toutes les gloires. Le fils des sénateurs, le consul, le préfet de Rome, le riche dont les domaines s'appelaient des royaumes, régna Paulini^ Tami de saint Ambroise^ de saint Augustin^ l'égal de ces grands hommes par le génie^ l'éloquence et la vertu, saint Paulin, évéque de Nole^ était notre compatriote. Quel noble souvenir pour des voyageurs français!
Nous étions sur les lieux que remplit encore d^un délicieux parfum son impérissable mémoire. Apprenant que nous étions Français, les chanoines réunis à la sacristie s'empressèrent de nous parler de ce grand homme et de faire Péloge d'une terre féconde en pareils fniits : « Nos Pères, disaient-ils, le virent arriver au tombeau de saint Félix avec ses deux compagnes chéries, l'humilité et la pauvreté. Toute son ambition se bornait à être le portier de l'église du Saint; il la balayait 4e matin, la fermait le soir, la gardait pendant la nuit. Chaque année il composait un poème, qu'il offrait, en guise de présent, au saint Martyr le jour de sa féte\ Que de larmes il versa lorsque, après quinze ans passés dans
' Nous avons quinze de ces poèmes dignes des plus beaux siècles de Tantiquité littéraire ; ils sont des trésors pour l'apologiste et même pour l'artiste chrétien. Saint Paulin çl mis en deux vers tout le dogme de la présence réelle :
In cruce fixa caro est , qua pascor ; de cruce sanguis nie fluit vitam quo bibo , corda layo.
Ailleurs il parle de la peinture morale des églises, dont il fait un magnifique éloge en l'appelant le grandlivre des ignorants, etc.
SAINT TAULm. 13
l'exercice de la pins humbie fonction ecclésiastique» il faUut monter, en devenant évécpiey au premier rang de la hiérarchie; mais Fhumilité et la pauvreté y montèrent avec lui.
La veille de sa mort^ comme il était étendu sur sa pauvre couche, le prêtre Postumien vint lui dire : a Père, il est dû quarante pièces d'argent pour les habits des pauvres. » — «Tranquillisez-vous, lui répondit le Saint en sovriant^ mon banquier payera. » 11 avait à peine fini qu'un prêtre de Lucanie arriva, apportant cinquante pièces d'argent de la part d'un évêque et d'un pieux chrétien. «Postumien, dit le saint vieillard^ remerciez avec moi Notre-Seigneur; donnez deux de ces pièces d'argent au messager, et avec les autres payez ce qui est dû aux marchands qui ont habillé les pauvres. » La nuit étant venue, il dormit un peu; puis il réveilla les prêtres pour dire matines, suivant sa coutume, et il demeura en silence jusqu'à l'heure de vêpres. Les lampes étant allumées, il étendit doucement les mains en disant d'une voix basse : cr J'ai préparé une lampe à mon Christ : » Paravi lucemam Christo meo; et il s'endormit du sommeil des bienheureux : c'était l'an du Seigneur 431. a S'il était permis à des enfants d'en vouloir à la meilleure des mères, ajouta le doyen du chapitre, nous en voudrions à Rome, qui a fait transporter auprès des Apôtres le corps de notre Père. Quand vous retournerez dans cette ville, je vous prie de lui faire une visite en notre nom ; vous le trouverez dans l'église de Saint- Barthélemy-en-l'Ile. »
Quelques-uns de ces vénérables confrères voulurent bien nous conduire dans la crypte où reposent les reliques de saint Félix. Gomme celui du prophète, le corps du glorieux martyr, révéré du monde entier, continue
d'opérer des prodiges : de ses osseinents desséchés dé* coule une huile miraculeuse qui guérit les malades.
