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LA PITIÉ

Les Souverains Pontifes avaient attaché des bénédictions spéciales à cette œuvre : le jour des Rameaux , le sénat , précédé du doge^ allait solennellement visiter Téglise pour gagner Tindulgence et déposer une riche aumône : un Foscarini laissa un legs de cent mille ducats. Les orphelins recevaient l'instruction religieuse et apprenaient un métier. Les garçons demeuraient dans la maison jusqu'à dix-huit ans et étaient ensuite confiés à des patrons^ qu'on choisissait de préférence parmi ceux qui n'avaient pas d'enfants. On gardait les filles jusqu'à ce qu'elles trouvassent un honnête établissement. Le maître de la ehapelle du doge les formait à la musique vocale et instrumentale : des talents très-distingués sont sortis de cette heureuse alliance de la charité avec les arts.

Sous l'influence de saint Laurent-Justinien , le quinxième siècle fut un des plus brillants dans l'histoire de la charité vénitienne. Le précurseur de saint Vincent de Paul réchauffa le zèle de ses compatriotes , soutint lets œuvres existantes et en prépara de nouvelles. On les vit éelore au siècle suivant. En 1527 la famine désolait la Lombardie; le sénat de Venise avait suffisamment approvisionné la cité ; mais cette sage prévoyance y fit refluer une multitude d'étrangers affamés^ qu'on vit bientôt se traîner par les rues, hâves, maladifs, épuisés ^ ayant à peine la force de tendre la main. Les entrailles de quelques hommes pieux s'émurent; ils improviseront au Busaglio un vaste hôpital temporaire, pour offrir à ces malheureux des lits^ des soins ^ des aliments. Dès l'année suivante la charité entendait perpétuer son œuvre du moment, et comme gage de durée y fcmdait une cha*pelle. On résolut de l'affecter aux orphelins de père et de mère. Alors vivait à Venise un riche patrioien , Jérôme Émiliani. Il avait porté les armes aveo honneur et

exercé de grands emplds; mais bientôt son ambition s'était tournée au soin des abandonnés et des veuves. Il accourt au ^i^a^/io^ se dépouille d'un magnifique patrimoine , et y après ses biens , voue sa personne au service de ces pauvres enfants^ se faisant leur catéchiste et leur nourricier, leur chef d'atelier et le patron de leur apprentissage. Pendant leur séjour à yenise> saint Ignace de Loyola et ses premiers compagnons furent les auxiliaires de saint Jérôme Émiliani. Cette maison, qu'illustrent de si touchants souvenirs, subsiste grâce à ses propres ressources et à une subvention municipale : les orphelins et les orphelines y sont confiés à deux congrégations différentes. Quand vous irez à Venise, ne manquez pas de visiter h Spedaletto.

Pendant que des saints illustres fondaient au Bnsaglio ce précieux asile pour l'enfance, une grande pécheresse fondait, sur un autre point de la cité, un refuge pour les filles exposées. Non contente de se livrer à une pénitence austère, pour effacer quelques années de sa jeunesse, Yéronica Franco voulut éviter à d'autres les écueils qu'elle avait trop connus. Le Soccorsoy casa Pia, situé sur la paroisse Saint-Raphaël, recevait les personnes'qui ne trouvaient pas un abri suffisant dans le monde et celles que ramenait le repentir. De nombreuses sympathies lui vinrent en aide, et le grand Ck>nseil s'y associa, par un décret solennel, en 1593. Le règlement voulait que les repenties ne pussent sortir que pour embrasser la vie religieuse ou pour se marier. Partout, en Italie, on voit la charité s'occuper efficacement de l'avenir des enfants et des personnes abandonnées.

Vers le même temps on fondait, à Saint-Lazare, un dépôt de mendicité qui fut plus tard transporté dans le voisinage des Saints-Jean-et-Paul. Un riche marchand ,

CASA DI RIGOVERO. 441

BontemplO; y consacra trente mille ducats de son vivant, et cent mille après sa mort. On y joignit un oratoire musical, qui devint célèbre et donna lieu à un usage touchant. Chaque dimanche une foule nombreuse s'y portait^ et après les devoirs pieux accomplis tous descendaient au dépôt: patriciens, marchands, bourgeois, faisaient le catéchisme aux vieillards et] les servaient à table.

Grâce à saint Gaétan de Tienne et à saint Jérôme Ëmiliani, les incurables eurent aussi leur asile : la vieillesse ne fut pas oubliée. Nous visitâmes avec bonheur la Casa di Ricovero, qui reçoit quatre cents vieillards des deux sexes dans des bâtiments séparés. Les malades et les pauvres sont royalement traités à Venise. Cette ville possède deux magnifiques hôpitaux, Pun militaire, pouvant recevoir mille malades, l'autre civil, pouvant en recevoir quatorze cents. L'hôpital des Frères de Saînt- Jean-de-Dieu renferme deux cents lits affectés à la clinique chirurgicale. On y reçoit encore sept cents aliénés. Cette maison subsiste, en partie, par la libéralité du dernier doge de Venise , Marini. Mort de douleur après la chute de la république , cet homme charitable donna un dernier témoignage d'attachement à sa patrie par un splendide legs de cent mille ducats à partager également entre un asile d'aliénés et un asile d'enfants orphelins ou abandonnés. L'hospice des convalescents , alla Crocey complète ce système de charité.

Il nous restait à voir la Casa dHndustria, ou atelier libre de travail. Fondée en 1812, cette maison occupe environ cinq cents indigents. Véritablement industrielle^ elle confectionne des tapis, des nattes, du pain, tient un atelier de buanderie. Elle a , en outre ^ l'entreprise du balayage des rues et de leur éclairage à l'huile. Tout

pauvre sui« empkû y est admis ftv«o m eertifieat du eoié •i du eoffmmmre de charité.

L'bo»pieedesËnfanto-TrouvésmériteeoiM>reraiieDtioa j^ Tordra ai l'économie qui le dîatioguent» Quatre mille apfautB, dont près delà moitié a été exposée^ y sont annuellement admis. Toussont occupés à la campagne^ àl'excepiion de deux cents, qui restent dans la maison. Les filles» en se mariant^ reçoivent une couverture de laine et quatre* viogWiuiuie livres soîxante*quinze centimes d'Italie.

