MONZA
A cette époque, Monza n'était* qu'un simple château où les rois lombards^ dont Pavie était la capitale, venaient passer la belle saison. Depuis qu'il fut enrichi de tant de trésors divins , ils le regardèrent comme le palladium de leur empire. Ce que le tabernacle de TArche d'alliance était pour les Israélites^ Monza le devint pour les Lombards. De là le nom de Palladium et d'Omctdum qu'il porte dans leurs chartes. En mourant^ Théodelinde donna toutes les richesses dont je viens de parler et d'autres encore à la basilique de Monza, bâtie par ses soins. L'acte ou la copie de l'acte de donation se trouve sur la couverture d'or d'un manuscrit conservé à Monza, et que Mabillon a publié dans son lier itor licum : de chaque côté on lit l'inscription suivante :
EX. DONiS. BEI. DEDIT.
THEpDELENDA. REG.
IN. BASELECA. QVAM. FVN-
DAVIT. m MODOECIA.
JVXTA. PALATIVM. SWM.
Afin de perpétuer l'éloquent usage auquel Timpératrice sainte Hâène destina le clou qui avait percé le Roi des rois, Agîlulfe et Théodelinde le firent placer dans la couronne des rois lombards > et , les premiers, ils vou* lurent porter sur leur front ce diadème sacré. A partir de cette époque on voit leurs successeurs et ensuite les empereurs d'Allemagne venir prendre à Monza la Couronne de Fer, et recevoir, en la (Hrenant , le titre de rois d'Italie. Le premier empereur dont la tête fut ornée de ce diadème auguste^ c'est Charlemagne, et l'avantdernier Napoléon*. La cérémonie du couronnement se
Carolum Magnum, victo Desiderio rege, Modoeti» per ar-
486 LES TROIS AOIIS.
fait toujours par l'archevêque de Milan. Les ancieones anûales disent qu'il tient ce privilège du pape saintGrégoire lai-méme.
Deux obstacles retardèrent pendant quelque tsmps la visite du trésor. A notre arrivée on faisait le Catéchisme de Persévérance; Féglise était pleine de monde. L'office terminé, il fallut avoir les clefs de la sainte chapelle, qui^ déposées entre plusieurs mains, furent difflcilement réunies. Ce retard nous permit de visiter l'église dans toutes ses parties. La façade est ornée de deux statues de saint Jean-Baptiste et de deux médaillons en marbre représentant Théodelinde et Àgilulfe. Tout Pintérieur est peint à fresque. La chapelle à gauche du maître-autel possède un tableau du quinzième siècle ( iUA ) qui représente les coffres précieux ouverts en présence de la reine Théodelinde et de son fils^ le roi Adwald^ de l'archevêque de Milan et d'un grand nombre de prélats et de seigneurs de la cour. Quelquesuns des personnages portent dans leurs mains des vaisseaux sacrés et la Croix; à leur tête marche saint Grégoire le Grand tenant une couronne royale semblable à la Couronne de Fer* Ge tableau traduit et complète un monument précieux que nous avions vu à la métropole de Milan; je veux parler de la mosaïque du neuvième siècle placée sur le côté gauche de la grande abside et qui représente rarchevéque donnant la Couronne de Fer aux rois lombàrdsi Ces deux peintures constatent d'une manière authentique et l'origine et l'histoire et Tusage de* la Couronne de Fer.
ohi€ipisc6pum ffteâiolanenflein côrona ferrea redîtoi voloîsse, atque ut ita apud posteros observaretur instituisse. — Sigon., De Regno îiaL, lib. iv.
GOÛRONNJî !)£ f £E. 487
Efiflû lèâ ôiêfiK arrivèrent. An trésor de Ift sàôriàtle ûovA vîmes le manuscrit dont j*ai parlé , la magnifique coupe en onyx , don de saint Grégoire , et la plus grande qu'on connaidâe; le àupérbè peigne en ivoire de Théodellndé^ enchâssé dans un ornement en filigrane d'or enrichi d'émeraudesi ; enfin ^ le bassin de bronzé doré contenant une poule entourée de sept poussins en ver^ ifieil^ emUëffle de la bienfaisante princesse ^ occupée du bonheur des sept provinces (jui composaient sort royaume. Deux autres objets encore plus vénérables attirèrent notre attention. Le premier est la Lettre autographe de saint Grégoire le Grand à Théôdelinde , dans laquelle le Souverain Pontife détaille à la princesse les reliques qu'il lui envole par Jean^ son légat. Cette lettre est sur papyrus et & deux colonnes séparées par une guirlande de petites fleurs. Le second est la Croix det Regno, qu'on suspendait au cou des rois lombarde lorsqu'on célébrait leur couromiement. C'est une croix grecqueen or, dont les branches, longues de deux poUces, sont enrichies de pierres précieuses et réunies par un magnifique saphir.
