PORTRAIT DE SAHIT ALPHONSE DE LIGUORI
Sa voix était ckure et sonore : telle spacieuse que f&t l'église et telle longue que fût la uiission^ elle ne lui manqua jamais^ et il la conserva ainsi jusqu'à sa mort* n avait un port imposant, des manières graves et gracieuses à la fois^ si bien que tout en lui concourait à le rendre aimable, n
Le temps était venu de dire adieu à cette sainte maison. Après nous être prosternés de nouveau devant l'autel du glorieux docteur^ nous reçûmes l'embrasse* ment des bons Pères ^ et nous partîmes pour la Gava. Cette petite ville, bâtie dans la vallée pittoresque de Mtmie MeteÛiano, est célèbre par son monastère de Bénédictins, un des plus intéressants de l'Europe. Pendant les guerres intestines qui, au moyen âge, désolèrent l'Italie, le monastère de la Gava devint le trésor où les particuliers déposaient leurs chartes et leurs titres de noblesse ou de propriété. Le respect universel dont les religieux étaient l'objet formait une barrière autour de leur demeure, que ni l'homme d'armes, ni le paladin , ni lé seigneur, si haut et si puissant qu'il fût, n'osait franchir. Â cette double circonstance est due la richesse scientifique dû célèbre couvent. On y conserve environ soixante mille parchemins originaux ; puis un code de lois des Lombards, que Muratori n'a pas connu lorsqu'il a publié sa collection. Je m'étonne que quelques-uns de nos élèves de l'école des chartes n'aillent pas se fixer sur les lieux et explorer cette mine féconde.
A en juger par l'accueil que nous reçûmes, ils peuvent compter sur la réception cordiale et l'obligeance à toute épreuve des excellents religieux. Sous la conduite du Père archiviste, nous visitâmes la, bibliothèque, qui est bien , suivant l'expresion de M. de Bonald, le vaste sépulcre de l'intelligence humaine; seulement il
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60t au pouvoir des vivaûts de reatmddter les morte, et nous en évoquâmes quelques-uns. Leur savoir^ leur bon sens, la vivacité de leur foi ^ la naïveté de leur lan* gage nous firent vivement regretter de n'avoir à leur donner que quelques instants fu^tifs; mais le temps nous pressait, nous devions rentrer à Naples avant la nuit. Toutefois le Père archiviste nous retint t « Voyez encore, nous dit^l, cette Bible du huitième siècle. » Puis, l'ouvrant à dessein à l'évangile de saint Jean, il ajouta t a SMI y a des sociniens en France, veuillez leur dire que vous avez lu de vos yeux le fameux passage : Très sunt qui testimoniutn dant in eœlo, Pater, Verbum et Spirittis Sanctus, et hi très unum sunt. Au moins vous saurez quils ont tort de rejeter le mystère de la sainte Trinité, parce qu'ils n'ont pas lu ce passage dans quelque ancien manuscrit. »
Grflce à l'activité de notre postillon, nous arrivâmes sur le quai Napolitain au soleil couchant. Le golfe, au Ueu d'azur, illuminé des derniers feux du jour, semé de bâtiments aux diverses couleurs et sillonné d'embarcations légères, présentait un coup d'œil magnifique et très-animé : le quai lui-même offrit un autre spectacle. De nombreux promeneurs encombraient les larges trottoirs ; les cafés étaiententourés d'amateurs qui buvaient, lisaient, causaient autour de petites tables placées dans la rue. Au milieu de cette multitude agitée comme les flots de la mer, nous vîmes, dans les retraits formés de distance en distance par les maisons voisines, des prédicateurs en plein air, montés sur le PàleOy espèce d'estrade en simples planches; ils tenaient à la main un grand crucifix et annonçaient avec feu la parole qui a sauvé les pauvres et les petits. Il y avait foule au sermon^ et^ ce qu'il y a de mieux, silenoe, respect; attention parmi
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ïe& auditeurs » tous debout et cbfipeau bas. Ni le bruit du eorricoh qui brtdait le pavé, ni les cris des enfants qui jouaient dans le voisinage, ni les conversations des passants qui, brochant sur le tout, allaient et venaient comoie les flots poussés en sens divers, rien ne distrayait l'auditoire, suspendu en quelque sorte aux lèvres du prédicateur. Telles sont encore les villes de Tltalie; sans craindre l'outrage ou le mépris, la religion peut se mon* trer dans les rues et sur les places publiques; elle peut même y répandre la divine semence avec la consolante certitude de trouver une bonne terre pour la recevoir.
