IDÉE DU GOUVERNEMENT VÉNITIEN
militaires de TEurope : Gontarini , Badoera , Morosini , Gradenigo, Tiepolo, Micheli, Sanudo, Mémo, Faliero, Dandolo, Polano,Barozzî. Ces premières familles électorales étaient comparées aux douze Apôtres.
Dans cette classe il y avait encore quatre familles comparées aux quatre Évangélistes. Presque aussi anciennes que les précédentes, elles signèrent avec elles la fondation de la grande église de Saint-Georges Majeur, Fan 800. Ce sont : les Giustiniani, les Gornaro, lesBragadino et les Bembo.
La seconde classe se composait des familles dont les noms se trouvaient inscrits dans le livre d'or ou registre delà noblesse , dressé Tan 1289.
La troisième était formée de ceux qui, postérieurement à cette époque, avaient acheté leurs titres de noblesse cent mille ducats. Ainsi, à Venise comme dans notre ancienne monarchie, tout le monde pouvait devenir noble. Il sufiSsait d'avoir acquis Findépendance domestique et montrer que désormais on était en état de se dévouer au service public de la société : quoi ! était-il rien de plus moral? Dans cette flatteuse récompense le citoyen trouvait une prime d'encouragement à la vertu, à la bonne conduite , au travail, à l'esprit de sacrifice. De son côté, cette longue épreuve offrait à la société des garanties précieuses de noblesse de sentiments, de probité et de désintéressement dans ceux qu'elle admettait à la gestion des emplois publics.
La quatrième classe comprenait ceux qui avaient été agrégés au sénat de Venise.
Dans le corps de la noblesse étaient pris les six Sages qui étaient comme les ministres de la répubhque. Ils rappelaient les sept diacres primitifs de Jérusalem et les diacres régionnaires de Rome. Cette belle et forte hié-
idO LES TROIS ROm.
rarchie^ à laquelle Venise dut douze cents ans de glorieuse existence^ périt sous les coups de la révolution française. En apprenant la moH du capitaine de vaisseau Laugier^ Bonaparte s^était écrié : it La république vénitienne a yécu. x> Le 10 mai 1797 un de ses lieutenants, le général Baraguay-d'Hilliers, entra dans la ville, et débarqua sur la place Saint-Marc» On brûla publiquement le Livre d'Or et tous les insignes du pouvoir renrersé.
A Saint-Pierre succéda Saints-Jean-el-Paul. Ce temple superbe, vaste basilique du moyen âge, aux vitraux à la fois éclatants et sombres^ toute resplendissante des peintures du Titien, de Yivarini^ de Bellino, de CoronA et des sculptures de Pietro Lombarde ^ de Barthel , de Grapiglia, de Taglia Pietrade Torreto, maître de CanoVa, est un monument national rempli des magnifiques itiau' solées des doges , des sénateurs et des grands hommes de Venise : c'est le Saint-Denis de la république. On remarque^ d'abord, les monuments des doges Pierre et Thomas Mocenigo , sous lesquels Venise parvint à IV pogée de sa puissance ; celui du doge Léonard Loredano, qui institua le Conseil des Dix et les Inquisiteuh» d'État; celui du général Pompée Qiustiniani^ mort sur le champ de bataille en 1616; ceux des doges Thomas et Jean Mocenigo, du quinzième siècle^ chefs-d'(£uvre de goût et d^exécution; enfin , le plus beau , le plus élégant et le plus riche de tous les mausolées de Venise, celui du doge André Vendramini, nlort eil i479i
Il est un autre tombeau devant lequel on s'arrête aVec un saisissement religieux, comme on ferait devant le ioctUus d'un martyr : c'est criui de Mâro- Antoine Bragadinoi Depuis trois mois, le brave capitaine, à la tête d'une garnison de sept mille hommes, défendait Farna* gouste contre toute l'armée ottomane : c'était en iïïll.
MONUMENT DB MARd-ÀVTOflfll'BAGRADINO. 431
Dam las preouar» jours dm mai une mine, creusée par les Turcs, éclate aubitement, ébranle toute la ville et renverse une partie des murailles. Les assiégeants tentent un assaut général; mais ils échouent. Cinq fois, pendant six semaines y ils reviennent à la charge ^ et cinq fois ils sont repoussés. Malheureusement la garnison se voit attaquée par un ennemi contre lequel toute bravoure est impuissante : la famine. Bragadino se résigne à capituler.
