V(J£ ET HISTOIRE DE VENISE
leurs vaisseaux , la ci vilisatimi , armée de toutes pièces , traverse les deux mers qui conduisent chez les barbares. Tant que durera la raison providentielle de leur puissance^ Gènes et Venise resteront au premier rang parmi les États européens. Elles commenceront à déchoir lorsque leur existence n^aura plus pour objet que des intérêts d'un ordre inférieur. Avec une précision remarquable leur histoire témoigne de ce double fait.
Venise eut encore une autre mission. Lorsque , aux quinzième et seizième siècles, Phérésie voulut enrôler la vieille Europe contre la foi catholique, elle emprunta la voix infatigable de la presse pour faire retentir au loin ses cris de révolte. Bâle, Genève , La Haye , Amsterdam devinrent ses redoutables auxiliaires : Venise fut choisie pour soutenir l'effort du combat. De ses presses immortelles sortirent d'innombrables ouvrages destinés à proclamer, à défendre et à propager les vérités conservatrices de la religion et de la société. Ce double coup d'œil jeté sur la reine de l'Adriatique , nous descendîmes du clocher pour visiter l'église de Saintr-Marc, la merveille de Venise et l'un des plus splendides monuments de toute l'Italie.
Mélange d'architecture grecque, romane, gothique, musée de dépouilles opimes apportées du Péloponnèse, de Constantinople, d'Espagne, de Syrie, de tous les pays enfin où Venise voyait flotter ses pavillons, galerie magnifique de peintures nationales , l'église de Saint- Marc redit à sa manière toute l'histoire de la puissante république. Le seul inventaire de ses trésors serait infini. Commencée en 976 par le doge Orseolo , la basilique fut terminée en 1071 ; mais Fomementation a continué jusqu'au dix-huitième siècle. A l'extérieur comme à Tintérieur tout ce qui n'est pas or, bronze on mosaïque est
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ioGruilé de marbra oriental. Outre ses grandes portes de bronze et ses snpei'bes mosaïques ^ le vestibule renferme ^ sur la droite 5 la chapelle Zeno, dont l'autel, regardé comme un chef-d'csuvre^ est enriohi d'une profusion de colonnes et de statues do bronze d'un travail ei^quis* Au centre est le monument du cardinal Zeno, avec sa statue en bronze couchée sur le cercueil.
Lorsqu'on franchit le seuil du temple^ on éprouve un sentiment analogue à celui de la reine de Saba témoin des magnificences de Salomon. A la vue de ces voûtes d'or; de ce pavé de jaspe et de porphyre, de ces cinq cents colonnes de marbre précieux , de brornse ^ d'al* bfttre> de vert antique et de serpentine, de ces bas«relieii en bronze ^ chefs-d'œuvre de Sansovino , de Titien Minio, de Zttccato, de Pietro Lombarde, on reste ébahi, si* lenoieux, immobile. Le demi^jour qui éclaire toutes ces magnificences ajoute à l'impression et porte au recueillement. Ou se prosterne ; on prie, on est heureux de voir les plus riches créatures réunies au gàiie de rhomme pour chanter la gloire du Créateur.
Le bénitier de porphyre a pour base un autel antique de sculpture grecque, orné de dauphins et de tridents. La mosaïque desfonts, représentant le Baptême de Notre - Seigneur, est un ouvrage du douzième siècle plein de verve et de chaleur. Au transept brille le magnifique Oratoire de la Croix. U affecte la forme d'une petite tribune soutenue par six riches colonnes, au-dessus desquelles on admire la célèbre mosaïque du Paradis. Là se trouve la plus belle des nombreuses colonnettes de Saint^Maro : elle est de porphyre noir et blanc< Je ne puis qu'indiquer les deux chaires de marbres précieux, iiupportées par des colonnes d'Un grand prix^ qui ^'é^ lèvent à l'entrée du chœur; les stalles ornées de mar-
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quflteries ; les tiaft-^reliefft ei les figure» d« Iwoiiie qui d^ oorent les balustrades; ainsi que las ornemeuts en marbre et la porte en bronze de la sacristie , chefs-d'œuvre de Sansovino, qui liu coûtèrent vingt ans de travail. Quatre ooloQoes de marbre grec oméea de baa*reliefs sou^ tiennent la^Ck>nfe86ioa de 8aint*Marct et au-dessus de l'autel on voit la fameuse P€Ua d*arù, ou leonê Byam^ Une. C'est une mosaïque en émail sur lame d'or et d'argent rehaussée de ciselures , de perles , de camées et de pierres précieuses. Elle pffre^ drâs une suite de compartiments symétriques , les principaui faits de l'Ancien et du Nouveau Testament i de la vie de saint Marc , des Apôtres, des Prophètes, avec des inscriptions grecques et latines. La Pote dfùrOy exécutée à Gonstantinople, est un ancien monument de l'art en Orient » vers la fin du dixième siècle.