Pour compléter cette esquisse de la charité vénitienne^ il aurait fallu parler de maintes œuvres de détail , de fondations répandues dans presque toutes les ttes qui entourent les lagunes , de misons de retraite annexées k ta plupart des paroisses, des soixante-douze confréries pour le soulagement des indigents de chaque paroisse , de la grande confrérie qui fournissait à tous gratuitement les soins médicaux et les remèdes j des commissions vouées spécialement aux pauvres honteux. Ces confréries et ces commissions ont été réunies , en 1814, sous une direction centrale appelée Publica Beneficenza. Les revenus fondés, les dons annuels mettent à la disposition delà dh^ection unesomme de trois millions quatre cent mille francs , somme magnifique pour une ville de cent quatorze mille 4mes et qui est employée en distributions de vétemeats,de couchers, de chauffage, d'aliments et médications gratuites. De plus, les indigents reçoivent personnellement quinze, vingt, trente centimes par tête, et davantage encore, selon les besoins constatés. A Paris, l'administration des hospices n'alloue, pour le service des bureaux de bienfaisance, que dix-sept cent mille francs \

* N(Hi0 devons ta plupart des détaife qui pcéeèdenl aux mé* moires ioédiia d*i4ii Vénitien, et dont un excellent recueil, les

PEBLES. 443

Après les établissemeats de charité vient une autre gloire de Venise, et celle-ci fut longtemps un privilège exclusif; je veux parler de la fabrication des glaces. Aujourd'hui les différentes villes de l'Europe lui font une redoutable concurrence et produisent des glaces plus grandes que celles de Venise. Néanmoins ces dernières conservent^ dit-on« une supériorité incontestable. Toutes les glaces de Venise sont soufflées , tandis que les belles glaces de Paris sont coulées. De là l'énorme différence de beauté qui existe entre les premières et les secondes. Les premières sont plus égales , plus unies et ne sont pas^ comme les secondes, sujettes à renfermer des bulles d'air ni à faire paraître une figure plus longue ou plus large ou plus courte et môme difforme , ce qui arrive quelquefois dans nos glaces coulées par suite des parties plus ou moins épaisses ou inégalement étendues. L'infériorité actuelle des glaces vénitiennes tient à leur petitesse comparative. Les plus grandes n'ont guère que trois pieds et demi de hauteur sur deux pieds et demi de largeur. C'est , nous dit-on^ tout ce que le soufHe de l'homme peut produire de plus étendu.

L'ile de Murano , où se trouvent ces ateliers si renommés^ nous offrit aussi la fabrication des perles. On a peine à concevoir comment on peut donner ces jolis petits objets à si bon marché : décrire les procédés de fabrication est peut-être un moyen de résoudre le problème. On commence par mêler diverses couleurs avec les éléments ordinaires du verre. Quand la matière est en fusion, un verrier plonge un long tube ou chalumeau dans le four. Il en retire un morceau de matière qu'il présente

Annales de la Charité , vient de donner un extrait, 31 oct. 1845 , p. 633.

au chalumeau d'un autre ouvrier; les deux verriers soufflent chacun de leur côté , et la matière , traversée par Tair^ forme une espèce de manchon. Aussitôt deux enfants s'emparent des chalumeaux et s'éloignent en courant, chacun dans un sens opposé. La matière vitreuse^ qui est molle > s'allonge indéfiniment sans se rompre, jusqu'à ce qu'elle se refroidisse; et l'air introduit dans le tube 9 se dilatant à mesure que la matière s'allonge^ conserve le vide qui est au milieu de chacun de ces tubes. A cette première opération succède le coupage. Tous ces tubes de mille couleurs sont d'abord cassés à des longueurs de deux ou trois pieds. On les porte ensuite à des ouvrières^ qui avec un couteau fixé à une banquette, les coupent en petits morceaux de quelques lignes. Tous ces morceaux tombent dans des paniers qu'on verse dans un grand bassin rempli d'une terre calcaire réduite en poudre et qui se durcit au feu. On remue le tout de manière à fermer les petits trous pratiqués dans les perles. Jusque là les perles sont encore d'inégale longueur, les bouts éraillés et raboteux. Pour les polir et les rendre de grandeur uniforme^ on les jette, pleins de terre , dans une vaste 'chaudière tournante , semblable à une vis d'Archimède. Les perles exposées à un feu très-ardent se ramollissent, et le frottement contre les parois de la chaudière les polit, les arrondit et les ramène à une forme et à des dimensions égales. On'les retire, on les passe au crible pour les dégager de la terre, on les lave, on les trie, et ces jolis riens, fabriqués avec une rapidité et une précision merveilleuses, partent par milliers pour tous les coins du monde , où ils se changent sous des doigts habiles en objets pleins de grâce et de variété. De l'île de Murano nous partîmes pour l'Ue Saint-La-

ILE SAINT-LAZÀllE. 445

zare. C'est là qu'est situé le célèbre couvent des Arméniens. Embarqués pour une traversée de quelques milles, nous nous mimes à prier, conformément à l'usage des anciens navigateurs de l'Adriatique. Entre les millions de navires plus ou moins célèbres qui ont sillonné cette mer, il en est un plus glorieux que tous les autres » dont le souvenir ne peut échapper au voyageur chrétien. C'est la galère qui ramena de Jérusalem Timpératrice sainte Hélène avec une partie des instruments de la Passion. Entrée dans la mer Adriatique, fameuse par ses naufrages , l'illustre voyageuse est assaillie d'une violente tempête. Elle se souvient du Dieu dont la voix calma les flots; et prenant un des clous qui avaient percé ses membres sacrés, elle le plonge dans la mer, qui s'apaise aussitôt et qui cessa dès lors d'être la terreur des nautonniers. Jadis , en mémoire de ce fait, tous les équipages qui entraient dans les eaux de l'Adriatique mettaient chapeau bas, se prosternaient, entonnaient des hymnes sacrés et se livraient à de pieux exercices. Pendant une longue suite de siècles les rivages de celte mer sanctifiée retentirent de leurs prières solennelles ^ Ce n'est pas le seul spectacle vraiment chrétien dont l'Adriatique fut témoin. Il en est un autre non moins solennel dont je parlerai après avoir visité Saint-Lazare, où nous abordons.

Représentez-vous une petite tle aux contours gracieux, à la surface uniforme, couverte de jardins parfaitement cultivés , au milieu desquels s'élève un vaste bâtiment dont les murs , peints en rouge, environnent plusieurs larges cours d'une élégance et d'une propreté remarquables; voyez, sous les l(wgs portiques,

* Sandinit BUt. Famtl. Mcrtv, p. 261.

446 I,1S THOIS BOXB.

se promener des religieux vêtus de noir, à la démarche grtve > au type orientai y à la kmgue barbe noire y auK iuamèrea pleines de grâce et de dignité ^ parlant vetre langue maternelle; vous aceueillant comme des frères, bien qu'ils ne vous ^ient jamais vus, et vous aurea une idée du eouvent arménien de Saint^^Lazare. Mais pourquoi ees fils de rOrient se* trouvent-Us ici?