Au sortir de Téglise^ nous visitftmes quelques ruines païennes, peut-être celles du palais où mourut Auguste ; mais on ne peut Taffirmer, tant elles sont informes. Par quel secret conseil la Providence a-t-elle voulu que les mêmes lieux vissent expirer le héros du paganisme^ le superbe maître du monde^ et le héros de TËvangile, l'opulent rejeton des plus illustres Romains^ devenu volontairement humble et pauvre pour Tamour de Dieu et de ses frères? Pourquoi nous a-t-elle conservé les détails précis de ce double trépas? Ne serait-ce pas afin que la postérité s'instruisit en contemplant sur le même théâtre, aux prises avec la mort, ces deux hommes^ qu'on peut appeler la personnification de leur foi religieuse et du monde qu'ils représentent? Nous avions assisté aux derniers instants de saint Paulin; et la douce sérénité de son visage, et la joie de son âme, et l'onction de ses paroleSy et la tendresse de ses adieux^ et la délicieuse confiance entre les bras de laquelle il s'endort nous faisaient dire : Puissions-nous mourir ainsi!
En parcourant les ruines païennes, nous contemplions Auguste mourant : quels vœux sa fin peut-elle inspirer? Obsédé par Livie, qu'il avait enlevée à Drusus Néron^ son époux, le vieil empereur déshérite son petit-fils Agrippa Posthume, et lègue le trône de l'univers h Tibère, fils de Livie. L'inquiétude le mine; il cherche une diversion dans les plaisirs et dans les voyages. Livie lui pei^suade d'accompagner jusqu'à Bénévent Tibère, qui part pour rniyrie : le maître du monde, devenu l'esclave d'une femme, obéit. Tibère s'est embarqué, Auguste veut retourner à Rome; mais de violentes douleurs d'estomac et d'intestins ne lui permettent point de passer Noie.
i'bifitoire dit qu'afin d'assurer Tempire à Tibère Usk aurait hâté la fin du vieil empereur en empoisounant des figuea sur un arbre où il avait coutume d'en aller manger '. Quoi qu'il en soit, cette femmei aussi arnbi* tieuse que débauchée, expédie promptement un courrier à Tibère pour lui ordonner de rev^r ; puis elle dispose autour du palais des gardes qui en ferment exactement toutes les avenues ; aucune nouvelle ne parvient au ma*» lade sans la permission de Livie, et rien de ce qui se passe dans le palais impérial ne transpire au dehors.
Cependant, le matin du 19 août de Tan de Rome 766, le chef du monde paï€\n, se sentant mourir, demande un miroir, ordonne qu'on lui ajuste les cheveux et qu'on pare un peu ses joues tombantes* Puis, faissant appeler quelques amis près de son lit : « PTai^js pas bien joué , leur dit-ily la farce de la vie? eh bien donc! applavr disses ^, Après un pareil adieu, il fait sortir tout le monde, et il expire. Il était trois heures de l'après-midi lorsque Auguste donnait ce dernier spectacle^ dans la même chambre où était mort son père Octave : c'était l'an 14 de Jésus*Ghrist. Grâce à Livie, qui faisait toujours rassurer le peuple sur la santé du prince, on sut si bien prendre les mesures exigées par les circonstances que le même instant apporta la nouvelle de la mort d'Au* guste et de Tavénementde Tibère ^.
La vie humaine n'est qu'une farce et Thomme un comédien; voilà donc le dogme suprême qu'Auguste lègue
* Dion., LVi, p. 676.
^ Amicos admisses percunctatus ecquid ils yideretur mimum vitœ commode transegisse, adjecit et clausulam , etc. — Suet., Aug,j 99.
^ Tacit., Annal.j i, 6.
à Tunivers ! Dans cette parole quel matérialisme abject ! Comme on s'éloigne avec horreur du moribond qui la prononce! Comme on bénit le Dieu rédempteur qui est venu réhabiliter l'homme si profondément déchu et lui apprendre que la vie du temps est l'apprentissage décisif de la vie de l'éternité !
