‹ Les trois RomeChapitre 49 sur 75 · COLONNE DES FRANÇAIS · texte numérisé non relu

COLONNE DES FRANÇAIS

mortelle. Heureux le siècle qui produit de pareils hommes! plus heureux celui qui sait les apprécier, et qui met au premier rang dans son estime et dans son respect non l'inventeur d'une machine^ mais le représentant de la loi religieuse et la personnification de la vertu!

Sur les bords du Ronco nous saluâmes la colonne des Français ; c'est un petit pilastre en marbre blanc qui rappelle la fameuse bataille gagnée par Louis XII sur les Espagnols le jour de Pâques de Tan 1512 , triste victoire où périt, à l'âge de vingt-quatre ans, le brillant Gaston de Foix et la fleur de la noblesse française. C'est de là que Bayard écrivait : « Si le roi a gagné la bataille^ les pauvres gentilshommes l'ont bien perdue. 0 Vingt mille cadavres gisaient sur le sol.

Un épais brouillard nous empêcha de jouir de la vue des riches campagnes qui séparent Ravenne de Lugo ; le froid devint même assez vif pour nous obliger à marcher une partie de la route. Médiocrement fâché de nous voira pied tant pour lui que pour ses chevaux , le digne voiturier s'empressa d'engager la conversation. Nous insinuer qu'il comptait sur de bonnes étrennes, tel était son but; mais trop poli pour le manifester directement, il nous le fit entendre par la circonlocution suivante : « Excellences^ nous dit-il , voilà bien des années que j'ai l'honneur de conduire de nobles étrangers. La voiture occupée maintenant par vos Excellences a transporté lord un tel, lady une telle; l'illustrissime seigneur un tel... » Chaque nom était suivi d'une biographie plus ou moins élogieuse. a Vous voyez, Excellences, ajouta-t-il^ que ma mémoire ne vieillit pas ; c'est qiie,per Bacchol si h forestière me donne un paul,il peut l'oublier, lui ; mais moi je ne l'oublie jamais. » Cette phrase achevée avec

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un air d'indiffëraoce , il fait claquer son fouet, excita ses chevaux, regarde les bagages sous je ne sais quelprétexte , mais dans la réalité pour nouslaisser sousl'impres* sion de son dernier mot.

li avait été compris. Les commentaires se firent dans la voiture, où nous étions remontés pour entrer à Lugo. Le Lucux Dianœ est une ville d'environ trois mille ânaes^ célèbre par ses foires et par un château du moyen âge, bien conservé. Ville et château , tout fut pris par les Français en 1796.

Engagés de nouveau dans une route de plus en plus difficile y nous cheminions à pied^ lorsque voici venir un homme aux cheveux grisonnants, à la taille élevée > aux épaules larges, à la démarche ferme, à l'attitude mili-* taire. « Messieurs^ nous dit- il, vous êtes Français^ si je ne me trompe. » Sur notre réponse affirmative : « Je m^y connais un peu, continua-t-il^ j'en ai tant vu de Français ! Je suis un vétéran de l'empire; j'ai été à Metz, capitale de la Lorraine; j'ai été blessé à Wagram; j'étais au siège de Riga; je servais dans les sapeurs italiens. » Ëtien témoignage de ses paroles il nous montra sa main privée de deux doigts et les boutons d'ordonnance que, par respect, il avait fait remettre à son habit neuf; ils portaient : Zappatori italiaui, Sapeurs italiens, a Honneur aux braves, o lui dinies-nous en serrant sa main mutilée, qu'il nous présenta fraternellement. — a Ils s'en vont, les braves; nous ne sommes plus que deux dans le pays, et nous lui appre* nons bien des choses. Le dimanche , après la messe, on se réunit autour de nous, et alors nous parlons de f autre. Mais que fait-on en France? On dit que vous n'êtes pas rassurés. — Et les Bomagnoh^ que font*ils? Dans quel état sont les esprits? » Et le vieux sddat, membre du

ÉTATS h& IX ROMÀ&NË. 375

coD^ municipal de sa commuoe^ notable du pays^ nous dit 9 dans son langage militaire : « Per Bacehol nous avons ici des Carbonari dont la tête a délogée. Us ne savent ce qu'ils veulent ; mais c^est égal : ils font des mines et des contre- mines contre le gouvernement^ et ils trompent un certain nombre de conscrits qui n'ont jamais rien vu. » Il développa son thème avec un bon sens pratique vraiment remarquable.