^Arménie avait subi le joug musulman; la dernière étincelle de la foi était menacée de s^éteindre dans la patrie de saint Grégdre le Thaumaturge. Un religieux, Méchitarde Petro, néàSébaste, avait demandé , pour lui et pour ses frères, un asile aux Vénitiens, alors midtres de la Morée. 8a demande fut accueillie ; mais Venise perdit bientôt ses possessions d'outre-mer. En se repliant sur elle-même , elle n'oublia pas ses hôtes de rorieiit; elle leur accorda généreusement et à perpétuité l'tle de Saint-Lazarre pour retraite. Que fontils dans cette solitude, placée sur les frontières des deux mondes? Os prient pour leur patrie , ils transmettent la foi, seul espoir de l'Arménie , aux jeunes compatriotes qui leur sont adressés et qui repartent ensuite pour la communiquer à d'autres; ils puisent aux sources de l'Occident la science , qu'ils revêtit du costume arménien pour l'envoyer à l'Orient; puis ils nous donnent les monuments de la science orientale, qu'ils rendent accessibles en les traduisant dans les diverses langues européennes : telle est leur mission. Si donc elle n'a plus le pouvoir de repousser par les armes la barbarie musulmane, Venise conserve la gloire de la combattre par les lumières de la science et de la foi.

L'abbé, qui parlait très-bien français, vint nous recevoir, n nous conduisit d'abord à l'église, qui est petite, mais parfaitement tenue. Les religieux étaient à l'office;

PHOSPHeBMGBlIQI Dl lA MER. 447

nmi ralrouvèinei avec bonheur le rit et i« eortume plein de dignité que nous avions admirés à la Propa<gande. L'office terminé , nous fûmes entourés par les bons «eligieuxy qui s'empressèrent de nous parler de la France et de nous montrer leur bibliotbàque^ riche en manuscrits forts anciens et fort rares > leur belle imprimerie etlesdiversouvragespolyglottesquien sontsortis. Depuis l'église jusqu'au réfectoire , partout nous dûmes admirer, sans restriction, Tordre, Tintelligence, le travail qui régnent dans cette maison ^ capable de ramener Teonemi le plus emporté des institutions monastiques.

Le temps avait fui, et quand nous partîmes de Sainte Laiare les derniers feu& du jour éclairaient les eaux agitées des lagimes. Venise, le palMS ducal, Téglise fiaiatliarc^ TÀrsenal et le Lido ooounençaient à reprwidre les somlHes vdles dans lesquelles nous les avions trouvés enveloppés cinq jours auparavant. La g^néMa m^rrierm nous attendait avee ses gondoliers vêtus de jaune, pour nous transporter k Mestre : il était huit heures du soir.

Pendant la traversée nous fûmes témoins d'un curieufL phénomène, la phosphorescence de la mer. Chaque coup de ranie laissait après lui une IcHigue traînée de feu qui dissipait les tàràbres dans lesquelles nous retombions un instfttit après; le même spectacle continua deux heures entières. Quelle en est la cause ? fautnl Tattribuer, comme le veulent quelques savants , à l'agitation de petits animalcules doués de la même propriété que les vers luisants? l'électricité peut-elle en revendiquer la gloire? En attendant les solutions de la science, le voyageur chrétien qui part de Venise aime k contempler un autre spectacle qui, pour la puissante cité, fut le dernier, mais brillant rayon de sa gloire : la vue de l'Adriatique lui en rappelle vivement le souvenir.

448 LES TBOIS ROME.

Enhardie par la prise de Constaatinople y la puissance ottomane était devenue plus redoutable que jamais. Tandis que ses années menaçaient le nord de l^uropë , ses flottes envahissaient les lies de la Grèce et emportaient Tun après l'autre les postes avancés de la civilisation : la croix reculait devant le croissant. Des hauteurs du Vatican le 'grand pontife saint Pie V a vu le danger. Sentinelle vigilante y il pousse le cri d'alarme ; l'Europe méridionale entend sa voix. Une flotte de deux cent trentehuit voiles se réunit à Messine sous le commandement de don Juan d'Autriche; Venise y compte pour sa part cent vingt-cinq navires. Au moment de lever l'ancre, toute l'armée se confesse ; on éloigne tout ce qui pourrait être une occasion de péché; le blasphème est défendu sous peine de mort : le nonce apostolique bénit solennellement la flotte, et ces milliers de braves , assurés de la protection du ciel , font voile vers l'Orient.

Toutefois ce n'est ni le spectacle que je viens de décrire ni le résultat de l'expédition, la victoire de Lépante, c'est-à-dire la plus grande victoire navale qui ait jamais été remportée^ qui me frappa le plus dans ce souvenir solennel; ce sont les noms des vaisseaux qui composaient la flotte chrétienne. Plus éloquemment que les exercices religieux de la vaillante armée ^ ils montrent l'esprit qui, alors encore, dominait les idées et les habitudes générales de l'Europe. J'ai vu la liste de tous les navires espagnols, génois et vénitiens qui combattirent à Lépante : tous portent des noms de saints ou de saintes, à peine quelques-uns des noms nationaux , pas un seul le nom d'une divinité païenne'. Que diraient ces braves marins si ^ revenus au monde, ils voyaient les nations de

' Tous les vaisseaux turcs portent des noms nationaux.

TRSYISE. 449

TEurope affubler presque tous leurs vaisseaux de nom païens y et au lieu de mettre leurs flottes sous Tinvocation de tous les saints et saintes du paradis , les confier au patronage^ des dieux et des déesses de l'Olympe? Ce choquant usage, contre lequel réclament également le bon goût et la religion , serait pour eux , comme il est pour tout observateur réfléchi^ un signe trop certain de l'affaiblissement de la foi et de l'envahissement du paganisme dans l'Europe chrétienne depuis la fin du seizième siècle. Il n'était pas inutile de le rappeler aux optimistes, qui prétendent que les tendances des temps modernes sont des tendances éminemment chrétiennes.

Tfévise : SoavcDin de Benoit XI et de TotilA. - Ytomoe i Théàtfe oljrmpiqne. — Madona del Monte. — M ootebello, Aïoole : Soavenin.

— Anecdote. — Vérone : Amphithéâtre. — Soavenin de l'empereur Philippe et de Pie VL — Grands hommes. — Cathédrale. — Saint Zenon. — Miracle. — San Flrmo.— Lac de Carde. -* Rivoli : Soavenbr.