Nous avions quitté Noie sans penser aux cloches; mais cet oubli fut bientôt réparé. Â peine étions-nous dans la campagne que VAve Maria sonnait à la cathédrale, a Étrangers qui emportez de ces lieux tant de souvenirs, semblaient nous dire ces cloches, n'oubliez pas que nous sommes d'origine campanienne : Noie nous vit naître, Rome nous conserva, le monde chrétien, qui nous adopta, nous aime et nous bénit. Voyageurs qui passez, bénissez-nous vous-mêmes. Notre voix doit vous être chère; depuis le berceau jusqu'à la tombe, elle s'associe aux joies de l'homme pour les animer, à ses douleurs pour les adoucir; car toujours elle chante l'immortelle espérance , fondée sur les consolants mystères qu'elle redit seule en ce moment. » Tous ensemble nous saluâmes avec les cloches et l'Archange messager de riucamation, et Marie, et le Verbe fait chair.
L'histoire et la poésie des cloches nous occupaient encore lorsqu'une voix rauque se fit entendre à la portière delà voiture : Ipassaportij Les passeports ? Nous n'en avions pas ; et l'alguazil qui veillait à la barrière de Naples voulut d'abord arrêter nos Excellences et les conduire au violon ; puis, s'adoucissant, il exigeait quelques carlins pour nous laisser passer. Nous tînmes ferme, et il finit par se retirer en nous appelant Francesacci : tel fut le 'seul malheur de cette longue et belle journée.
nâàMBVLE. Il
98 Férricr.
Préambole. — Àoeodote sar saint Alphonae de tUgnorl. ^ Hooen* — Ffère PbiU|ipe. •*- Ctuoibfe de saiot Alphonse de Ugnori. — Délalli inr sa mort — Son portrait — La Cava.~ La Bibliothèque. ^ Retou à Naples. ^ Prédicateurs dans les raes.
Tout le monde sait qu'au dernier siècle une ligue formidable d'écrivains licencieux et impies menaçait et la religion, et la société, et les croyances, et les mœurs : répouvantable catastrophe qui ébranla' le monde fut le résultat de cette conspiration infernale. A ce torrent dévastateur Dieu prit soin d'opposer de puissantes barrières. Des hommes de génie, des saints furent suscités pour arrêter les flots de Terreur et, en protégeant le dépôt des saines doctrines , conserver aux races futures Tunique moyen de rentrer dans Tordre. Paris couronna le coryphée de la licence et de Timpiété : TEurope applaudit; et, de nos jours encore, Femey, demeure souillée du cynique vieillard, est le but d*un pèlerinage obligé pour un grand nombre de voyageurs. L'œil ouvert, Toreille tendue, la bouche béante, le cœur ému, ils entrent dans la chambre du philosophe antichrétien. C'est à peine s'ils osent toucher du bout du doigt les rideaux déchirés de son lit ou la vieille canne qu'un jardinier centenaire leur donne pour avoir appartenu au maitre delà maison. Os notent tous ces détails, ils sont fiers de les avoir reçus, ils se font gloire de les raconter : leiu* voyage de Femey est une époque mémorable de leur vie.
Malgré cela, ou plutôt à cause de cela, certains hommes seront peut-être fort étonnés de voir le voyageur chrétien chercher avec empressement les lieux habités par nos saints et nos grands hommes, les visiter