Telle fut la conclusion de cet ^itretien^ qui se prolongea jusqu'au passage d'une rivière dont j'ai oublié le nom : la Romagne^ comme les autres parties des Etats pontificaux , désire non pas un changement de gouvernement, mais une réforme administrative. Voir des cardinaux et des prélats occuper les postes civils les plus élevés nous paraît, à nous autres Français ^iUne chose étrange et impopulaire : nous sommes dans l'erreur. D'abord tout homme qui veut se donner la peine de réfléchir conviendra qu'il n'en doit pas être autrement dans un gouvernement ecclésiastique. Ensuite Texpérience apprend ici qu'un prélat ou un cardinal sont toujours plus accessibles au peuple^ et ^ en raison même de leur caractère j offrent plus de garanties que les laïques. Certains essais de sécularisation , tentés à différentes époques, ont suffisamment prouvé aux populations qu'elles n'auraient point à réclamer sur ce point l'application des idées d'un très-petit nombre. Enfin toutes les places sont loin d'être occupées par des ecclésiastiques ; à part les fonctions les plus importantes , les autres emplois sont dévolus en majorité à des séculiers. Ainsi , nous n'en doutons pas, laissé à son bon sens , le peuple roniain continuerait de vivre heureux et tranquille sous les lois de son gouvernement, le plus paternel du monde; lïiais il subit l'influence de l'esprit général. Sociétés sei-

crêtes^ livres clandestinement introduits , voyageurs de toutes nations déposent dans son sein des germes de mécontentement et le poussent à de tristes excès. Telle est l'imprudence ou la malice de certains touristes que les plus modérés ne trouvent rien de plus pressé que de relever, d'envenimer, d'exagérer, s'ils ne les inventent, les défauts inséparables de toutes les institutions humaines, et qui, à tout prendre, sont mille fois préférables aux plus belles utopies des faiseurs de constitutioDs à priori.

Depuis longtemps la nuit était close, lorsque nous arrivâmes au bourg d'Argenta. Merci à la petite bicoque isolée qui nous donna un appartement confortable, du pain français et un bon feu.

8 ATril.

Ferrare. — Château. — Cathédrale. — Sainte-Marie del Fado. - Hymne O gloriosa Domina. — Bibliothèciae.'— Manuscrits do Tasse, de rArioste , de Goarint. — Prison du Tasse. — HôpitaL — Douane aatrichienne. — Rapports de l'Autriche avec le Saint-Siége. - Rovigo.

De grand matin nous entrions à Ferrare. Ce qui frappe d'abord , c'est Taspect triste et monotone de cette ville, Jadis la grande reine du Pô\ la cité savante, le rendezvous des poètes et des beaux esprits du seizième siècle. Quelle différence aujourd'hui ! Ses anciennes murailles de briques sont encore debout; sa citadelle menace toujours la ville; ses rues alignées , d'une longueur et d'une largeur extrêmes, n'ont changé ni de nom ni de direction; mais le bruit de la foule ne retentit plus sur

* La gran donna del Po ; Tassoni, Secchia rapita^ cant. v, 8t. 37.

GATHÉB&ALS. 377

leur brillant pavé : le silence de la tombe a succédé anx agitations de cette ville , jadis si active. Ensuite le regard du voyageur est péniblement affecté en voyant le soldat autrichien occuper la cidadelle d'une ville cpii n'appartient point à l'empire. On dirait un gediier qui épie les moindres mouvements de son prisonnier^ toujours prêt à river plus fortement ses fers ou à les aggraver. Ainsi l'ont décidé les traités de Vienne en 1815. Ferrare 9 envahie par les Français^ fut rendue au Saint* Siége^ mais à la condition qu'elle recevrait dans sa forteresse une garnison autrichienne.

An milieu de sa solitude ^ Ferrare conserve de beaux vestiges de son ancienne magnificmice. Le château y ancienne résidence des ducs, situé au milieu de la ville, entouré de forts, de tours, de balustrades et de fossés remplis d'eau , offre un coup d'œil imposant. L'intérieur a cessé d'être en harmonie avec l'ardiitecture : tout a été renouvelé, badigeonné dans le goftt modeme.,Que de souvenirs il rappelle ! C'est là que tenait sa brillante cour le duc Alphonse, appelé par le Tasse le Magnanime : Tu magnanimo Alphonse; là que le chantre de la Jérusalem délivrée, l'Arioste, Guarini récitaient leurs vers; là que l'hérésie , sous la figure de Calvin , venait séduire la princesse Renée, fille de Louis Xn, et préparer peu à peu les malheurs de la famille qui prêta l'oreille à ses perfides leçons.