— Trait de ooorage. — Peschiera, Atttia , saint Léon : Deseniano , la B. Angèle Merid. — Bresda t Statue de la Victoire. — Cathédrale. -* Deaz reliques. — Martyrs. — Saint Gaadens. — Fontaines. — Sonvenir de Bayard. — Bergame : Bâtiment de la foire. — Saint Alnaadre. — Sainte Astérie. — Sainte EnséUe. — Sainte-Grata. ^ Grand hommes. — CoUéoni. — Calepin. — Passage de FAdda. — Vaprio-

Il était nuit lorsque nous passâmes à Trévise. Ne pouvant voir qu'imparfaitement les richesses de cette ville, nous nous contentâmes de les rappeler à notre mémoire et de saluer les personnages qui l'ont rendue fameuse. Le DuomOy construction gothique du quinzième siècle , intéresse beaucoup moins par ses admirables chapelles des Lombardi , ses superbes mausolées du pape Alexandre Vniy chanoine de cette église y et de l'évéque Za^

4â0 LES TAOIf ROME.

ladtM y ses teble%ux de Bordood et sa magfdfique Annoneiatimi du Titien , que par sa crypte de Saint-Ribéral , vaste église souterraine dans laqu^le repose , depuis des sièeleSi le eorps du béros chrétien modèle et protecteu/* de la cité. Saint Nicolas^ du commencement du quatorûème siècle» rappelle tout à la fois le puissant génie de saint Dominique et les libéralités du pape Benoît XI. Ce pontife est une des deux grandes figures qui semblent attendre le voyageur aux portes de Trévise. Fils d'un berger» Nicolas Bocasini entra de bonne heure dans Tordre de Saint-Dominque, dont il devint général. Nonce ^ cardinal, légat a latere, pape sous le nom de Benoît XI, il fut le bienfaiteur de FEurope et Tapôtre de la concorde. Il pacifia la France et T Angleterre, la Hongrie, Venise et Padoue, le Danemark et l'Italie. Trévise devait au monde une pareille compensation. À côté de la âmm et rayonnanta figure du pontife apparaît celle du forouehe Totila, cet autre enfant de Trévise qui porta la guerre partout où il port^ ses pas, ravagea l'Italie et fit deux fois le sae de Rome.

Quelques heures après avoir quitté Tantique Tarvanum, le voyageur qui se dirige sur Milan rencontre Vioenœ. Cette ville, de huit mille âmes, située dans une position avantageuse, traversée par deux rivières et tout émaillée d^églises et de palais, rappelle en même temps les G^uloifi séoonais, qui la fondèrent; le^ Romains, qui la prirent; Alaric et Attila, qui la saccagèrent; Frédéric Barberousse , puis Napoléon, qui tour à tour en firent la conquête. Singulière de3tinée de l'Italie! Il n'est pas une ville de ce pays providentiel qui n'ait été le théâtre de quelques-uns des grands événements dont se compose la trame générale de l'histoire. Cela tient à ce que l'antique Ausonie fut le plus brillant satellite de

MABOifA DSL MONTE. tôl

RoQMii sstre immense qui entraine tous les auirei dans son orbite. Au milieu de tant de révolutions, Vieenoe a conservé l'amour des arts el le culte filial de Marie. Le roi de Fardiiteeture moderne, Palladio, a semé dans sa ville natale les créations de son génie. Outre le Palais de Justice, la Ragione, dont la grande salle rappelle le salon de Padoue ; del Capitanio^ de Chievicati, de Barbaraiio et de Francesohini , où les différents styles réunissent leurs beautés et leurs richesses , oa eite le TkéâirB Olympique, ce vaste édifice dont la grande salle^ environnée de cpiatorze.rangs de gradins, préseï^ un diamètre intérieur de eent deux pieds sur une hauteur de oinquuite-deux au-dessus du pavé. Qui n'a pas visité les] théâtres d'Hereulanum et de Pompéi peut les voir à Vfcence.

La cathédrale, de style gothique^ offre une crypte fort curieuse et une belle Ad&raiim des magêij de Paul Véronèse; mai» ce qui attira notre attention , c'est la Madona del Monte. Aux portes de Vieence s'élève an arc de triomphe et au génie de Palladio. Ce monument, ehef'd'muvre des belUi proportion», sert de vestibule au Portique ou chemin couvert qui conduit au sanctuaire de Marie. Cette galerie, semblable à celle de Bologpe , a un mille de longueur $ elle serpente grar cieusement sur les côtés verdoyants d'une colline , et , commencée par un arc de triomphe, elle se termine par une magnifique église. Du haut de son temple aérien, la Reine des Anges et la Mère des hommes^ la douce Médiatrice entre le ciel et la terre domine au k»n et la eité vicentine et les campagnes populeuses qui l'environneat.

De tous les points de l'horison l'oeil aperçoit le bril-

lant sanctuaire y et il nous fut doux de contempler les ' nombreux pèlerins que la reconnaissance et Tamour conduisaient au pied du trône de celle qu'on n'invoqua jamais en vain. La statue de Blarie est un ouvrage grec d'un grand mérite artistique; elle brille au milieu des pierreries, des dorures et des chefs-d'œuvre, double hommage de la piété et du talent. On est attendri à la vue de la belle composition de Carpioni représentant l'Espérance introduisant au sanctuaire de Marie, une foule de pauvres^ de femmes et d'enfants. Dans le réfectoire du couvent, voisin de l'église, est une autre chefd'œuvre également dû à l'inspiration chrétienne ; c'est le merveilleux tableau de Paul Véronèse représentant le Fils de Marie sous les habits d'un voyageur assis à la table de saint Grégoire. Hcmneur donc au sanctuaire du Monte Berico ! Jésus et Marie, le père et la mère du ' monde régâiéré^ y sont représentés dans l'accomplissement des actes de bonté et de charité qui traduisent si parfaitement l'esprit de l'Évangile.

(Continuant à traverser les ridies campagnes du Vicentin, si justement nommées le jardin de Venise, la route, unie comme une glace ^ conduit au bourg de Montebello. Ce n'est pas ici, conune dit un voyageur^ que le maréchal Lannes conquit son titre historique. Le Montebello théâtre] de sa gloire est un village situé à quelques kilomètres de Yoghera, dans les États sardes. L'illustre guerrier^ à la tète d'une poignée de braves, y mit en déroute une colonne autrichienne le 8 juin 1800, six jours avant la bataille de Blarengo.