Mais pour qui sont réunies tant de richesses? Quel est cet édifice en faveur duquel Venise met à contribution rOrient et l'Occident^ la nature et le génie? €k)mme^ tous les grands peuples ont été des peuples reUgieux, aioâ leurs pltu beaux monumentâ sont les monuments sacrés. Tel est celui qui nous occupe et dont il faut ex* pliquer l'originet Dans tout le moyen àge^ les nations de l'Occident montrèrent une ardeur extrême à rapporter de rOrieut les coips des martyrs. Aux yeux de leur foi si pure, parce qu'elle était si ardente et si simple, les reliques d'un saint étaient un trésor plus précieux que Tor et les pierreries. Leur propre intérêt se comUnait avec une impulsion mystérieuse de la Providence. L'Orient devait finir par tomber sous le joug mahométan, ot Dieu ne voulait pas abandonner les ossements sacrés de ses Apôtres et de ses martyrs aux profanations des infidèles. Dans cette chasse aux reliques, pour em-
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ployer Texpression d'un auteur contemporain , les Français^ fils aines de TEglise^ tenaiemt le premier rang^ L'Italie et Venise surtout brûlaient du même zèle.
Or^ en 826^ six vaisseaux de cette république stationnaient au port d^Âlexandrie : les Sarrasins étaient maîtres de la ville. Néanmoins les marchands de Venise avaient la liberté d'y entrer pour leur commerce. Quelques-uns d'entre eux visitaient assidûment l'église où reposait le corps de saint Marc, le disciple de saint Pierre et l'apôtre de l'Egypte. Un religieux et un prêtre veillaient à la garde de son tombeau ; mais^ chaque jour exposés aux avanies des Turcs^ ils craignaient de voir briser la tombe du saint évangéliste et ses cendres jetées aux flammes. Leurs larmes et leurs inquiétudes ne furent pas longtemps un mystère pour les marchands vénitiens. Ceux-ci n'hésitèrent pas à leur demander le corps de saint Marc^ afin de le mettre en lieu de sûreté. Les gardiens s'y refusèrent d'abord ; enfin^ après bien des difficultés d'une part et des prières de l'autre, la concession fut promise. Le supplice d'un religieux qui avait soustrait un monument sacré à la brutalité des Sarrasins en hâta l'accomplissement. Extrait du tombeau par le religieux Stauratio et le prêtre Théodore , le corps sacré fut mis^ enveloppé de soie^ dans un long panier, sous une épaisse couche de légumes et de viande de porc, dont les Mahométans ont horreur. Les Vénitiens reçoivent le précieux dépôt et se dirigent vers leurs vaisseaux. Chemin faisant, ils sont arrêtés par les infidèles, qui demandent à voir ce qu'ils portent. A la vue des viandes immondes, les Turcs leur crachent au visage et s'éloignent en criant : Canzîr^ eanzir : « Du cochon,
' Fraiicos. .^ sanctorum corporum cupidissimos venari , etc. Vid. Bar., an. 826 , n. 33 , t. ix.
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du cochmi. t Rendus à leurs bords^ les pieux Yénitiens envdoppent les saintes reliques dans les voiles du navire et lèvent l'ancre en toute hâte.
