‹ Les trois RomeChapitre 74 sur 75 · ADIEUX A L'ITALIE · texte numérisé non relu

ADIEUX A L'ITALIE

Abmzzes^ sans heurter du pted des ossements français. Génie, or, sang, courage, nous avons tout dépensé pour conquérir un pftys où jamais nous n'avons pu asseoir notre domination et dans lequel aujourd'hui nous ne possédons pas même un pouce dé terrain : Mystère !

Les premiers feux du jour éclairaient Thorizon lorsque nous arrivâmes à Fauberge de la Grande-Croix, Pendant la halte obligée des traîneaux , nous jetâmes tm dernier regard sur Tltalie , à laquelle nous fîmes nos souhaits et nos adieux. Je ne sais; mais il semble qu'au sommet des Alpes , à six mille pieds d'élévation audessus de la mer, au milieu du silence de la nature, le spectateur s'Isole plus facilement de ses préjugés, le regard devient plus pénétrant , le jugement plus calme ; l'esprit s'agrandit avec Thorizon , le cœur se dilate, les sentiments arrivent plus vifs et plus purs; on volt mieux la grandeur ou la petitesse des hommes, la réalité ou le néant des choses; il se fait comme un triage du bien et du mal, qui permet d'apprécier lés vraies conditions de la gloire , du bonheur et de la vie des nations.

Brillante Aùsonie, qui respfendit, parmi les peuples, comme le diamant au front des monarques, tu fus la mère incomparable des grands capitaines , des grands poètes , des grands navigateurs , des grands artistes : Jlma Parens magna virum. Le marbre, le bronze, les métaux précieux , animés au souffle de ton génie, s'élè* vent en statues, en temples, en palais, en fontaines, en arcs de triomphe , en obélisques, en monument3 de tout genre, et couvrent ton sol privilégié, magnifiques et nombreux comme les sapins séculaires qui couronnent les cimes aériennes des Alpes et de l'Apennin. La terre semble , pour toi , avoir échappé à la malédiction primitive ; docile à ta main , elle produit avec abondance

non-seulement le pain qui entretient la vie de rhomme, le vin qui réjouit son cœur, la soie qui lui donne un vêtement royale mais encore les fruits les plus délicieux à son goût, les fleurs les plus douces à son odorat et les plus agréables à sa vue.

Gracieuse comme la ceinture nuptiale de la jeune vielle', une mer d'azur entoure tes rivages et t'apporte, les productions les plus rares des pays lointains; telle est rheureuse température de ton climat que des milliers de malades viennent de tous les points du globe lui demander la guérison ^ tandis que ton ciel, presque toujours sans nuage^ semble jaloux de faire briller d'un éclat immortel toutes les nuances de tes grâces et de ta ravissante beaut^. Brillante Ausonie, réjouis-toi; tu pourras perdre, tu as perdu peut-être d'autres sceptres; mais tant que l'amour des merveilles de la nature et de l'art vivra dans le cœur de Thomme, tu seras le premier objet de son ardente curiosité et le terme final de sa légitime admiration.

Toutefois un esprit calme et pénétrant voit-il dans tous ces avantages le véritable principe de la gloire et du bonheur de l'Italie? Hélas ! ces biens apparents sont plutôt une cause de ruine qu'une source de prospérité. N'est-il pas connu que la richesse du sol est la compagne ordinaire de la mollesse des mœurs; que la mollesse des mœurs engendre la corruption des cœurs , et que la corruption conduit d'un pas plus ou moins rapide, mais toujours infaillible, à la destruction des sociétés? Et puis, quoi de plus propre à provoquer des invasions .désastreuses que tant de biens réunis dans ce pays en-

* Jérémie, VI, 11,32.

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chanteur? C'est au point qu'en parcourant les annales trente fois séculaires de la péninsule on est forcé de s'écrier : « Malheureuse Italie d*étre si belle et d'exciter^ de siècle en siècle^ la convoitise de tous les barbares ! D Le principe de sa vie > Tâme de sa gloire^ c'est la religion. Me fit sa force avant TÉvangile, et lui donna l'empire du inonde : Nulla imquam {civitas) nec major nec sanetior. Depuis l'Évangile^ elle la maintient sur le trône de Tintelligence^ et la fait régner sur les peuples^ comme le soleil sur les astres du firmament, pour leur communiquer la lumière^ régulariser leurs mouvements^ et, les entraînant dans son orUte^ maintenir l'harmonie universelle.

Rechercher pai|(out ce principe vital , le dévoiler aux regar(^4e ceux <pii viendront après nous^ tel a été l'objet de notre Itmg pèlerinage. Ce principe nous est apparu dans le décret particulier de la Providence qui a choisi ritidie pour le centre de la foi; il nous est apparu dans les tombes des martyrs dont le sang continue de féconder cette terre qu'il détrempa jusque dans ses profondeurs; dans les basiliques des Saints^ que la pieuse Italie environne d'un culte si magnifique, si filial et si tendre; dans les pèlerinages si nombreux^ dans les dévotions si naïves à la Vierge Mère de Dieu, protectrice de l'innocence et refuge des pécheurs; dans les institutions de charité si intelligentes et si variées qui portent la vie dans toutes les veines du corps social avec plus d'abondance et de bonheur que les mille canaux d'irrigation dans les plaines de la Toscane ou de la Lombardie; dans le respect pour l'autorité paternelle ; dans l'obéissance générale aux magistrats et aux souverains; dans la foi en Dieu, à l'ÉgUse, au pape et à sa parole souveraine.