Mais nous saluâmes bientôt, sur la gauche, un autre lieu , théâtre réel d'un glorieux combat. L'Alpon et l'Adige, qui coulent dans la plaine, Arcde et son pont

célèbre se dessmaient dans le lointain. Quand on passe par là^ fl semble encore entendre le bruit de ce canon républicain qui ébranlait l'Europe; on voit Augereau et Napoléon y prenant tour à tour un drapeau criblé de balles et s'avançant, à la tête des grenadiers d'élite » jusque sur les batteries autrichiennes sans réussir à les emporter. On assiste à des prodiges de valeur; puis on ne voit plus que les tourbillons d'une fumée de salpêtre ; la terre a disparu sous des monceaux de cadavres ; enfin^ on entend la chute de plusieurs milliers de braves qui tombent renversés du haut du pont fatal. Napoléon luimême y emporté par son cheval , dont il n'est plus le maître^ est précipité^ de toute la hauteur du pont, dans la fange sanglante des marais. L'intrépide Béliard l'a sauvé , et en le sauvant deux fois en un quart d'heure a décidé deux fois le sort de l'Europe.

Cependant le lendemain 17 novembre la bataille est gagnée; mais tous sont harassés de fatigue, tous se livrent au repos. Napoléon seul ne dort pas : il veille à la sûreté de ses légions. Nous le voyons, dans la nuit du 47 au 18, parcourir son camp sous le costume d'un simple officier, pour voir par lui-même si l'excès de la fatigue ne diminue pas la vigilance des sentinelles : il en voit une endormie à son poste. Soudain il s'approche à petits pas, retient son haleine de peur de l'éveiller,, lui prend doucement son fusil et continue la faction du dormeur. Au bout de quelques instants, le soldat s'éveille, ouvre les yeux et s'écrie effrayé : Je suis perdu! En effet, les lois de la discipline autorisent Napoléon à lui passer son épée au travers du corps. Rassure-tcif lui dit avec douceur le général en chef, après tant de fatigues y il est permis à un brave tel que toi de s'abandonner au sommeil; mais une autrefois choisis mieux

4M LIS ftam HOU*

ton iêmpê ^ OomiM mMument de te Iwiaillèd'AfMley il reste une pyramide à moitié ruinée !

Rien de plus gracieux que le paysage de Moniebello à Vérone. La route est bordée de canaux où coule dou-* cément une eau limpide et la campagne couverte de mûriers. De tous côtés s'élèvent des treilles colossales qui^ passant d'un arbre k l'autre^ forment des guirlandes de verdure dont l'aspect charme la vue y tandis qu'une chaîne continue de petites montagnes très^bien cultivées étend Thorizon jusqu'aux Alpes tyroliennes.

Vérone, ville de guerre, de science et de piété^ nous montrait ses formidables remparts > son basticm d'Espagne, ses beaux ponts sur l'Adige^ses larges rues, la plate-forme aérienne de son amphithéâtre , le mieux conservé d'Italie, et les dômes élancés de ses nombreuses églises. Bien qu'elle ait courbé sa noble tôte sous vingt sceptres différents , la fille des Gaulois est restée française par le caractère et par le cœur. Elle écrit notre langue sur ses magasins, elle la parle dans ses salons, tandis qu'après une domination de trente ans l'Autriche n'y parle qu'un idiome incompris : preuve évidente que le vainqueur n'a point encore imposé sa pensée au vaincu.

Notre première visite fut pour l'amphithéâtre. Nous y retrouvâmes la miniature parfaitement intacte du Go^ Usée : même disposition, môme usage, mêmes souvenirs. Le magnifique édifice, qui date du règne deTriyan^ est bâti en gros quartiers de marbre, compte quarantecinq rangs de gradins et contient vingt-deux mille places. C'est dans son voisinage que fut tué l'empereur Philippe^ l'Arabe, et que le sceptre du monde passa

* V^ir Trophées dt$ amém /maf., t. u, p. 161.

ejfcnsnRAiE. 4m

m% mains du cruel Décius^ son meurMer. de soutenir ?ou8 saisit à l'approche du monument) car l'assassinat de Philippe pesa d'un grand poids sur les destinées de l'empire , dont il précipita la chute en lui donnant un tyran de plus et à llÊglise un de ses plus violents per^ sécateurs : ce meurtre fut commis en S49. Quinse siècles plus tard Pie VI, passant à Vérone^ bénissait, du haut du sanglant amphithéâtre , vingt mille chrétiens triomphants au lieu même où leurs pères avaient combattu.

En nous rendant de l'amphithéâtre à la cathédrale , nous saluâmes les grands hommes que Yérone a produits : Catulle , Cornélius Nepos , PUne ^Ancien , San- Mioheli, le savant marquis Scipid Maifei, Paul Véronèse y Bianchini, les illustres frères Ballerini, Onuphre, Pindemonte forment Timmortelle auréole de la cité qui leur donna le jour. Vérone ne brille pas seulement par ses illustres morts; elle peut encore présenter des gloires contemporaines. Nous fbmes heureux d'être reçus par le vénérable abbé Zamboni , célèbre dans TEurope savante par l'invention de la pile sèche appliquée aux horloges. Si la douceur du caractère , la modestie du maintien, la simplicité de la parole, l'aménité des manières, sont autant de caractères incommunicables du vrai mérite , j'affirme que l'illustre physicien est un grand homme.

Avant d'entrer au Duamo, nous jetâmes un coup d'œil sur la bibliothèque du chapitre, la véritable bibliothèque de Vérone. Fondée vera Tan 850, elle est riche en manuscrits, dont plusieurs remontent au quatrième siècle. Pétrarque y trouva les Épitres familières de Cicénm, et le cardinal Mai les Anciens Interprètes de Vïr» gile. Mais la plus célèbre découverte est celle des /m** titfUeëdeGaiuê.\ersl9Ê0 un diplomate danois^ Niebuhr^

i86 iss nois Aon.

reconnut ces manuscrits couverts de la poussière des siècles. Tombé sur un palimpseste en grand et beau papier, il s'aperçut qu'à la première écriture on avait ajouté les Épitres de saint Jérôme y et entre ce& deux copies intercalé quelques méditations du même docteur. Ayant fait disparaître, après en avoir pris copie, les écritures surajoutées , il arriva au texte primitif : ce texte était celui des InstittUes de Gains. Jurisconsulte, célèbre 9 Gains y contemporain de Marc-Aurèle , complète le droit romain en nous faisant connaître les doctrines des jurisconsultes antérieurs à Justinien et à Théodose. Son manuscrit est très-bien écrit et très-bien conservé; seulement l'opération du grattage a enlevé plusieurs membres de phrase dont la restitution exercera long-* temps la patiente sagacité de nos professeurs de droit. La cattiédrale date de la fin du dixième siècle. Ses mille figures symboliques de lions, d'oiseaux, de griffons, dé prophètes et de guerriers offrent une ample moisson à l'archéologue. V Assomption y du Titien, intéresse le peintre; et la grosse arête de poisson, instrument de supplice pour les martyrs , gardée dans la chapeUe de la Sainte Yiei^e excite la vénération du chrétien. Vérone compte , en effet, un boii nombre de martyrs, dont les plus illustres sont les saints Zenon , Firmus et Rustiens. Glorieux privilège de rhéroîsme chrétien, le premier est encore , après quinze siècles, parfaitement populaire dans la ville dont il fit la noble conquête par l'effusion dé son sang et qu'il protège par la puissance de son intercession. La reconnaissance des Véronais célèbre, chaque année, trois fêtes en son honneur. La {Nremière a pour objet sa nativité, la seconde son ordination et la troisième la translation de ses reliques. Avant d'être honoré dans l'église actuelle, le corps du