18 LES T9KM Bonis.
avec bonheur et parler avec entraînement des émotions qxk'îis lui font éprouver; le monde est ainsi fait. « Si, comme tant d^autres, disais-je à mes jeunes amis, nous couriom ritalie pour y voir àe$ tableaux , des statues , des ruines païennes, des lieux oélèbres» théâtre des actions souvent fort peu honorables des héros de l'antiquité, on trouverait cela tout simple. Nous passerions pour des amateurs, peut-être pour des connaisseurs, et l'on ne manquerait pas de s'écrier : Quel charmant voyage ils ont fait ! Mais parce que nous mettons chaque chose à sa place; qu'aux souvenirs païens, que nous sommes loin de négliger, nous donnons la préférence aux souvenirs chrétiens; que les catacombes de Cemetino, par exemple, ce champ de bataille où nos pères vainquirent glorieusement le paganisme, nous inspirent plus d'intérêt que les Fourches-Caudines et la vallée de Cannes, vous verrez qu'on aura peine à nous pardonner. N'importe , nous continuerons comme nous avons commencé. Salut aux ruines païennes, mais prédilection pour les monuments et les .sanctuaires chrétiens; admiration pour les chefs-d'œuvre du génie, mais avant tout respect, amour, admiration pour nos saints et nos martyrs, au sang, aux sueurs, aux travaux desquels nos critiques ne sont pas moins redevables que nous des lumières, des institutions, de la supériorité sociale dont le monde actuel est si fier. »
Je faisais ce petit préambule en courant, vers trois heures du matin, sur la route de Portici. Il était amené par les circonstances : nous allions à Nocéra. Nocéra est le lieu, éternellement cher au chrétien, où vécut, écrivit, souffrit et mourut le saint François de Sales de Fltalie, le grand soutien de lai foi et des mœurs contre les erreurs du dernier siècle ; j'ai nommé saint Alphonse-Marie de
ÂN£GDOT£ SUR SAINT ALPHONSE DE LIGUORI. i9
Uguori. Une de nos joie» était de vidter sa chambre et d'offrir les augustes mystères sur son glorieux tombeau* Outre les documents contenus dans sa vie^ plusieurs fois imprimés^ nous avions sur le saint évéque de nombreux détails conservés dans la mémoire des vieillards. A l'âge de seize ans^ Alphonse fut reçu par acclamation docteur de l'université de Naples; ce brillant succès ne Téblouit pas un instant. Jaloux de conserver la pureté virginale de son cœur^ dont l'orgueil est le plus dangereux ennemi^ le saint jeune homme se retirait souvent dans la solitude pour y fortifier sa vertu. Son asile privilégié était la maison des Lazaristes^ connus k Naples sous le nom de Missiannarj délia Vergine,
Or, j'avais beaucoup fréquenté à Paris un de ces vénérables enfants de saint Vincent de Paul^ qui résidait alors à Naples. Quelques jours avant le voyage de Nocéra j'étais allé lui rendre visite. Avec une cordialité que je n'oublierai jamais^ le bon Père F.... me fit les honneurs de la maison. Après m'avoir montré Téglise» la chapelle intérieure, les jardins^ les cloîtresj etc. : « Maintenant, me dit-il, il faut que je vous fasse voir une cellule qui est pour nous un précieux sanctuaire; » et il m'ouvrit la modeste chambre dans laquelle le jeune de Liguori venait faire sa retraite annuelle, a Peut-être, ajouta l'aimable vieillard, ne seriez-vous pas fâché de faire con* naissance avec le prédicateur qui conwr/tï saint Alphonse ? Il est chez moi, venez. »
Nous entrâmes dans la chambre du missionnaire, qui me fit asseoir près de lui, en face d'un tableau couvert d'un voile épais, a Ce tableau, me dit-il, est à la Mission depuis environ cent ans -, il] nous a été envoyé par un de nos Pères de Florence. La vérité du fait qu'il rappelle est attestée par des preuves toujours visibles ,
par le témoignage de nos Pères de Florence et par la déposition jurée du héros de cette effrayante histoire : nous conservons dans nos archives le procèsverbal authentique de tout cela. Donc, un vieillard de Florence entretenait depuis longtemps des rapports criminels avec une femme. Après une résistance opiniâtre à la grâce, il se convertit; mais la femme demeure impénitente : elle meurt. Or, un soir que cet homme était en prières dans sa chambre, au pied d'une grande image de Notre-Seigneur en croix, il entend autour de lui comme le bruit d'un ouragan, du milieu du bruit une voix lugubre, la voix de la femme, qui crie : Je suis damnée ! Par la permission de Dieu, je viens vous donner une marque de l'activité du feu qui me brûle. A l'instant, deux mains de feu sont imprimées, avec les cinq doigts, sur le tableau, qu'elles percent départ en part, b En prononçant ces paroles, le Père lève le voile , et je vois, en effet, sur la vieille gravure, l'empreinte de deux mains brûlantes, qui ont enlevé, comme un emportepièce, le papier touché, tandis que les parties voisines sont parfaitement intactes : circonstance qui , aux yeux même de la science, rend le fait humainement inexplicable. Le talon des mains a porté sur le cadre, qu'il a carbonisé avec la même précision : tout cela est horrible à voir.
