LA MER
aussi rémule de son héroïque charité. En 807, à la suite d'un siège opiniâtre, Arles fut tellement inondé de prisonniers, qu'on en remplit les églises. Césaire, attendri sur le sort de ces malheureux qui manquaient des choses les plus nécessaires, épuisa pour les soulager, non pas son patrimoine, il était depuis longtemps la propriété des pauvres, mais le trésor de sa cathédrale. Il fait fondre les ornements d'argent qui étaient aux grilles et aux piliers, ainsi que les encensoirs, les calices et les patènes; tout cela est vendu, et le prix employé aux besoins des captifs. Aux yeux du saint homme, ce dépouillement héroïque était une chose toute simple : « Notre- « Seigneur, disait-il, n'avait que des vases de terre pour € faire la dernière cène ; n'ayons point de scrupule de € donner ces vases précieux pour la rançon de ceux « qu'il a rachetés de sa propre vie. »
Au sortir de l'église, oii ces bonnes et suaves pensées dilatent le cœur, il est facile de passer dans une atmosphère bien différente. Vingt pas sont à peine franchis que le paganisme grec et romain se dresse devant vous au milieu de ses ruines, comme un spectre souillé de sang et de débauche. Voici le théâtre, avec plusieurs colonnes de marbre encore debout, son avant-scène et son hémicycle bien marqués ; puis l'amphithéâtre, plus grand, mais moins intact que celui de Nîmes, à l'exception du podium; enfin les Champs-Elysées, dont les sarcophages vides rappellent tristement que l'homme ne peut même pas se promettre l'immortalité de la tombe. Aux confins de cette plaine désolée s'élève, entourée d'arbres verts, la superbe église de la Majore, l'orgueil et l'amour des Arlésiens : on dirait un Paris au milieu du désert.
Parmi les grands souvenirs rehgieux que rappelle l'antique métropole de la Gaule Narbonnaise, il faut
placer celui des quatre conciles dont elle fut témoin. Le premier, tenu en 314, remonte aux premiers jours de la paix donnée à TÉglise, et prouve combien cette divine société était sûre d'elle-même, pour convoquer ses chefs en assemblée solennelle aux mêmes lieux où fumait encore le sang de ses martys.
A quelques pas de la ville, sur les bords du Rhône, on montre le lieu où saint Genès avait souffert le martyre peu d'années avant la tenue du célèbre concile. Maximilien Hercule vient à Arles, et son premier soin est de faire promulguer le sanglant édit de persécution affiché naguère sur les murs de Nicomédie et barbarement exécuté dans toute rétendue de l'empire. Genès, greffier public, est appelé pour le transcrire. Il refuse et cherche son salut dans la fuite. Atteint par les bourreaux, il meurt; mais il a vaincu, sa main n'a pas écrit, et quinze siècles de gloire sont la récompense commencée de son noble courage.
Partis à la pointe du jour, vers neuf heures nous entrâmes en mer. Quand pour la première fois l'intunensité se montre à vos regards, elle produit dans l'âme je ne sais quel saisissement dont il est difficile de caractériser la nature. Fût-il le plus grand des monarques, Thomme se voit réduit aux proportions d'un atome imperceptible, perdu dans l'infini, le firmament au-dessus de sa tête, la mer sous ses pieds, abîmes également insondables, qui lui font vivement sentir et son propre néant et toute la grandeur de Dieu. Pour ajouter encore par le contraste à la solennité de la scène, une compagnie d'hirondelles de mer suivaient le bâtiment, qui fendait la plaine liquide avec vitesse et majesté. Ces oiseaux pêcheurs, de la taille de nos perdrix, sont d'un blanc de neige qui tranche bien sur l'azur des flots ; d'ailleurs rien de plus