MIIUGLE. 457

glorieux pontife reposait dans une andemie basilique , sur les bords de TAdige ^ hors les murs de Vérone. En 589^ l'antique église fut témoin d'un éclatant miracle, que saint Grégoire rapporte en ces termes :

Pendant que le Tibre débordé couvrait de ses eaux une partie c(Xisidérable de Rome , la ville de Vérone fut submergée par l'Adige. Le peuple courut en foule à Téglise de Saint-Zénon; on vit les eaux en respecter les portes, s'âever à la hauteur des fenêtres sans entrer dans l'église et rester suspendues comme celles du Jourdain lors du passage des Israélites. Le peuple resta vingt-, quatre heures en prières, après quoi le fleuve rentra dans son lit. » Ce miracle, dont tous les habitants de Vérone furent témoins oculaires, joint à plusieurs autres qui s'opérèrent dans la suite , augmenta beaucoup la vénération qu'on avait déjà pour le saint ^

Sur les pas de tant de générations nous allâmes rendre nos hommages à l'immortel pontife. Tout ce que l'art et la piété peuvent produira de beau et de touchant se trouve réuni pour embellir son église et sa tombe. Monument du neuvième siècle, l'église offre ses portes de bronze couvertes de figures symboliques , la statue du saint en marbre rouge , le jour sombre et le recueillement pieux des sanctuaires gothiques et romans. Celui-ci mérite d'être étudié , car il a échappé aux ravages des restaurations. La cripte où repose le saint martyr témoigne par sa richesse de la pieuse libéralité des fidèles. Il nous eût été bien agréable, si le temps l'avait permis, de visiter en artistes et en chrétiens les autres églises de Vérone, si nombreuses, si magnifiques et si riches^de

* Dialog.flib. nr,c. 19.

4M LES fKei0 IkOME.

amymïH* H oM dernière stfttioti ftil ft Stm^FtrfM y an* tique église, célèbre par ses tombeaux des iSirriani , les Hlppocrales de l'Italie au seizième siècle , et des Aligliieri , descendants dtl Dante. Là reposent les restes préeieux des saints Firmus et Hustictis, nobles flis de Yéfone^ martyrisés Tan 303^ sous Tempire de IMoelétien. Après avoir salué el ces glorieux témoins de notre ftri , et les vii^trois évéques véronais placés sur les autels du monde catholique^ et toutes ses générations de tierges, glorieuses enfants nées du sang des martyrs, . nous dimes un dernier adieu à la cité gauloise en lui promettant une seconde visite pour étudier ses Musées^ sa bibliotlièque capitulaire et ses oeuvres de charité. Plaise au Ciel qu'il nous soit donné de tenir un jour notre promesse !

En approchant du lac de Garda y un des plus beaux de l'Italie, nous saluâmes sur la droite , sans pouvoir le considérer^ le champ de bataille de Rivoli. L'écho des montagnes semblait nous apporter le mot fameux de Napoléon, qui appela et fit appeler, par l'armée tout entière, Masséna Y Enfant gâté de la victoire. Le lac de Oarda nous redisait une autre circonstance incroyable^ et pourtant vraie, de ce mémorable combat. Cinquante hommes de la dix-huitième demi-brigade firent dix-huit cents prisonniers. Le chef de ces braves , le capitaine René , raconte ainsi , dans une lettre à son père , cet événenient singulier. « Le S5 au matin , le général Monnier me demanda si je voulais rester au village de Garda avec cinquante hommes , pour surveiller le lac et favoriser un débarquement. J'acceptai. Environ à quatre heures , au moment où je visitais un petit poste que j'avais placé en avant, sept Autrichiens parurent : nous

les (mm prisonmers, Craigpaat d'être attoqué , je ine dispose là prendre uoe poûiion avantugeuse ; 9mis à cinquante pas quelle n# fut pa« ma surprise de rencontrer une colonne autrichienne» que je n'aperçus qu'à vingt pas ) parce qu'il y avait un tournant! Le commandant m'ordonne de mettre bas les armes , que je suis prismmier. — Non, MQnsieur, répondis-je , c'est vous; y mi d4ià dés0nné votre avatU-garàe^ vous en voyez um partie; bas Iss armes l ou point de quartier. Mes soldatS| excités par nu>n exemple , répètent ce cri.

Les prisonniers, voyant qu'au premier feu ils seraient tués, criaient de toutes leurs forces à leurs camarades de se rendre. Tout ce tapage étonna Tofficier ennemi : il veut parler; nous ne répondons qu'en répétant : Bas les armes I II propose de capituler. Non! lui dis-je, bas les arme$ et prisonniers. -^ Mais, Monsieur, si je me rendsj riauraisr-je pas de mauvais traitements à éprou* ver? Je lui répondis que non; et , sur ma parole d'honneur» il ôte son chapeau» s'avance » et me présente son épée ; toute sa troupe met bas les armes. Je n'étais pas à noon aise ; je craignais qu'ils ne s'aperçussent enfin du peu de monde que j'avais ; je les fis rétrograder. Un grand nombre! refuse de marcher; je sentis le danger extrême où j'étais, surtout en entendant [un capitaine leur dire ; Attendons encore. -^ Qu'appelea-vous ^ Monsieur? lui dis-je d'un ton ferme» où est done l'honneur ? N'êtes-^ vous pas prisonnier? m*ave8,-vous rendu vos amies? ai-Je votre parole f Vous êtes officier, je compte sur votre loyauté : pour preuve je vo%u rends votre épée » et faites marcher votre troupe; sans quoi je me vois forcé de faire agir contre vous la colonne de six mille hommes qui me suit. Le mot honneur et surtout , sans doute» cette colonne imaginaire le décidèrent ^ et