De la sacristie on nous conduisit à l'église. C'est dans la chapelle à droite du mattre-autel qu'on garde la Couronne de Fer avec plusieurs reliques insignes : le précieux trésor est renfermé dans une superbe armoire placée au-dessus de l'autel. La Couronne de Fer se compose de deux parties , l'une intérieure et l^autre extérieure. La première est le clou même de la Passion. Ce clou est aplati et forme une lame circulaire d'environ six lignés de largeur et d'Uné longueur suffisante pour entourer une tête d'homme; la seconde est le diadème proprement dît. Le clou est enchâssé dans une couronne d'or enrichie d'émaux et de vingt-deux pierres fines de
différentes couleurs ; sa hauteur est d'environ ving; ligaes, elle forme un simple cercle ou bandeau sans bandelettes pour rattacher, sans rayons ni cimier à la partie supérieure^ trois signes de haute antiquité. En y regardant de près^ on est frappé du poli et de la pureté du fer intérieur^ exempt de la moindre tache de rouille, bien que la Couronne ait été souvent et quel* quefois longtemps cachée dans les lieux humides, pour la soustraire aux ravages et aux proCsmations^ siûtes inévitables des guerres nombreuses qui ont désolé l'Italie. En regardant une dernière fois cette précieuse relique placée entre un morceau considérable de la vraie Croix ^ une partie du roseau, de l'éponge, de la colonne et du saint sépulcre^ on se demande pourquoi les roiset les empereurs ont voulu à tout prix orner leur front de cette antique Couronne^ dont la magnificence est loin d'égaler celle des modernes diadèmes? L'honune raisonnable est forcé de répondre que tous les siècles ont reconnu dans la "Couronne de Monza quelque chose de sacré et de divin ; que les chefs des nations chrétiennes ont regardé comme un honneur insigne de porter sur leur tête, même un instant^ le diadème sanctifié par le sang du Roi des rois; que la religion a voulu , en leur accordant ce glorieux privilège , leur rappeler et Torigine du pouvoir et l'usage qu'ils en doivent faire et le compte qu'ils en rendront. De son côté, dans la conduite humainement inexplicable de tous ces monarques qui prennent pour leur couronne un instrument de supplice , le chrétien ne peut s'empêcher d'admirer une preuve de plus de la divinité de celui qui a changé les idées ^ les mœurs^ les lois et les préjugés de l'univers'.
' Voir, sur la Couronne de Fer, la savante dissertation de Fou-
SÉMUfAIRS DBS PHILOSOPHES. 489
Gomme nous sortions de Péglise^ nous trouvâmes sur la place un groupe considérable de bourgeois et d'hommes du peuple qui causaient ensemble. Dans la foule était un vieillard encore vert qui vint droit à nous et nous dit en bon français : <x Salut à mes compatriotes.
— Vous êtes donc Français? — Oui. — Que faites-vous dans ce pays? — Je vis doucement de mes petites rentes.
— Depuis quand avez-vous quitté la France? — J'habite Monza depuis quarante ans. Je faisais partie de Tarmée d'Italie; j'étais àMarengo; je fus blessé; je suis resté dans le pays et j'y suis établi; mais parlez-moi de la France! » En disant ces mots il nous tendit affectueusement la main; son visage s'épanouissait, se colorait à chacune de nos paroles; enfin deux grosses larmes lui tombèrent des joues, et il nous dit en nous serrant de nouveau la main : a Vous le voyez, je suis devenu Italien sans cesser d'être Français !
« A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère ! »
Nous visitâmes ensuite le petit Séminaire. A la différence des autres diocèses dltalie , Milan réunit dans des maisons séparées les théologiens et les philosophes.* Comme édifice l'étaUissenient de Monza est très-beau et passe pour très-remarquable sous le rapport des études. Par un système qui ressemble un peu à celui de Mettray ou de Petit-Bourg, lesdortoirs servent en même
tanini, prélat domestique de Clément XI. Borne j 1717. Cet ouvrage » contre lequel viennent se briser les raisonements dé M. Robulzîano Gironi, commence par ces mots : « Quid adhuc « quœris examen , quod jam factum est apud Apostolicam Se- « dem, » et finit par ceux-ci ; « Desinat inçessere novitas vetus- « tatem. »
teiops de $all^ d'étude. Nous fimsâom d# tos p^nourir lorsqu'on vint aunoucer lo départ du conva de cinq heures : il fallut descendre en toute b4te à lembarcadère. Je le dis it r^rei, lorsque le^ chemins ^ fer seront établis' le classique voiturin n'existera plus; on ira de G4nes à Venise en une journée ; les mille beautés de la nature et des arts passeront devant les yeux coname des ombres chinoises; on voyagera non pour voir^ mais pour arriver : c'en sera fait du voyage d'Italie.