Non loin du château s'élève la cathédrale, dédiée à saint Georges. Cet édifice, du onzième siècle , conserve extérieurement son beau caractère, moitié roman, moitié gothique. Sur la grande façade apparaît la grande scène du Jugement dernier. Au centre du tympan, on voit le Père Étemel recevant les élus dans son giron , tandis que le diable, armé d'une fourche, pousse les

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réprouvés dans le puito de raUnie. Ck>mme aeoompagnement ou plutôt comme péripétie de ce grand drame^ las sept péchés moriek , ia vie du Rédempteur et une foule d'emblèmes sacrés occupent les autres parties du portail. Si les pensées graves sont mères des pensées salutaires, la cathédrale de Ferrare peut se flatter de donner au fidèle qui vient y prier de très- utiles leçons*

L'intérieur est décoré de belles peintures ^ entre lesquelles ont remarque une Sainte Vierge pleine de gréée et de majesté et un Jugement dernier y le premier après celui de Michel-Ange. Mais ce qui intéresse vivement sont les admirables miniatures qui om^t les vingt-trois volumes de livres choraux. Ces chefs-d'œuvre du Cosmé rivalisent avec ceux de Sienne, éloge qui suffit pour donner une idée de leur magnificence.

L'église de Saint-Dominique attire la curiosité par les statues grandioses de sa façade et par le tombeau de Gcdius Calcagnini. L'^pitaphe de cet homme célèbre, poëte^ savant, antiquaire ^ naturaliste ^ professeur, astronome, ambassadeur^ est pleine d'un sens profond : Sœ diuiumo studio in primiê hoc didieit : hobtaua

OHNIÂ COIlTBMiaRS ET laNORAIITIAH SUÀM NON IGNORAEE '.

Voici maintenant la plus ancienne église de Ferrare : Sainte-Marie del Vado est antérieure au onzième siècle. Un éclatant mirade l'a rendue célèbre dans la dévotion des habitants. Le jour de Pâques de l'an J 471, un prêtre, le prieur Pierre, disait la messe au grand autel , lorsqu'après la eooséoration , en présence de tout le peuple , il jaillit de la sainte Hostie un filet de sang qui couvrit la voûte du chœur. Un magnifique tableau perpétue le

' « De ses longues études il apprit , avant tout, à mépriser tout ce qui est aM>rtel et à ne pas ignorer son i^orance. »

HYMf«£ 0 GLORIOSil DOMINA. 379

souveoir du miracle ^ dont les circonstances expliquent Tutilité. Le dogme le plus cher du catholicisme , son âme y son coeur, sa vie > sa gloire ^ est sans ooniredit la présence réelle ^ incarnation permanente du Fils de Dieu parmi les hommes. Faut-il s'étonner que toutes les grandes hérésies aient eu pour but de ruiner directement ou indirectement la foi de ce mystère? Au moyen àge^ les manichéens, répandus par toute TËurope^ la combattaient sourdement , tandis que Béranger Tattaquait le front découvert : ces causes et d'autres encore tendaient à jeter dans les âmes des doutes funestes. Dans sa bonté le Fils de Dieu ne voulut point se laisser sans d'illustres témoignages. On cite y vers cette époque ,^en Orient , le miracle de Gonstantinople rapporté par Nice*phore; en Occident^ celui des Biilettes, à Paris, celui de Bolskie , et enfin celui de Ferrare, dont je viens de parler.