nous arrivâmes au camp sans ftcheuse rencontre ^ » Rivoli a vu deux grandes puissances se disputer avec acharnement une victoire dont quelques villes , quelques provinces devaient être le prix : humble viUage , tu seras immortel. Or^ nous arrivons sur un nouveau champ de bataille bien autrement célèbre, (ci se rencontrèrent les deux souveraines du monde y la civilisation et la barbarie^ la première personnifiée dans saint Léon^ la seconde dans Attila. D'un côté^ le Pontife armé de la Croix et suivi de quelques prêtres ; de l'autre, le guerrier farouche, la terreur de l'univers, le fléau de Dieu, couvert de sa redoutable armure et environné de ses hordes sauvages : Tavenir sera le prix du vainqueur. Cela se passait au bord du lac de Garda, sur les rives du Mincio, au lieu même où nous sommes, près de la petite ville de Peschiera , mille fois traversée par les voyageurs sans qu'aucun ait daigné se rappeler l'événement immense dont elle fut le théâtre. Au printemps de Tannée 452 , Aquilée, Milan, toutes les villes de la haute Italie tombaient avec un horrible fracas sous les coups pressés des barbares : le retentissement de leur chute troublait les conseils des empereurs romains, et leurs légions effrayées n'osaient plus soutenir le regard du farouche vainqueur. Le torrent dévastateur se précipitait sur Rome avec une rapidité toujours croissante. Saint Léon trouve dans sa foi le courage de lui opposer une digue. Il part ; Rome l'accompagne de ses prières ; le 11 juin 452 il arrive au camp d'Attila. En présence du pape, le barbare reste immobile , muet , et ne retrouve la parole que pour dire à ses officiers qu'il a vu , debout à c6té du Pontife , un autre

• 26 nivôse ( 14 janvier 17»7 ).

D£S£NZÂNO^ LA B. AN6ÈLE MERIGI. 461

Pontife 9 plein de majesté^ qui le menaçait de mort s'il n'obéissait à Léon. Et Attila ^ épouvanté, fait sonner la retraite. Rome est sauvée ; la civilisation chrétienne a remporté un triomphe plus glorieux que ses victoires de ramphithéàtre\ Tel fut, dès Torigine, le rôle de l'Église, des papes et des saints. Apôtres de la civilisation et protecteurs de la liberté humaine, ils défendent l'une et l'autre contre leurs plus fiers ennemis, et jamais les droits les plus sacrés de la société n'ont trouvé de champions ni plus intrépides ni plus persévérants : l'Italie est pleine de pareils souvenirs.

Avant la nuit, nous traversâmes Desenzano, gros bourg connu des touristes par l'excellence de ses vms et du voyageur catholique par la sainte illustre dont il fut le berceau. La bienheureuse Angèle Mérici, fondatrice des Ursulines, mérite la reconnaissance des siècles. Humble enfant, née en 1506, elle voit aujourd'hui sa famille répandue dans toutes les contrées de l'ancien et du nouveau monde. La société lui doit des millions d'épouses vertueuses, et l'Église des milhons de vierges, sa gloire et sa couronne.

La lueur des réverbères éclaira notre passage à Brescia : toutefois l'antique Brixia n'était point endormie. Une foule de promeneurs sillonnaient ses rues et ses places; les fidèles sortaient des églises, où l'on venait de chanter les gracieuses litanies de la Madone. Auxiliaire de Yespasien dans sa guerre contre Yitellius, Brixia vit s'élever dans son enceinte un temple dédié au vainqueur. Découvert depuis quelques années, cet antique monument suffit presque à lui seul pour peupler le musée public. Il a donné entre autres la fameuse

' Bar,, ati, 453, t. V, p. 135, n. 3,4, 5.

MS IiBS TBOIS BOMB.

«tattie m \ifofm d« /i» FfWoin» m ^l0 M^nommée^ Tufia des plus Mis» qu'on coanai^so* L,9s iBM»piptioi9^ iinoiaones soot 4rès*iioml)reu90» à Bre^ciai qui est, aptes Rome, lu i^iUfi mi» baltod fontfUped, Oa en campte plu^ de cinq oaoto publiques ou particulière». L'«noif»nne ca- UMkInile Duom0 V^if^kio , édifice lombard du septiètne siècle» renforme deux reliquea d'un grand prix. La première e$t une croix que la tradition dit contempcn^ainti de celle qui apparut à Constantin » dont elle reproduit les proportions, La seconde est Toriflamme qu'Albert; évêque de Brescia » plwta de sa main sur les murs de Damiette dans la croisade de 1221* Les autres églises de . Brescia en possèdent de plus riches encore ; les corps sacrés de vingt-deux évéquea , les pères et les bienfaiteurs de la cité, mis au nombre des saints; Afra^ noble béroïne qui souffrit sous Adrien; les illustres frères Paustinus et Jovita> également honorés de la palme du martyre sous Adrien, ainsi que leur fils i^irituel Celocerus ; enfin Clateus , un de ces nombreux évéques miasionnaires envoyés à la conquête de l'Italie par saint Pierre et dont le sang versé par Néron cimenta les foodéments de l'église naissante de Brescia.

11 serait long d'énumérer toutes les gloires chrétiennes de cetle heureuse cité; mais il en est une qu'on ne peut passer sous silence. Le voyageur chrétien a nomnaé saint Gaudens, le pèlerin de l'OrÎÊiiQt, qui reçutdes mains des propres sœurs de saint Basile une portion des reliques des quarante martyrs de Sébaste, qui les rapporta dans sa patrie, où elles reçoivent encore les hommages empressés des fidèles; l'ami de saint Ambroise, à qui la crainte de l'excommunication fut seule capable de faire accepter l'honneur de l'épiscopat; le champion de la foi et la gloire des docteurs de son siècle. L*espril chrétien.

BEUiJOB. 4BS

réchstiffé d'âge en Age p»r tani de saints évéques , s'edt traduit là Breida^ comme dans les autres vides d'Italie, en enivres de diarité» Je eiterai seulement la pieuse maison de la Congrégaiion apatMique^ institution que la Franoe doit envier et qui a pour but de secourir les familles honnêtes tombées dans la besoin» Il serait difS^ die de trouver un lèle plus désintéressé et plus actif, une diarité plus délicate et plus ingénieuse h secourir sans ofltoser. On est fier vraiment d'appartenir à une religion qui se mmfeste par de semblables institutions.

Nous quittâmes Brescia en regrettant de ne pas voir les nombreux et très-remarquables tableaux du TitieUi de Givercbio et du Moretto, qui décorent les charmantes églises de la ville. Sur la grande place nous donn&mes un souvenir à Bayard, dont la conduite è Brescia lui fait autant d'honneur que sa bravoure sur les obsmps (}# bataille. Bi la seconde lui mérite le titre de chevalier $am peur, il doit à la première le titre non moiQS glorieux de chevalier $ans reproché.