Bientôt elles sont transportées sur le tillac et déposées dans une élégante chapelle. Autour du corps brûlait nuit et jour des flambeaux et des parfums. Pendant toute la traversée^ deux religieux^ Stauratio, Tun des gardiens^ et Dominique, pèlerin de Jérusalem, psalmodient des hymnes et des prières, tandis que d^éclatants miracles signalent la présence de l'Apôtre. Enfin on arrive dans les eaux de Venise. Informée de l'heureuse conquête, toute la ville accourt sur le port; l'évéque, en habits pontificaux, accompagné de tout le clergé et du sénats reçoit les précieuses reliques et les porte solennellement au palais du doge. Aussitôt on se met à l'œuvre pour bâtir un temple digne de l'Apôtre de Jésus-Christ : Saint-Marc s'élève, resplendissant de dorures et de mosaïques, de marbre et de peintures. Mille fois plus glorieux dans sa vie et dans sa mort que César ou Alexandre^ le conquérant évangélique est déposé dans la splendide basilique. «Mais, ajoute l'historien, les Vénitiens^ jaloux de posséder un si grand trésor, prirent toutes sortes de précautions pour empêcher qu'il ne leur fût enlevé. Sachant que les Français étaient tout* puissants en Occident et d'une avidité extrême de corps saints, qu^ils allaient chercher partout, ils déposèrent les reliques de saint Marc dans la basilique élevée en son honneur, mais dans un lieu inconnu des étrangers '.»
De réglise^ nous passâmes au Trésor. C'est un des plus riches et des plus vastes reliquaires du monde,
* Baron. , Ann. 826, n. 33, t. ix. — Ce lieu fut découvert en 1094. Voyez Boldetti, Osserras., etc, lib. i, 649, p. 309.
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Là flonC des vaiet saeréi, dm patèaM, un defwt d'an» tel couvdPt de pierres dump ovienitles; piusienrs morceaux de la vraie croix, meloa^ l'éponge, le roseau^ inslrainents de la Passion du Sauveur; le couteau qui servit au Fils de Dieu lors de la Gène et sur le manche duquel on distingue quelques lettres li^[n*atques tellennent effacées que Ifontfauoon ne put les lire; enfin, deux eandélabres, chefs^'œuvre de Porfévrerie byzantine^ qui mériteraient seuls qu'on visitât le Trésor.
En traversant la place Saint-Marc et la Piazseitéf nous saluâmes les quatre fameux chevaux de Gorinthe^ placés sur le vestibule de l'église^ les deux {»iiers apportés de SainWean^d'Acre et couverts de caractères cophtes; enfin le Lion de Saint-Marc, emblème national de Fanoienne puissance de Venise^ replacé sur sa colonne après avoir orné le quai des Invalides. Delà au palais du doge il n'y a qu'un pas.
Cet imposant édifice, avec ses hantes murailles, ses galeries orientales, son aspect sombre et sévère, son eseaUer des Géants et son pont des Soupirs , représente assez bien le gouvernement et la douUe vie de la puissante république. Palais, tribunal, prison, il inspire je ne sais quel sentiment de terreur., quVxagèrent encore les réeits mensongers de plusieurs écrivains. Heureusement qu'on se rappelleetles éloges donnés par Gomines au gouvernement vénitien et le jugement du grand comte de Ifaistre : «A l'égard des cruautés reprochées au Tribunid des Dix, j'ai, dit-il, le malheur de n'y pas trop croire. » Gomme l'Inquisition religieuse d^Ëspagne, Tlnquisition publique de Venise pourrait fort bien avoir régné sur les imaginations, par je ne sais quelle terreur adoucie, toute composée de souvenirs fantastiques, qui n'avaient d'autre effet que de maintenir l'ordre en épa^
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gDantle 8aDg^ Du reste^ nous visitâmes en déteil les Plombs et las Pqito^ sauf à voir demain la partie brillante du palais.
Les Plombs^ devenus célèbres par le récit de Bflvio Pellico^ sont des prisons placées dans les combles du château, dont la toiture est en plomb. Sans doute le détenu devait y souffrir; néanmoins il y a entre le plafond des cellules et le toit de Tédiflce un grenier et un courant d'air sufBsant pour tempérer l'excès de la chaleur. Du cAté de la mer la vue est ravissante. Les Plombs étaient vides de prisonniers^ et dans la chambre de Silvio nous trouvâmes un locataire aisé qui préférait cet appartement élevé à beaucoup d'autres plus élégants peut-être, mais d'une salubrité moins parfaite.