18 AvrU.
lUzièKs. — PaTle. — Poot — Corps de saint AogasUn. — Unlvenlté. — Collège Borfomte* -^ Champ de bataille. — CI|ar(feQae.
A cinq heures du matin nous partîmes pour Pavie. Une plaine monotone , d'environ six lieues de longueur, sépare Milan de l'ancienne capitale des Lombards. On la parcourt sur une superbe route qui côtoie constamment le NavigliOg grand canal de communication entre le Milanais et l'Adriatique. Au milieu des arbres et des champs cultivés se dessinent de nombreuses rizières : c'était le moment des semailles. Des hommes portant en sautoir un sac de riz , la tète couverte d'un large chapeau de paille et les jambes nues Jetaient la semence dans un terrain profondément humecté et même couvert de quelques pouces d'eau. Était-ce pour obéir à la prescription du chantre des Géorgiques : Nudus ara , sere nudus? Je l'ignore; ce qui paraît infaillible, c'est qu'une pareille opération doit amener le résultat indiqué par la fin posttiume du vers vîrgilien : Hàbebis frigora, fehret. Quoi qu'il en soit, la culture du riz est une des principales richesses de la Lombardîe et du Piémont. L'Europe en est , dit-on^ redevable à ui) Uollan-
dais revenu des Grandes-Incjes. (.'Italie en profita large-* ment grâce à son intelligent système d'irrigation.
Cette culture est, d^ailleurs^ I9 plus simple de toutes; la terre, après la moisson, est privée d'eau jusqu'au printemps. On y sème alors le riz sur un seul labour et sans autres préparations. Lorsque la plante a quelques pouces d'élévation, on baisse les écluses pour inonder le sol. Le riz croît comme une plante marine dans une terre constamment submergée. On ne relève les écluses que vers Tépoque de la maturité, afin de donner au sol le temps de se dessécher et aux moissonneurs la possibilité de couper la récolte. Elle se lie en petites gerbes, qu'on laisse quelque temps entassées avant de les battre. On cultive cette plante trois années de suite dans le même terrain; on n'y met point d'engrais pendant tout ce temps, à cause des eaux qui en neutraliseraient l'effet , et puis on laisse la terre deux ans inculte ou en prés naturels. Pendant cinq ans on ne fume la terre qu'une fois. Le produit d'une mesure de riz est estimé le double de celle d'un blé d'égale beauté'. Toutefois à côté des avantages sont les inconvénients : les eaux stagnantes des rizières causent souvent des Qèvres et d'autres maladies.
Le principal motif de notre pèlerinage à Pavie était d'offrir les saints mystères sur le corps de saint Augustin. Nous avions prié au baptistère de Milan, qui fut son berceau ; il était juste de nous prosterner sur sa tombe. Mais avant de nous rendre à l'église le temps nous permit de jeter un coup d'œil sur la ville. Bâtie sur les bords du Tessin, au milieu d'une campagne si fertile et si gracieuse qu'elle partage avec la marche
* Voyez Lettres sur VitalUt 1^ M. de Qhâteauvieux , p. 380.
d*AncAne le glwieux surnom de Jardin de l'Italie^ Pavie^ le Tieinum des Romains y doit son origine aux Gaulois dont elle fut une des principales forteresses. Le déjnony régnait en maître absolu^ aussi bien que dans le resté du monde , lorsque les pécheurs de Galilée vinrent ébranler ses autels. La grande ombre des saints Juventius et Syrus semble encore planer sur cette ville, conquise à la foi par leurs pénibles luttes. Envoyés par saint Hermagore^ disciple de saint Marc, ils plantèrent l'étendard victorieux de la croix non-seulement à Pavie^ mais dans les cités voisines'. Pour prendre racine et développer ses rameaux protecteurs Farbre de la vraie liberté demandait du sang; il en fut arrosé. En tête des martyrs de Pavie marchent les [saints évéques Dalmase et Félix; leur courage, devenu le patrimoine de leurs successeurs, continua de briller dans les luttes acharnées, quoique non sanglantes de Terreur contre la vérité. Quatorze évéques, formés sur leur modèle et placés comme eux sur les autels du monde chrétien, sont les chefs de la glorieuse armée dont l'intelligente valeur sut conserver à Pavie le trésor de la foi.
Les arts et les sciences brillèrent aussi d'un vif éclat dans la capitale des Lombards. Le roi Luitprand, guerrier, législateur, auxiliaire dé Charles Martel dans la défense de la civilisation européenne contre les Sarrasins; Boèce, ministre de Théodoric, savant, orateur, philosophe, poëte, martyr du bien public, ont laissé des noms immortels ; mais la tour où Boèce fut enfenné et dans laquelle il composa son livre de la Consolation n'existe plus. Fondée par les Souverains Pontifes en 1360, l'Université de Pavie continue glorieusement la
* Bar., Annot ad ATarfifr., 12 sept.