Tous les prédicateurs étaient des jésuites. Le soir même j'eus l'occasion de rencontrer un de ces religieux» et je lui manifestai l'étonnement que m'avait causé le singulier spectacle dont j'avais souvent ouï parler, mais que je venais de voir pour la première fois,
« Ne craignez-vous pas, lui disais-je, d'exposer la pa* rôle sainte h la dérision et nos augustes vérités au mépris? D'ailleurs quel fruit pouvez- vous espérer de discours faits en pareils lieux, à de pareils auditeurs et en pareilles circonstances? — Vous n'êtes par le premier à qui ces réflexions soient venues. Les étrangers blâment volontiers ce qui n'est pas conforme aux usages de leur pays; et Ton dit ici que les voyageurs français ne sont pas les derniers à se faire remarquer par cet esprit de critique dont la légèreté est le moindre défaut. Quant au mépris que vous redoutez, vous avez pu vous convaincre qu'il n'existe pas. J'ai souvent rempli la même fonction que nos Pères, et si j'avais aperçu quelque marque de dérision , je ne craindrais pas de vous le dire. Chez nous, le respect pour la religion n'est pas encore un vain mot : aerart^l durable? Je l'ignore ; mais jusqu'ici nous pouvons conservernoa usages héréditeires
sans craindre ^inconvénient que vous signalez. Vous me demandez ensuite quel fruit nous pouvons espérer de ces prédications en plein vent? Le succès n'est pas notre affaire ; on nous dit de prêcher^ et nous prêchons* Comme nos pêcheurs du golfe, les pêcheurs évangéliques jettent leurs filets un peu au hasard; quelquefois on les retire vides, mais d'autrefois on y trouve de belles pièces : Tesprit de Dieu soufle où il veut. Tel homme qui , sous un prétexte ou sous un autre y ne viendrait pas à l'église pour entendre; un sermon s'arrête en passant devant nos Palchi; il écoute , une bonne pensée tombe dans son cœur, et, dans un temps donné, elle portera son fruit : Je vous parle d'après l'expérience. Il faut bien que cette expérience soit fondée, puisque nos plus grands saints de Rome et de Naples ont encouragé et pratiqué ce ministère populaire. Je ne vous citerai que saint Alphonse, dont vous avez aujourd'hui visité le tombeau. Sur les traces de semblables modèles nous marchons avec confiance et en connaissance de cause. Serez-vous assez obligeant pour le dire de notre part à quelquesuns de vos compatriotes? »
Je le promis au bon Père et nous nous sépar&mes.
I*"^ Mars.
Ischia. — Procida. — Vêpres SicUienoes. — Grotte d'Azar. — Capri. — Soavenirs de Tibère. — Monte Solaro. — Souvenirs des Français. — Salerne. — Tombeau de saint Matthieu. — De saint Grégoire VII. — Âmalii. -r- Catliédrale. — Souvenirs historiques. — Atrani. — Portes de San-Sal?atore. — Sorrento. — Le Tasse — Qnisisana. — Castellamare. — Vierge de Pozzano. — Barque marchande. -^ Pieux usage.
On trouve à Naples des bateaux à vapeur qui font en une journée le tour du golfe. Ils relâchent plusieurs fois et laissent aux passagers le temps de voir les points
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remarquables de la côte. De grand matin nous nous embarquâmes sur un joli pyroscaphe qui , par exception , devait parcourir le double golfe de Naples et de Sor« rente. On leva Tancre au milieu des cris de joie d'un nombreux et brillant équipage. Afin d'éviter toute répétition, je ne parlerai pas du spectacle enchanteur dont l'osil jouit constamment pendant le cours de cette délicieuse promenade.
Arrivés en pleine mer^ nous saluâmes^ sur la gauche, Ischia et Procida, îles moitié grecques et moitié romaines, qui se dessinent vers la pointe occidentale du cap Misène. La première compte vingt mille habitants. L'excellence de ses eaux thermales y attire un grand nombre de malades, et l'amateur de paysages la visite pour jouir du spectacle de ses vallées pittoresques , de sa végétation vigoureuse et du Pic de l'Épomée. Du haut de cette aiguille volcanique on a, ditron, un coup d'oôl qui ne le cède en rien à celui du Pic de Ténériffe. Enfin Ischia, Vlnarime de Virgile et d'Homère et la Pythecuêa de Pline et de Strabon, rappelle au pèlerin catholique la miraculeuse arrivée de sainte Restitute , conduite à ces rivages par la main puissante du Dieu des martyrs.
Au-dessus de Procida plane une ombre sanglante, dont la vue fait frissonner le voyageur français. Du milieu de l'Ile s'élancent les pans délabrés de hautes et tristes murailles. Aujourd'hui simple rendez- vous de chasse, ces ruines séculaires furent jadis le redoutable manoir du cruel Jean de Procida, seigneur de l'île et principal auteur du fameux massacre de nos compatriotes connu sous le nom de Vêpres Siciliennes. Honoré de la confiance des rois de Naples, Jean de Procida fut disgracié par Charles d'Anjou, et jura de se venger. Médecin
habile^ il profita des relatiiHis nombreuseique lui procarait l'exercice de son art pour ourdir une vasle oona-< piration qui aboutit au carnage des Français, alors inatires de la Sicile* Afin qu'aucune victime ne p&t échapper ; les conjurés faisaient répéter à toutes les personnes qu% rencontraient le mot cicérone » dont la prononciation difficile trahissait Tétranger^qui était sur^ le-champ mis à mort. Commencé à Palerme le jour de P&ques, à l'issue des Vêpres^ le massacre fut si complet qu'il entraîna la chute de la domination française; c'était Tan 1284. L'île de Procida ne compte que douze mille habitants; elle jouit néanmoins d'une certaine célébrité, due h Tbabileté de ses marins et à la beauté de ses faisans.