Les Puits sont les prisons basses. Ils formaient plusieurs étages dont deux subsistent encore. Nous parcourûmes ces anciens cachots, et n'en déplaise aux romanciers, ils ne sont point placés sous le canal^ et l'on n'a jamais navigué sur la tête des coupables. Ces cachots, en fortes pierres de taille, révèlent même une pensée d'humanité qu'on ne trouve pas toujours dans les prisons modernes. La plupart sont garnis de madriers de chêne et d'une couchette élevée au-dessus du sol, afin de prévenir l'humidité. Ajoutez qu'aucun prisonnier n'y fut jamais chargé de chaines, sorte de privilège peutêtre unique dans l'histoire des prisons. Ajoutez, enfin, que sur la grande galerie qui communique mx Puits et sur laquelle passaient et repassaient chaque jour le doge, le sénat, les inquisiteurs est la bulle si touchante d'Ur-bain VIII qui accorde de grandes faveurs spirituelles à tous ceux dont la charité soulagera^ même faiblement,
* UHres II «*rr/ng., p. 66.
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les prisonniers. RappeIez-»vous que ces magistrats étaient des chrétiens aminés de la foi du moyen ftge^ et vous pourrez affirmer, sans crainte d'erreur^ que les Puits de Venise furent un peu moins horribles que les autres prisons du même temps.
Le témoignage au moins négatif de ceux qui les habitèrent semble confirmer cette induction. A la lueur d'une torche nous lûmes une foule d'inscriptions tracées à la craie rouge sur les parois des cachots. Bien qu'elles manifestent^ avec une libre énergie^ les dispositions pe^ sonnelles de leurs auteurs, il n'en est aucune qui exprime la plainte. La résignation, la prudence^ le courage^ la défiance des hommes^ telles sont les qualités que se recommandent les uns aux autres les habitants de ces sombres demeures ^
' Voici quelques-unes de ces maximes. Dans le cachot n" V, au rez-de-chaussée, on lit :
Maledidus homo qui confiait in homine, Soli Deo bonor et gtoria.
Dans le cachot n" IX, au rez-de-chaussée
Non tifidar d'alcuno ; pmsa e taci Se fugir vuoi dei spioni, insidie e /art. Ilpentirtit ilpentirti niilla giova, Ma ben del valor tuo fa vera prova.
Di chi me fido guardami Iddio ; Di chi no me fido me guardarà io.
Un parlar poco ed un Negar pronto ed un Pensât il finepuo dar la vita A noi a/tri meschini , 1605.
SUITE ]>fr|PAULlS SU DOGS. 424
12 ATrU.
Suite da i»late da Doge. — Peiotares. — Bibliothèqae. ~ Palais de* Beaax-ArU. -^ École véoiUenoe. — Palais Barbarigo. — GrimaoL — Buste de Béatrix. — Arsenal. —Le Buceutaure.
Q La gloire et la splendeur passées de Venise éclatent de toute part au palais du Doge ; d'imraenses tableaux . du Titien, du Tintoret, de Paul Véronèse et d'autres habiles maîtres rappellent les grandes actions de son histoire; une sorte de patriotisme respire dans ces belles peintures. Venise y paraît toujours comme Temblème de la force, de la grandeur et de la beauté : elle est une déesse puissante qui brise des chaînes , reçoit les hommages des villes soumises ; elle est dans le ciel au milieu des statues des saints et des saintes; on la voit entre la Justice et la Paix; elle est entourée des Vertus, couronnée par la Victoire, ou elle apparaît dans les nues au milieu de la foule des divinités : Pallégorie perd sa froideur ordinaire, puisqu'elle y devient l'expression d'un sentiment d'orgueil et d'amour de la cité, d
Après cette appréciation générale, nous examinâmes en particulier les peintures de la salle du grand Conseil. A droite, en entrant, est Timmense tableau de la gloire du Paradis, ouvrage de la vieillesse du Tintoret. Malgré l'espèce de confusion qui semble régner dans les innombrables figures, il est encore un chef-d'œuvre de premier ordre. Les peintures qui couvrent entièrement les murs et le plafond, indépendamment de leur beauté, otïrent un grand intérêt sous le rapport historique, puisqu'elles représentent les fastes de la république vénitienne et les événements religieux, politiques ou militaires qui eurent le plus d'influence sur les destinées des
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nations européennes. On ren)9rque, entre autres, le Retour du doge André Contarini après la victoire remportée sur les Génois et TApothéos^ da Venise, double oheM'œuvre dm Paul Véronèse ^ la Première Conquête de Coustantinople par Dandolo, de Palma le jeune , et le Combat naval dans lequel Othon , fils de l'empereur, fut fait prisonnier par les Vénitiens, de Dominique Barbare.