T. IlL 31

Ml Ui tiioii mmMé

Let gloires •nt&riauret de l'Ittiie ne sont qu'un retM de cette lumière ûeohée , la manifestation multiple de ce principe vitali Puissent les voyageut^s le bien com« prendre et ne plus provoquer par leurs sarcasmes^ leurs faux jugements y leurs railleries les populations italiennes au mépris des seules et véritables garanties de leur existence et de leur prospérité ! Puisse Tltalie ellemême repousser comme le piège le plus dangereux le réve^ aujourd'hui si chaudement oaressé^ d'une répu^ blique, d'une confédération^ que sais-je? d'une unité chimérique qui réunirait toutes ses provinces sous un soeptre commun I Née dans les loges ténébreuses du carbonarisme, propagée par Tesprit mauvais qui soufïle aujourd'hui sur le monde^ désirée pa|^ ceux qui n^ont vu que de loin la prétendue liberté > la pr^endue gt^fi^ewvy la prétendue félicité des sociétés laïques, pourl'ttaliô cette utopie recèle dans son sein la guerre civile^ la perte de la liberté et la spoliation du Saint-Siège.

La guerre civile. Quelle sera la capitale de la nouvelle république? L'Italie fut*«lle jamais habitée par un peuple homogène? Bon histoire n'est elle paâ le récit continuel des sanglantes rivalités des Étrusques et des Samnites, des Yolsques et des Latins, des Grecs et des Gaulois établis sur son territoire ? Le Toscan et le Pié^ montais, le Lombard et le Vénitien, le Génois et le Parmesan, le Romain et le Napolitain n'ont-ils pas hé^ rite de l'antipathie et des prétentions de leurs aïeux ? Vouloir composer de tant d'éléments contraires un tout homogène capable d'union, vouloir faire céder à des^ intérêts politiques de pareilles résistances provenant de la différence des races , et des cinq capitales ita^ tiennes en obliger quatre à rendnder à leur« prétentions pour reconnaître la suprématie d'une de leurs rivales,

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c'est une tentative impowible en eUeiméme et qui ne tarderait pas à devenir aanglante.

I^a perte de la liberté. Bi la liberté n'est pas la lioenee ; si la liberté implique le droit réel et pratique d'agir sans entrave dans la sphère où la Providence a placé chaque ville, chaque province^ ehaque individu; le droit de nianifester sa pensée quand elle est juste , noble^ bienfaisante; le droit de parvenir aux dignités et aux honneurs que méritent le travail, la science^ la vertu, le génie; le droit de ftdre réparer les torts et les injustices dont on peut être la victime dans sa personne, dans son honneur ou dans sa fortune ; en un mot le droit pour chacun de remplir facilement et sans crainte les devoirs de la double société humaine et divine, l'histoire passée et présente dépose que l'Italie, Rome surtout, jouit d'une plus grande somme de liberté que tout autre pays du monde. Que deviendrait cette liberté dans l'hypothèse de l'unité matérielle, de la centralisation et du gouvernement représentatif? Un cri général ne s'élève-t-il pas du sein des peuples qui en ont essayé contra un système qui confisque au profit d'un être idéali collectif, et forcément irresponsable, État, Gou* vernement. Chambre, quel que soit son nom, l'intelli* genoe, réducation, la fortune, la liberté des villes, des provinces, des particuliers, transformés en automates?

La spolation du Baint^Siége. Voilà le dernier mot de la révolution, non-^seulement en Italie, mais dans le reste de l'Europe. A qui fera-t-on croire que les apôtres de la jeune Ausonie travaillent à mettre entre les mains du pape le sceptre de la péninsule? Quand tel serait leur but, la réalisation de leur projet serait encore un malheur. Autant il convient au vicaire de Jésus-Christ d^étre matériellement indépendant, autant il lui siérait

mal d'être souverain d'un grand empire? Dans les jours d'orages où nous vivons, son trône temporel ne serait-il pas un obstacle permanent au libre exercice de son pouvoir spirituel? Ne voyez-vous pas la jalousie des puissances, les intrigues de la diplomatie , la défiance des peuples, là haine peut-être l'assiéger jour et nuit et faire disparaître le père et le pontife sous le visage défiguré du monarque? Mais c'est trop longtemps discuter une supposition évidemment chimérique. Dans le plan réel de la future république, les États Pontificaux ne seraient qu'une province de second ordre, telle, par exemple^ que la Lombardie et la Toscane, et le Saint-Père le tributaire et le vassal de l'État. Mais alors que devient l'indépendance matérielle du chef de l'Église ? que devient l'Église elle-même? que deviennent l'enseignement de la religion et la foi des peuples, et le gouvernement de la grande société répandue aux quatre coins du monde? que deviennent^ en dernière analyse, la liberté et la civilisation ? Ce que deviendrait l'harmonie des cieux si vous parveniez à enchaîner le soleil.

En jetant un dernier regard sur l'Italie y toutes ces pensées venaient en foule se présenter à mon esprit. C'est qu'en parcourant les diverses parties de cet heureux pays quelques bruits sourds parviennent à l'oreille du voyageur attentif. Un feu souterrain brûle dans les entrailles de la terre^ il pourrait un jour faire explosion. Puisse le Dieu de toute bonté, qui protège si manifestement l'Italie , éteindre le volcan ! Si la péninsule doit être punie ^ qu'elle le soit par la perte des biens temporels qui l'enrichissent , mais que jamais sa foi ni sa piété ne s'altèrent. Pourvu qu^sUe conserve intact ce double trésor, fût-elle dépouillée de tout le reste , elle sera toujours assez riche ^ assez puissante^ assez heu-

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