Sainte-Marie del Yado intéresse encore par un autre souvenir. Combien de fois n'a-t-elle pas vu TApôtre de la Romagne, saint Antoine de Padoue^ prosterné dans son vénérable sanctuaire? Combien de fois ses voûtes antiques n'ont-elles pas retenti de l'hymne si gracieuse et si tendre qu'il adressait à Marie : 0 gloriosa Domina ! « Cet élan d'amour filial était, dit rhistorien de sa vie, le souffle de son âme; aussi souvent que l'air vital s'exhalait de ses lèvres, aussi souvent cette hymne s'exhalait de son coeur *. » Avant d'aller à la Bibliothèque publique, où l'on nous montrera les chants profanes, licencieux même des poètes que le monde exalte jusqu'aux

' In ogni in contro facea uso dell' inno 0 gloriosa Domina , con grantenerezza e fiducia, sino a potersi dire che con esso sulle labbra spirasse. DUsertaa., n. xlvii, p. 441.

nnes^ que les touristes^ sur les traces de lord Byron ^ d'Alfieri; de Lamartine , se font un devoir de vénérer , pourquoi me serait-il défendu de rappeler un chant chrétien, un chant douze fois séculaire^ qui a passé en les sanctifiant sur les lèvres de tant de générations et qui respire les sentiments les plus doux et les plus purs? D'ailleurs l'hymne O gloriosa Domina ! si chère à saint Antoine^ n'est-elle pas une production du sol que nous foulons" ? Bien qu'il appartienne à la France par son épiscopat^ au monde par son génie y le pieux auteur, VenantiusFortunatus^ appartient à Trévise par la naissance, à Ferrare par l'amitié. Retranchée de nos Bréviaires gallicans par le vandalisme liturgique des deux derniers siècles, mais conservée dans le Bréviaire romain, l'hymne virginale continue de parfumer et de réjouir les cinq sixièmes de l'Église catholique , qui la chantent à Laudes

La voici dans sa contexture primitive :

0 gloriosa Domina , Excelsa super sidéra, Qui te créa vit provide Lactasti sacro ubere.

Quod Eva tristis abstulit Tu reddis almo Germine :

Intrent ut astra flebiles , Gœli fenestra facta es.

Tu Régis alti janoa Et porta lads fulgida , Vitam datam per Virginem , Gentes redemptœ , plaudite.

Gloria tibi, Domine , Qui natus es de Virgine, Cum Pâtre et Sancto Spiritu In sempitema secola. Amen.

BIBLIOTHiQinB. 361

de roHce de la sainte Vierge. C'est avec bonheur que le pèlerin catholique ^ debout à Sania-Maria del Vado, la redit en unissimt son amour à celui de tant de frères vivants et morts qui Tont redite avant lui .

La Bibliothèque est sans contredit le monument de Fer rare le plus religieusement visité par les voyageurs. Ce qui les attire, c'est moins la belle collection de quatre-vingt mille volumes et de neuf cents manuscrits dont elle est riche que les reliques du Tasse ^ de TArioste et de Guarini. Du premier^ on montre la Jérusalem délivrée; elle est écrite et corrigée delà main de Tauteur, qui a terminé par ces mots : Laus Deo! Gloire à Dieu ! Comment se défendre d'une vive impression en voyant l'immortel labeur du plus grand poète épique? Comment ne pas rendre gloire au Dieu qui dispense le génie , tout en regrettant l'abus que l'homme en fait? Si quelque chose peut expier les égarements du Tasse ^ c'est le noble but qu'il s'était proposé dans son poème, ainsi que les per* sécutions plus ou moins méritées dont il fut l'objet. Un sentiment de mélancolie s'empare du cœur lorsqu'on lit ces vers , écrits par le poète dans sa prison^ et adressés au duc Alphonse, dont il subissait la rigoureuse sentence :

Piango il morir, ne piango il morir solo , Ma il modo , e la mia fè, che mal rimbomba , Ghe col nomen veder sepolta parmi.

Ne piramidi , o mete o di Mausolo Mi saria di conforto aver la tomba , Ch'altre moli innalzar credea co' canni.

. Le vieux fauteuil en noyer et l'élégant écritoire en bronze de l'Arioste émeuvent plus ou- moins l'Âme du voyageur. Dans le $ouv enir de cet homme, qui fit tant

3M LBS TROIS tCfUi.

de mal ftux monirs chrétiennes, il y a je ne sais quoi qui refoule nonmealeinent le respect^ mids encore Tadmiration. Il faut^ comme Alfleri^ porter Tenthousiasme du bel esprit jusqu'à l'idolâtrie pour vénérer les fragments manuscrits de VOriando et mettre au rang des plus insignes faveurs la permission d'écrire sur une de ces feuilles détachées : Viitario Alfieri vide e venerà, 18 giu^ gno 1783. On a bonne grâce après cela de reprocher aux catholiques leur vénération pour les ouvrages, pour les reliques, pour les corps et pour le sang des martyrs!