La salle du grand Conseil est aujourd'hui la Bibliothèque de Saint-Marc. Jamais livres ne furent plus magniquement logés, si ce ne sont ceux du Vatican. Pétrarque et Tillustre cardinal Bessarion furent Tun le fondateur, l'autre le bienfaiteur insigne de la Bibliothèque de Venise , qui compte environ soixante-dix mille volumes. Le prince de TÉglise donna sa riche collection de livres grecs et latins, afin que ses rnalheureux compatriotes non moins que les Européens pussent en tirer des fruits abondants*
Les vœux du bienfaisant cardinal n'ont pas été stériles. Non-seulement Venise se distingua longtemps par son amour des lettres et des sciences , mais encore elle fit participer l'Europe entière à ses riches trésors. Les travaux des trois Aide , premiers imprimeurs de livres grecs, et la multiplicité de leurs éditions ont étendu le bienfait de Bessarion : les éditions d'Aide l'ancien ont l'autorité des manuscrits. Afin de rendre à chacun ce qui lui appartient, il est juste de dire qu'il fut, ainsi que ses descendants, noblement encouragé par les Souverains Pontifes, notamment par Paul IV et Clément VIIÏ. Le premier chargea Paul Manuce d'imprimer les œuvres des saints Pères, et lui confia l'imprimerie du Capitole; le second remit à Manuce le jeupe la direction de l'imprimerie du Vatican. Il n'est pas un progrès utile en tète duquel on ne trouve la papauté. Deux manuscrits
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fixèrent surtout notre attmitioa s un Évaiigéliam f qui compte près de mille ansi^ et les Actes du Concile de Cbalcédoine ^ manuserit in^-folio du quatonoème iiède> provenant du cardinal Besearion.
Nous diHinâmes le reste de la journée à la visite des Galeries^ des Musées publics et particuliers et de TAr» senal. Dsms l'impossibilité de décrire tous les objets d'art qu'ils renferment, je me contenterai de dire que Venise est pour l'artiste une mine d'une variété et d'une ri-ebesse inépuisable. Toutefois , à part les mosaïques de Saint-Marc et les peintures de plusieurs églises , la plupart des ouvrages appartiennent à la renaissance. II faut encore excepter le palais Manfrin^ qui conserve» dans une galerie séparée^ les couvres des anciens peintres Cimabue , Giotto , Montagna. Mais l'école vénitienne, re* présentée par les frères Gentile et Giovanni Bellini , le Giorgione, le Titien, le Tintoret, Paul Yéronëse, fut sans contredit la première pour le coloris et par le faire tout ensemble énergique, noble et sévère. A l'Académie des Beaux^Ails on remarque surtout saint Mate opérant un miracle pour délivrer un esclave^ tableau classique du Tintoret; les Noces de Cana^ le plus bel ouvrage de Pa«dovanino; la sainte Vierge sur un trône avec l'Enfant Jésus, de Paul Véronèse. Le palais Barbarigo offre la célèbre Madeleine du Titien, et le palais Manfrin la Descente de Croix du môme peintre. Une Galerie de famille peinte par le Titien et Paul Véronèse, avec un Musée rempli de statues antiques^ d'inscriptions et de bronze, rendent le palais Grimani digne de Rome et de Naples. Près de la place Saint-Marc > la Piscina de son Mosèf demeure du comte Gioognara , possède le buste de la Béatrix du Dante I chef-d'œuvre de Canova*
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Venise ; qui venait de se montrer si gracieuse, si brillante, si riche dans ses galeries, ses musées et ses palais, nous apparut puissante et formidable dans son antique arsenal. Voici , à rentrée, les deux lions gigantesques, en marbre du mont Hymète, enlevés d^Athènes par Morosini, surnommé le Péloponnésien. Au-dessus de la porte est la gracieuse statue de sainte Justine, monument de la victoire navale remportée sur les Turcs par les Vénitiens, le jour de la glorieuse martyre, en 1751. Dans les salles, parfaitement tenues^ le voyageur français considère avec une respectueuse émotion l'armure de Henri IV, dont le bon roi fit présent à la république le jour où il fut admis au nombre des nobles vénitiens. Le chrétien s'arrête devant les casques des croisés compagnons du célèbre Dandolo et devant les longs et brillants étendards pris sur les Turcs à la bataille de Lépante. Enfin nous examinâmes avec une vive curiosité le petit modèle du Biicentaure, qui rappelle la fête la plus brillante et la plus populaire de Venise.