Mustapha Padia, qui commande le siége^ lui accorde les conditions les plus honorables, et lui témoigne toute son admiration pour sa généreuse défense : mais ces hypocrites démonstrations ne durent pas longtemps. Le barbare fait garrotter le vaillant général , et ordonne , pour le moment , de lui couper le nez et les oreilles. Dix jours après ; il le fait promener ignominieusement dans les rues de cette ville qu'il a si glorieusement défendue. Enfin , arrivé sur la place publique ^ il est attaché à un poteau , puis couché à terre et écorché vif. Sans laisser échapper aucune plainte , Bragadino récite le Miserere au milieu de ses affreuses tortures ; et en prononçant ce verset : « Accordez-moi, Seigneur, un cœur pur, » ce grand homme exhale son dernier soupir. Non content de ce supplice horrible , Mustapha , dans sa sauvage férocité , ordonne que le corps du héros soit écartelé et que sa peau soit remplie de foin pour être promenée dérisoirement sur une vache dans le camp et dans les rues de la ville. Cette noble dépouille est ensuite pendue à la vergue d'une galère ; envoyée au sultan et exposée dans le bagne de Gonstantinople à la vue des esclaves chrétiens. Mais ces restes précieux furent rachetés du vil pacha et placés dans le tombeau qui est devant nous. Je laisse à penser quelle émotion fait éprouver la
43â L£S TEOiS EOME,
présence de la relique du héros de Venise et de Tinscription qui rappelle son horrible supplice'.
De Saints-Jean-et-Paul nous passâmes à Saint-Georges Majeur. Noble ouvrage de Palladio, cette église forme une grande croix latine^ ornée de onze autels. Ses principales richesses sont les deux magniflques colonnes en marbre grec veiné qui décorent la porte d'entrée; un Crucifix de bois, donné par Gosme de Médicis pendant son exil; six tableaux du Tintoret : le martyre de quelques saints, le couronnement de la sainte Vierge^ la Gène^ la Manne dans le désert, la Résurrection et le Martyre de saint Etienne. Le msdtre-autel , exécuté par Gampagna sur les dessins de TAHense , est un monument du premier ordre. Quatre statues en bronze^ représentant les quatre Évangélistes , soutiennent un globe sur lequel s'élève TAgneau dominateur du monde, belle et harmooieuse composition qui exprime noblement le triomphe de l'Évangile : a chef-d'œuvre de l'art, comparé au Jupiter Olympien de Phidias, et placé avec raison au-dessus de la chaire de saint Pierre, du Bernin. »
Non content d'être artiste, le voyageur dont je viens de citer l'opinion veut être théologien. A propos d'une inscription gravée sur un des pilastres, il décoche la tirade suivante contre la papauté : « Cette inscription semble porter bien loin la doctrine des indulgences, puisqu'elle dit : Le pardon de tous les crimes est accordé à celui qui visitera cette église; inscription éloquente , contemporaine de la Saint-Bartbélemy, et qui
*■ Suivant Tabbé Mariti,dans son Voyage de Chypre, la défonse de Famagouste œûta aux Turs soixante-quinze mille hommes.
INSCRIPTION REULTITE A UNE INDUL&ENGE. 433
ne reqHre que trop Tesprit pontifical du temps \ x» Une erreur ; une absurdité , une calomnie ^ une insinuation perfide , voilà ce qu'on trouve dans cette déclamation éloquente, contemporaine de Voltaire et qui ne respire que trop V esprit philosophique du temps.
Une erreur; il est faux que Tinscription de Saint- Geoi^es porte plus Join que les autres formules pontificales de tous les temps la doctrine des indulgences. Loin de promettre le pardon de tous les crimes y comme Tauteur le prétend , elle ne promet le pardon d'aucun crime. Elle promet seulement la remise de la peine temporelle due au péché , ce qui est bien différent. En effet , comme condition de Tindulgence qu'elle annonce, elle stipule y avant tout, l'expiation du péché.
Une absurdité ; traduite par l'auteur , Tipscription veut dire : Celui qui aura expié ses péchés recevra le pardon de tous ses péchés en visitant cette église. Comment l'auteur, qui se donne la peine de rapporter l'inscription tout entière, a-t-il pu tomber dans un pareil non-sens? Peut-on ignorer à ce point la langue de l'Église , ou se laisser entraîner, contre l'évidence et l'intérêt de sa réputation, au plaisir de lancer un trait contre la papauté?
Une calomnie ; est-il permis , en plein dix-neuvième siècle , à un bibliothécaire royal, d'imputer à la religion^ au pape et à ses doctrines le massacre de la Saint-Barthélémy? Est-ce de la science et de la philosophie contemporaine?
Une insinuation perfide ; cette inscription , dit l'auteur, ne respire que trop F espit pontifical du temps. Ou cette phrase n'a pas de sens, ou elle veut dire qu'au
* Voyage en Italie, par M, Val..., t. i, liv. vi , c. xv, p. 336. T. ni. 25