Que dirai-je du Pastor Fido de Guarini, dont le manuscrit raturé se conserve avec autant de soin que les précédents? Il me rappela que l'auteur , député de Ferrare pour complimenter Paul V sur son avènement, reçut du cardinal Bellarmin cette sévère, mais juste leçon: 0 Vous avez fait par votre poëme, lui dit l'illustre prince de l'Église, autant de mal au monde chrétien que Lu* tber et Calvin par leurs hérésies. »

On nous conduisit de la bibliothèque à la prétendue prison du Tasse. C'est une espèce de trou obscur et maisain , sur lequel les dévots tels que lord Byron, Casimir Delavigne et autres ont tracé au crayon leurs gémissements plus ou moins poétiques. Malheureusement pour leur sensibilité, il n'est pas une âme instruite, à Ferrare, qui reconnaisse dans ce cachot la prison du poète. Vhôpital Sainte-Anne fut la demeure forcée du Tasse, enfermé, disent les uns, pour cause de fdie, et suivant les autres pour cause de mésintelligence avec le duc de Ferrare.

Laissant les érudits vider entre eux cette question , nous visitâmes l'hôpital , sur la porte duquel on lit cette belle inscription : ^Egris panperilms patet hie ostium ûharitalis. Nous traversâmes le quartier des Juib, plus

RAPPORTS DE L*AUtlltCm kTÈC tS SAINT-SIÈGE. 383

beau que le Ghetto de Home ^ et fions entrâmes on ooavent des Bénédiclias. La voûte do vestibule qui précède le réfectoire offre le chef-d'œuvre du Garofalo : c'est le Paradis. On s'étonne de voir TArioste dans la gloire, au milieu des choeurs des anges et des vierges ; mais la tra^ ditioD nous Vient en aide. Le poète dit au peintre: c Mettez-moi dans votre paradis^ car je ne suis pas trè»* sAr d'aller dans Tautre*. » Pui8se-t*il s'être trompé!

Aux portes de la ville, à Lagoscuro, nous traversâmes le Pô y le Rex Eridanus de Virgile , dont le lit égale presque la hauteur des tours de Ferrare, et nous touchâmes au royaume lombarde-vénitien. La douane de Sainte-Marie-Madeleine nous fit faire une première et peu gracieuse connaissance avec la police de Sa Majesté impériale et royale. Des renseignements authentiques, puisés sur les lieux , nous firent juger non-seulement de la police, mats de l'administration autrichienne : en voici quelques-uns; afin de ne compromettre personne^ je tais les noms propres.

Pendant notre séjour à Rome, bien des fois nous avions entendu parler des tracasseries et des rapports peu bien-* veillants du gouvernement autrichien avec le Saint-Siège. Ici nous eûmes la preuve que le joséphisme mesquin , sournois, jaloux continue de marcher à l'oppression et à l'avilissement de l'Église. Je commence par ab* soudre l'empereur lui-même et les membres de la famille impériale^ dont la piété sincère et les intentions droites ne sont mises en doute par personne. Il n'en est pas moins vrai qu'à l'ombre du trône et dans les plis du manteau impérial se cachent des hommes habileset puis-

* Dipîngetemi ne questo paradiso, perché nelF altro io non

CÎTO,

3M LES TROIS ROMB.

fiants qui veulent réduire l'Épouse du Fils de Dieu à la condition d'une servante, au rôle d'une femme de ménage.

Ainsi les communautés religieuses ne peuvent recevoir de novices qu'avec Tagrément du pouvoir. Toute correqxmdance directe des évéques avec Rome est sévèrement interdite. Nulle lettre épiscopale, même ayant pour but la demande d'une dispense en matière de mariage, ne peut partir pour Rome sans passer ouverte par les bureaux de la chancellerie.

Aucun évéque ne peut se rendre à Rome sans avoir obtenu la permission du gouvernement. Que cette permission s'obtienne difficilement; ou que les évéques mettent peu d'empressement à la solliciter, il est de fait que la présence d'un prélat autrichien à Rome est un événement. Dans l'année du jubilé, en 1825, et à la canonisation solennelle des saints, en 1837, la Ville étemelle réunit des évéques de toutes les nations du monde , excepté de l'Autriche.

Défense expresse à tout jeune ecclésiastique d'aller étudiera Rome; celui qui, malgré cette prohibition, oserait aller puiser la science sacrée au foyer môme de la doctrine , perdrait le titre et les avantages de citoyen.