Reine de la mer, Venise , au temps de sa splendeur, renouvelait chaque année, aux yeux de l'Europe entière, la consécration de son empire. Le doge épousait lamer : mariage tout à la fois militaire et religieux, qui produisit, durant de longs siècles, de glorieux fruits de salut pour les nations occidentales, fl ne faut pas l'oublier, c'est de l'arsenal de Venise que sortirent les nombreuses flottes qui, s' opposant à l'invasion toujours menaçante des Turcs, sauvèrent la civilisation de l'Italie. Venise fut sur mer pour le midi de l'Europe ce que la Pologne fut sur terre pour les contrées du Nord. L'alliance de la religion avec le courage de son peuple, telle fut la cause de sa puissance. Quoi de plus juste qu'elle la reccmnût
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et en renouvdftt les conditions dans une fête solennelle M Le Bueentaure servait à la cérémonie. C'était une magnifique galère ^ étincelante de dorures, de cent sept pieds de long sur vingt-deux et demi de large. Le jour de l' Ascension était choisi pour les épousailles de la mer. Sur le premier pont du navire on comptait cinquante-deux rames, vingt-six de chaque côté , tandis que ie deuxième pont formait une vaste salle, ornée de sculptures dorées d'un bout à l'autre , tapissée de velours et fermée par de belles glaces. Les sculptures représentaient les attributs des Vertus et des Saisons , éloquente réunion qui indiquait l'empire de la religion sur la nature et les éléments. Au fond de la salle s'élevait le fauteuil du doge^ brillant de dorures et environné des sièges des sénateurs et des ministres étrangers. Au son des cloches et au bruit du canon, aux fanfares de la musique, aux acclamations de tout le peuple, le Bueentaure sortait de l'Arsenal la veille de l'Ascension, et se mettait à l'ancre devant la place Saint-Marc , en attendant la cérémonie.
Dès le lendemain tous les navires du port, richement pavoises, entouraient le Bueentaure y et formaient un brillant cortège. Le patriarche de Venise, le^doge, tous les sénateurs, en grand costume , montaient sur le royal vaisseau, qui s'avançait en' pleine mer, à quelque distance du Lido. Là, au milieu des chants du clergé, aux yeux de tous les ambassadeurs, qui semblaient, par leur présence, reconnaître cette prise de possession, le doge s'avançait majestueusement sur le pont , et épou-
* La cérémonie des épousailles fat établie en 1275, à la suite^ de quelques contestations entre les Bolonais et les Anconitains d'une part , et les Vénitiens de l'autre. Ces derniers , vainqueurs de leurs rivaux, voulurent constater par une cérémonie annuelle leur souveraineté sur l'Adriatique.
416 LEg TllOIB BOUE.
sait la nier en j jetant un Anneau d'or et en diaani : t Noils t'épousons^ notre mer^ pour marque de la véritable et perpétuelle domination que ilous avons sur toi. » Deë acclamations unanimes saluaient le redouvellement de l'alliance. Huit jours après ladérémonie, le Bueeniaure rentrait dans l'Arsenal. L'histoire dé Venise est pleine de faits éclatants qui montrent aveo quelle généreuse fidé-* lité les époux de l'Adriatique gardèrent leur contrat. 81 la niémoire manque au voyageur, il peut nous suivre demain dans la visite des églises. Il y verra de ses yent les nombreux monuments qui redisent le mâle coursgë et les utiles exploits des nobles Vénitiens contre le plus formidable ennemi de la civilisation européenne , l'is-^ lamisme.
la Avril.
Églises délia Salute, — Dei Prari, — de Saint-Pierre'. — Souvenirs de tftlnt LaureDt-Jwtiiilen. — Idéfe au gdttreriietneut vénitien. — Mat Jean et PaaL — Monwnent de Marc-Antoine Bragadino. — Saint-Geoffei Majeur. — Maitre-autel. — Inscription relative à une indulgence.— Sonvenir de Pie vil. ~ Mohbraent dd doge Micbeli. — Chapelle desiconlelien. — Sonteniri de Sfllnt*M«rc.