Le voisinage des Alpes Trentines, qu'on côtoie de Bras^ cia à Bergame ^ avait rendu le froid très-^piquant» On ferma soigneusement les portières, en sorte que c'est à travers un carreau de vitre que j'ai pu voir la campagne : elle me parut peuplée et très-fertile. Ce que je remarquai le plus, c'est l'admirable système d'irrigation employé dans ce beau pays cooune dans le reste de laLombardie : j'en parierai plus tard . Après quelques heures de marche, nous passâmes l'Oglio, qui sort du lac d'Isée , et nous entrâmes dans une campagne merveilleusement cultivée. Sur un gracieux coteau^ encadré par deux rivières, le Brembo et le Serio, s'élève en amphithéâtre l'antique Bergame, le Bergtmum des Romains. Ses murailles, ses bastions, ses fossés, sa eitadelle, qui couronne le

Monte-VirgiliO; lui donnent un aspect sévère et quelque peu menaçant. L'intérieur de la ville offire un gracieux contraste, et donne au voyageur satisfait mille moyens de modifier sa première impression.

L'édifice qui s'offrit d'abord à nos regards fut le bâtiment de la foire. C'est un vaste parallélogramme^ avec quatre grandes salles aux quatre angles^ destiné à la foire célèbre qui fait la richesse du pays. Sur les cdtés on compte plus de cinq cents boutiques élégantes; au milieu du champ, jaillit une superbe fontaine, dont les eaux limpides alimentent plusieurs canaux destinés à entretenir la fraîcheur et la propreté. Vers la fin d'août , le caravansérail se peuple, s'anime; des tentes aux diverses couleurs sont tendues de toutes parts; des milliers d'étrangers, surtout de Suisses et d'Anglais^ viennent enlever les draps de Como et les soieries de Lombardie. Gomme tant d'autres , la foire de Bergame doit son origine à de pieux pèlerinages : elle existait déjà en 913.

Ajoutons que les quatre portes de la ville désignées par des noms de saints, les nombreuses églises, les couvents et les institutions de charité attestent éloquemment le passage et l'empire de l'esprit chrétien. Chose remarquable ! les villes d'Occident qui ont reçu la foi dès les temps apostoliques et qui ont été arrosées du sang des martyrs conservent plus abondamment la sève primitive. La belle église de SainlrAlexandre, qui apparaissait à nos regards, nous rappelait que^ sous ce rapport, Bergame n'est pas moins heureuse que les autres cités d'Italie. Soldat; de la légion thébaine, Alexandre avait précédé ses glorieux compagnons dans la route du martyre. Bergame fut le lieu de son triomphe , et Bergame est devenue la cité qu'il protège encore par ses prières et qu'il enrichit par la présence de son ccnrps sacâré : on le

SAINTE-GUÂTA. 465

vénère dans un magnifique tombeau. Avant le soldat de Maximien j une jeune vierge avait soutenu^ dans Bergame, un illustre combat. Astérie, convaincue d'être chrétienne, s'était vue l'objet de la fureur infernale d'Aurélien, préfet de Tempereur Valérien. Des supfdices exquis, endurés avec un courage héroïque, rendirent également immortelles et la gloire de la victime et la cruauté du bourreau. Eusébie^ digne émule d'Astérie, se présente avec elle à la vénération du voyageur catholique; viennent ensuite les saints Dominion et Jean, qui par leurs combats héroïques assurèrent le bonheur de la cité en affermissant le règne de l'Évangile.

Non loin de Saint-Alexandre s'élève une autre église qui rappelle un nom béni dans Thistoire et plus glorieux àBergame que ceux du Tasse, de Calepin ou de CoUeonî : je veux parler de sainte Grata. Modèle de toutes les vertus sociales et domestiques, cette sainte veuve, dont l'heureuse influence fut pour sa patrie un immense bienfait, voit à son tour la reconnaissante piété des habitants honorer ses vertus dans une église toute resplendissante d'or, de marbre et de peintures exquises. Bergame n'a pas oublié ses autres gloires. Près de Sainte- Marie-Majeure est le mausolée du général CoUeoni, le premier qui fit usage de l'artillerie de campagne et qui inventa les affûts de canons. Le guerrier est monté sur un grand cheval de bois doré, environné de statues et de bas-reliefs, ouvrages plus ou moins parfaits, mais précieux pour l'histoire de l'art au quinzième siècle. Le Tasse, dont le père était de Bergame , domine la grande place du Palais de Justice : sa belle statue en marbre de Carrare témoigne du patriotisme des habitants. Dans l'égfise des Augustins est le tombeau d'un homme que nous avons tous connu dans notre enfance : Ambroise Calepin,

466 L£3 nOU &OMfi.

Tautaur du fameux dictioanaire en supl laoguea, repose ici. Que Dieu fasse paix au bon religieux dont le pénible labeur contribua puissamment au progràs des lettres dans le seizième siècle !

Descendus de Bergame, nous ne tardâmes pas à franchir TAdda sur le pont de Vaprip/ célèbre par sa Vierge gigantesque^ de Léonard de Vinci ; quelques heures {dus tard nous entrions à Milan.

16 AtHI.

Milan. ~ Réflexion*. — U «athédrala. — Coup d'«il génial sur Miltt. Visite détaillée. -- Sacristie de Saiot-Satyre. — Image miraculease de la saiDte Vierge. — Saint-Naxaire. - Toml)eaux des Trivulce. -- Saint- Laurent.-- Oétailf sar rarchitectare. — Saint-àtextndre. ^ Riehetas* da maître-autel. — Saint-Eastorge. — Chaire de saint Pierre, martyr. — Son tombeau, ses reliques, son histoire.

Le voyageur qui a parcouru Tltalie éclairé du double flambeau de la science et de la foi a vu l'histoire du monde ancien et du monde moderne se dérouler à ses regards dans leurs drames les plus solennels. Danslitalie méridionale, à Rome surtout, il a vu le catholicisme triomphant du paganisme et baptisant Constantin ; il Ta vu dans Tltalie orientale, à Venise en particulier, triompher de Tislamisme et noyant dans les flots de Lépante la puissance ottomane; il Ta vu dans l'Italie septentrionale^ àPeschiera, triompher de la baièarie et repoussant Attila j puis , dans toutes les parties de la glorieuse -péninsule, il l'a vu, inspirateur des beaux-arts, semant partout des milliers de chefs-d'œuvre, et, ce qui vaut mieux encore, créant d'innombrables institutions où la charité, victorieuse de l'égoïsme, élève la nature humaine au plus haut degré de la perfection et de la gloire. Il a vu

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