a Dans une retraite, continua le Père F. . . ., on montra publiquement ce tableau. Vous jugez de l'impression qu'il produisit sur un cœur comme celui d'Alphonse. Quoique déjà tout à Dieu, le saint jeune homme ne cessait de répéter : C'est à ma retraite aux Missionnaires délia Vergine que je dois ma conversion. »
Cependant nous avions dépassé Pompéi ainsi que sa sœur, l'infortunée Stabia ; bientôt la route descendit
FRiRE PHUIPPE. Si
dttis me hrge yaUée au fond de laquelle apparaissait la petite ville dePtocéra. Comme les cités voisines, Nocéra^ fondée par les Grecs, devint colonie romaine et fut saccagée par Annibal. Plus tard elle tomba au pouvoir des Sarrasins^ qui Toccupèrent pendant plusieurs siècles : de là lui est venu le nom de Nocéra des Païens^ comme à sainte Agathe, sa voisine, celui de Sainte-Agathe des Goths. Si le voyageur profane n'y voit rien qui excite sa curiosité^ il en est autrement du pèlerin catholique. Tout y parle de saint Alphonse; et tout ce qui touche à ce grand homme inspire un vif intérêt. Dans les humbles religieux du Très-Saint Rédempteurnous trouvâmes des frères remplis d'attention et de cordialité, qui nous accordèrent^ de la meilleure grâce du monde^ la faveur de célébrer la messe sur le tombeau de leur père. L'illustre évéque repose dans l'église qu'il a fait bâtir; son corps est placé sous Tautel de la chapelle qui forme la partie gauche du transept. Quand nous y entrâmes, cette chapelle était entourée d'une foule de pèlerins qui répandaient leurs larmes et leurs prières devant le bon saint, dont leurs pères avaient si longtemps admiré la douceur inaltérable , la pauvreté évangélique et la charité toute paternelle.
De régUse^ nous passâmes au réfectoire. La première chose que nous fit remarquer le Père supérieur, c'est la place de saint Alphonse» Il nous semblait voir encore le vénérable vieillard assis sur un petit banc de bois adossé à la muraille et déposant^ dans une assiette placée devant lui^ les prémices de son repas , qu'il offrait à Notre-Seigneur dans la personne d'un pauvre. Une soupe au broccoli, accompagnée d'un morceau de bœuf et de viande salée^ tel fut^ avec deux oranges pour dessert, le menu du frugal déjeuner qui nous attendait. Le
m L«d mots mâÉ.
linge et la vateelle n'étaient {mm moii» en bannonie ayee respritde mortificatton et de pauvreté qai distingue les dignes religieux. Frère Philippe ajouta^ par sa conversa^ tion^ un nouvel assaisonnement aux mets que sa main nous avait préparés. Frère Philippe I mais c'est Tadorîration du pays et la joie de la maison. Apprenant que nous étions Français^ il obtint la permission de noua parler» et il nous raconta son histoire. Vieux soldat de l^mpire^ blessé en vingt batailles , il fut inconsolable de la chute de son Empereur. Dégoûté du monde, il cher* cha le repos au service du seul maître que nul ne peut détrôner^ et il se fit religieux dans la congrégation du Saint-Rédempteur. La vie des camps ne lui a permis d'apprendre ni le latin ni la théologie : il n'est donc ni prédicateur, ni confesseur, ni écrivain; il est cuisinier. Plein de gaieté, il conserve dans son humble emploi quelque chose de ces allures militaires et de cette brusque franchise qui vont, on ne peux mieux, avec le froc noir et le tablier blanc.