Pendant que nous tenions les regards fixés sur ces deux oasis de la mer, le pyroscaphe marchait de toute la force de sa vapeur : bientôt on signale la Grotte éFAnur^ Un bateau plat se détache de la rive et vient prendre les voyageurs curieux de visiter le phénomène souterrain. Grâce à un vent d'ouest qui agita les flots jusqtie^ là fort tranquilles, nous fûmes jetés sans accident à Tou. verture de la grotte. Sous une voûte très-élevée , d'oii pendent par milliers de gracieux stalactites , est un lao d'environ trente mètres de circonférence sur quatre de profondeur. L'eau, les rochers, le sable, les coquillages, tout paraît d'un bleu d'azur, tandis que la transparence de l'eau et si parfaite qu'on croit pouvoir prendre aveo la main les coquillages dont les formes variées se dessinent gracieusement au fond du lac : tel est le phénomène que l'œil admire et que la science explique ou croit expliquer par des raisonnements dont le simple exposé m'entraînerait trop loin.
Après la Qrotte d'Azur^ l'île Capri vint appeler notre
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«Uention. Je ne sais quel mouvement de peur et de pitié on éprouve en foulant pour la première fois la trop célèbre Caprée : la sinistre image de Tibère vous suit partout. Au sommet d^un léger monticule on voit les ruines Inen conservées du palais de ce prince. Les mosaïques, les riehes ornements > les thermes somp« iaevoi redisent imparfaitement la vie souillée du maître du monde; plus éloquent est le roober solitaire sur lequel était assis le donjon imp^ial. D'une voix que les siècles n'ont pu affaiblir, il accuse la sombre défiance et les basses cruautés du fils de Livie. Pour tout dire en un mot, Caprée, Oe voluptueuse et inabordable , devait être la demeure de Tibère.
L'histoire a pris soin de justifier cette induction. Je me rappelais ce passage oh Suétone et Tacite racontent que Tibère, fatigué de la contrainte que lui imposait le séjour de la capitale, quitta Rome pour n'y jamais ren^ trer. Il fit défemlre, par un décret affiché publiquement, à quiconque de venir troubler son repos. Environné de soldats qui empêchaient de l'approcher, il se promena longtemps dans les lieux écartés de la Campanie ; mais nulle part il ne trouva une solitude assez profonde. Gêné par la vue des hommes et des villes, il abandonna la terre ferme et passa dans Tile de Caprée : aucun séjour ne pouvait mieux lui convenir. Entourée d'écueils, Ca*» prée n'est accessible que par un seul endroit, tellement que personne ne peut y aborder sans être vu; du reste, c'est une demeure délicieuse. Abritée contre les vents du nord, elle est rafraîchie pendant l'été par une brise parfumée. Le golfe de Naples est en perspective, et les voyageurs s'accordent encore à regarder le coup d'œil dont on jouit du Monte Solaro comme le plus beau de toute l'Italie. Tibère y fit bâtir douze palais magnifiques,
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qui devinrent douze maisons dMncroyables débauches et douze prétoires sanglants^ d'où partirent pendant onze années des arrêts de proscription et de mort *.
Le farouche empereur se trouvait donc à l'aise^ parce quC; séparé du reste du monde, il pouvait se livrer sans contrainte à ses vicieux penchants. Tel est^ ajoutent les historiens, le motif de la préférence qu'il donna au sé« jour de Gaprée. Entre autres preuves, Suétone rapporte Taventure d'un malheureux pêcheur, qui nous revint à la mémoire. Ce brave homme ayant péché un beau surmulet, sa première pensée est de l'offrir à l'empereur; il grimpe par des rochers fort escarpés et se présente inopinément à Tibère. Irrité, effrayé, ce prince fait saisir le n^alheureux pêcheur, et ordonne qu'on lui frotte le visage avec son poisson. Pendant qu'on exécute l'ordre tyrannique, le pêcheur se félicite hautement de n'avoir pas apporté une grosse écrevisse de mer qu'il avait prise avec le surmulet : le barbare empereur profite de l'avis pour augmenter la rigueur du supplice. Il envoie chercher l'écrevisse et, la substituant au surmulet, il fait mettre le visage du pêcheur tout en sang ^.
Selon l'invariable conduite de la Providence, l'île de Caprée, souillée de tant de crimes, devait être purifiée. Elle le fut, elle l'est encore par la présenC/C séculaire de saints religieux et par une notable partie des reliques de l'illustre vierge et martyre saint Agathe ^. Un autre rapprochement se présente au voyageur français : Capri lui rappelle un des plus glorieux exploits de nos compatriotes. De victoire en victoire. Murât venait démonter
< Plin.,lib. 111,6.
» Suet., lib. Lx.
^ S. Greg., lib. i, Epist. 54» adJo. Episc. Surrentimm.