Venise possède tant de belles églises et de superbes mausolées que je n'en dirai presque rien. L'église de Sainte-Marie délia Salute j vdsine du séminaire patriarcal^ intéresse bien moins par ses cent cinquante statues et son grand candélabre de bronze , le plus beau de FÉtat vénitien après celui de Padoue > que par les trois sublimes tableaux du Titien : la Mort WAbel, le Sacrifice (F Abraham eiDat)id tuant Goliath. A l'église du Rédempteur brille le génie de Valladio , le VilruVe des temps modernes et le restaurateur de rarchitecture en Italie. Sainte- Marie dei Frari possède plusieurs magnifiques
SOUVENIRS DB «AINT LAUftlRT-JUSTINIEN. 497
mailloMeê ; outre autres celui du géaénd Bmolt PeMro ; celui du dqge François Foscari, mort en 1457; du brava Sébastien Yeniero y un des t^ois amiraux qui commandaient à Lépante; le monument Orsini^ d'une élégante et noble simplicité, et celui deCanova. Dans la vaste et ancienbe église de Saint-Pierre ^ on voit la obaire de marbre, en forme de fauteuil, que la tradition dit avoir servi à saûit Pierre ^ à Antioche; et le magnifique t»* bleftu de Belluoci montre saint Laurent-Justinien qui dé* livre Venise de la peste.
Tout parle encore ^ à Venise ^ de ce grand saint, l'or* oement de l'épiscopat et la gloire do sa patrie. La première pensée du voyageur catholique est pour Fimmortel patriarche, comme une de ses premières démar* ches est la visite de son tombeau. En parcourant lod ruelles, les ponts et les lagunes, on croit apercevoir à chaque pas cette grande et douoe figure devant laquelle s'arrêtait, silencieuse, la foule bruyante et agitée | on croit entendre ce noble enfant des Giustiniani , couvert de la robe de bure des religieux de Saint-Georges, demandant Taumône à ceux qui naguère l'avaient vu parcourant le grand canal sur les gondoles dorées de son illustre famille; on le voit, s'arrétant au seuil du palais maternel, priant les domestiques de son père de donner au pauvre de Jésus-Christ les restes de la table. A la voix de son fils, la pieuse mère sentait ses entrailles émues y et ordonnait de lui donner tout ce qu'il demanderait et même au delà ; mais le jeune saint ne recevait que deux pains. Après quoi il souhaitait la paix à ceux qui Tavaient assisté et se retirait comme s'il eût été un étranger.
Devenu, malgré ses protestations et ses larmes, évéque de Venise^ il fut tout à la fois le Vincent de Paul et le
Charles Borromée de son diocèse et de son siècle. Pour honorer tant de vertus^ le pape Nicolas Y attacha la dignité patriarcale au siège de Venise. Toujours humble sous la pourpre^ toujours pauvre dans Tabondance, Laurent sauva sa patrie par la puissance de ses prières , et lui laissa, en mourant^ un de ces exemples sublimes qui valent mieux pour la prospérité des États que d'éclatantes victoires, a Que voulez-vous faire ? dit-il à ses domestiques tout occupés à lui préparer un lit moins dur que le grabat dont il se servait. Vous perdez votre temps, mon Seigneur est mort étendu sur une croix. Ne vous rappelez-vous pas que saint Martin disait, dans son agonie^ qu'un chrétien doit mourir sur la cendre et le cilice? » Et il vouhit mourir couché sur un peu de paille. Quant à son testament, comment le faire? il ne possédait rien. Pourtant il voulut tester ; ce fut pour léguer sa belle âme à ses diocésains en les exhortant tous à la vertu ^ et son corps au couvent de Saint-Georges, ordonnant de Tenterrer comme celui d'un simple religieux. Les Giustiniani, qu'on croit descendre des empereurs Justin et Justinien, étaient une des quatre familles vé* nitiennes appelées Évangélistes. Ce nom extraordinaire révèle l'économie profondément catholique du gouvernement de Venise. Ce gouvernement était une monarchie élective. Investi pour la vie du pouvoir de décider la guerre ou la paix, de commander les armées, de nommer aux fonctions publiques et de présider le sénat, le doge était nommé par la noblesse. Celle-ci se divisait en quatre classes, la première composée des familles qui descendaient des douze tribuns par lesquels le premier doge fut élu en 709 et qui , par une espèce de prodige , subsistèrent jusqu'à la fin de la république. Voici leurs noms glorieux dans les fastes religieux et