Au déjeuner succéda la visite de la maison. Nous exa^ minâmes avec respect ce cloître, ces corridors, ces cours intérieures que le Saint avait si souvent parcou-» rus, et nous arrivâmes au piano nobile : là se trouve Tappartement du glorieux fondateur. Une petite porte en bois nu, ouvrant sur le corridor, donne passage à une cellule d'environ dix pieds de longueur sur huit de lar* geur. On ne peut se défendre d'un saisissement religieux en voyant ces murailles froides et nues, ce parquet en briques grossières, ce plafond aux traverses saillantes, recouvert d'une couche de plâtre à peine suffisante pour fermer le passage à la poussière; cette petite fenêtre, mal close, devant laquelle le grand docteur composa la plupart de ses pieux et savants ouvrages; cet autel élevé
CHAMBRE BS SÀfHT AiraONSfi DE LI6U0RI. f 3
depuis rét)oqu6 de la canonisation et qui rappelle par sa pauvreté le détachement dont le saint fit toujours profession.
Une cloison^ garnie d^une porte vitrée, sépare le ca-binet de travail de la chambre à coucher. Entré dans cette seconde pièce, j*en fis llnventaire. tJn petit lit composé d'une simple couverture et d'un matelas mince comme une planche, reposant sur un fond en bois supporté par quatre pieds en fer de trente centimètres de hauteur; trois vieilles chaises en paille; deux fauteuils sé^ culaîres garnis en peau, dont Tun à roulettes, qui servait à promener le saint vieillard dans les corridors de la maison , une petite table, une lampe en cuivre, un cierge qui brûlait près de son lit de mort, tel est l'ameublement du moderne docteur de l'Église, du fils des grands de la terre, de l'illustre évoque de Sainte-Agathe. Chose bien significative! la religion catholique seule inspire tin pareil mépris des choses créées et du bien-être matériel.
Dans cette chambre vénérable , disposée comme le jour même où le saint expira, les Pères qui nous accompagnaient nous parlèrent des derniers moments d'Alphonse : « Notre bienheureux Père, disaient-ils, avait toujours désiré de mourir au milieu de ses enfants. Sa confiance en Marie était si grande qu^il ne doutait pas qu'elle ne lui obtint cette consolation, a Mon Dieu !écri- « vait-ilau milieu même de sa carrière, je vous remercie « d'avance de la grâce que vous me ferez de mourir « entouré de mes très-chers enfants, qui n'auront alors « d'autre sollicitude que mon salut étemel et qui tous « m'aideront à bien mourir. » Son espérance ne fut pas vaine : à la première nouvelle de sa maladie, nos Pères et nos Frères arrivaient sans discontinuer de toutes nos
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maisons; et^ comme un autre Jacob^ Alphonse entra dans sademière agonie environnédesanombreuse famille^ qu^il bénit avec effusion ; et cette chambre où nous sommes et les corrid(M*s que nous avons parcomns furent inondés de larmes.
« Le Père recteur et le Père Buonapane se tenaient au chevet de son lit; au pied était agenouillé le Père Flore. L'un d'eux lui présenta une image de la sainte Vierge en hii disant de l'invoquer pour la bonne mort. Au nom de Marie, le smnt ouvrit les yeux^ prit l'image, la contempla longtemps, et entra dans une douce extase qui le conduisit dans l'éternité bienheureuse. On ne remarqua ni révolution dans son corps, ni contraction dans ses membres^ ni serrement de poitrine^ ni soupir douloureux ; et pourtant il était mort. Ce fut le i^" août 1787, vers les onze heures du matin^ à l'âge de quatre-vingt-dix ans dix mois et cinq jours, que notre Père, environné de ses enfants, s'endormit dans les bras du Seigneur et de la très-sainte Vierge, au moment où l'on sonnait VAngeltis. x>
En nous donnant comme gage de notre visite le véritable portrait du saint, les Pères ajoutèrent sur sa personne quelques détails, imprimés depuis dans les Me-moires du Père Tannoja^ a Notre Père était de taille moyenne; il avait la tête grosse, le teint vermeil^ le front large, l'œil agréable et d'un bleu d^azur^ le nez aquilin, la bouche petite et toujours le sourire sur les lèvres. Sa barbe était épaisse et ses cheveux noirs ; il les portait courts, et se les coupait souvent lui-même. Il était myope et se servait de lunettes^ qu'il ôtait toujours quand il était en chaire ou qu'il parlait aux femmes.
* 3 vol. in-8°; Paris, 1842,