Aucun bref, encyclique ou autre écrit émané du souverain Pontife ne peut parvenir à un évéque, si ce n'est par l'entremise de la chancellerie. Pour être publiée, toute lettre apostolique a besoin du placet ministériel. Tandis que toute l'Italie avait fini son jubilé pour l'Espagne, nous traversâmes la Lombardie muette et inactive : aucun évéque n'avait encore publié je bref pontifical.

Mais voici quelque chose de plus étrange. L'Autriche a mis à l'index l'Index romain. Gardez-vous donc d'em-

PA]K>ini. 38n

porter dans votre oiaQe le catalogue imprimé des ouvrages censurés par ordre du souverain Pontife ^ la douane vousleconfisqueraitinfaiUîblement.Ainsi^comnie la plupart des autres nations , la catholique Autriche est liguée contre TÉglise ; elle peut même se flatter de ne pas lui faire verser les larmes les moins amères. Qu'elle y prenne garde toutefois^ il est dangereux de se heurter coa» tre la pierre; vingt peufdes dorment dans les tombeaux^ qu'ils avaient creusés pour l'épouse de THomme-Dieu. A travers une magnifique plaine , entre deux lignes de gigantesques peupliers , courte unie comme une glace^la route de Rovigo. On la parcourt avec intérêt en jetant un rapide coup d'œil sur les ruines voisines de l'antique Adria. De la cité romaine il ne reste aujourd'hui que le nom porté par la mer^ dont les flots refoulés par les atterrissements ne baignent plus le côté où elle était assise.

O ATrll.

Padone- — Histoire. — Université. — Palais de Jastioe. — Il Salone, — Pierre de l'opprobre. — Cbate des anges. — Café Pedroccbi. — Prato délia Falle, — Maison du comte Louis Gornaro. — Souvenirs.

Par un beau soleil de printemps^ dont les rayons faisaient étinceler les tours et les coupoles de ses nombreuses églises , Padoue s'offrit à nos regards avides de contempler ses gloires artistiques et religieuses. Tout annonce l'architecture byzantine avec ses formes brillantes et variées. Padoue elle-même , à la physionomie moitié antique et moitié moderne , reflète une double civilisation. Au couvent de Saint-Antoine nous attendait le

P. Prosper L , jeune religieux français, qui se mit à

notre disposition pour nous piloter dans Padoue. Je prie

cet excellent ami de recevoir ici rhommage de notre sin* cère reconnaissance. Fondée^ dit-on, par Anténor, après la chute de Troie^ tour à tour possédée par les Etrusques et les Romains , saccagée par Alaric et Attila , occupée par les Vénitiens, Padoue passa au pouvoir de l'Autriche en 1797. Quoique déchue de son antique splendeur, elle oompte encore cinquante*quatre mille halntants. Dans l'antiquité Padoue eut la gloire de donner le jour à Tite^ Live et au célèbre grammairien Ascanius Pédianus, Tami de Virgile et le commentateur de Cicéron. Au moyen âge elle devint un de ces grands foyers de lumières que l'Église créait de loin en loin pour dissiper les ténèbres amoncelées sur Phorizon par les invasions des peuples du Nord.

L'université de Padoue, déjà florissante au commencement du treizième siècle, compta jusqu'à six mille écoliers. Ses chaires furent occupées par une longue suite de professeurs du plus haut mérite, dont les armoiries décorent les cloîtres du superbe bâtiment, quelquefois même par des hommes de génie. Pendant dix-huit ans Galilée y fut lecteur de philosophie; Octave Ferrari, pensionné par Louis XIV, y enseigna les belles-lettres ; Forcellini, élève de Facciolati,y composa, du moins en partie, son grand dictionnaire latin, grec et italien, le plus parfait des dictionnaires. Ce n'est pas sans une sorte de respect qu'en visitant le séminaire on jette les yeux sur ce manuscrit en douze volumes in-folio, et qu'on lit les paroles nobles et simples par lesquelles Fauteur rappelle les soins et les forces quil a consacrés àcetravaildeprèsd'un demi-siècle lAdotescens manum admovi; senex, dum perficerem^ foetus sum, ut videtis.

Je citerai une dernière gloire de l'Université de Padoue; c'est l'étonnante Héléna Cornaro Piscopia. Jeune

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