JARDINS DE SALLUSTE
de dettes, dégradé pour ses infamies du rang de sénateur, Salluste se lava de toute souillure en embrassant le parti de César. Pour refaire son nouveau courtisan, le vainqueur de Pompée lui donna le gouvernement de la Numidie. Le proconsul improvisé, pour employer une expression de Sénèque, écorcha tellement celte malheureuse province qu'il revint bientôt à Rome avec une fortune scandaleuse. Du sang et de For de ses administrés, il bâtit un palais si magnifique et des jardins tellement somptueux, que Messaline elle-même daigna les habiter : cela dit tout *.
En parcourant ces ruines, une foule de pensées vous obsèdent. C'est donc ici que le Verres de l'Afrique démentait publiquement par sa conduite les préceptes de morale qu'il donne dans ses ouvrages ! Et cet homme. Dieu le pardonne à notre éducation, on l'offrit à ma jeune admiration comme un modèle d'éloquence et de bon goût ; on m'apprit à le regarder comme un sage, et on me tut les noms de Chrysostome et d'Augustin! Au reste, dis-je à mes jeunes compagnons de voyage, Salluste n'a pas droit tout seul à notre indignation. Sa vie fut celle de tous nos auteurs classiques: censeurs impitoyables des vices d'autrui, la plupart firent rougir l'humanité par le scandale de leurs mœurs. Proconsuls, généraux, gouverneurs de province, tous égalèrent Salluste par leurs débauches et le surpassèrent peut-être par leurs rapines. Puisque l'occasion s'en présente, il n'est pas inutile d'étudier un instant, sous ce point de vue, la société païenne dans les honunes qui en étaient la personnification.
L'incroyable opulence des Romains, vers la fin de la république et sous les premiers empereurs, est un fait
* Tacit., AnnaL, c. xiir.
connu de tout le monde. Chaque sénateur recevait un traitement de cent vingt-cinq mille francs ; chaque chevalier, de cinquante mille; mais ce n'était là qu'une bagatelle. On comptait à Rome environ vingt mille citoyens aussi riches que LucuUus *. Or, ce Xerxès en toge, Xerxè$ togatusy comme l'appelle Gicéron, ne soupaitpasà moins de trente mille francs; et il pouvait offrir l'hospitalité à vingt-cinq mille hommes. Grassus disait qu'on n'était pas riche quand on ne pouvait, de ses revenus, entretenir une armée*; ce qu'il disait, il le pouvait. Or, Grassos était moins riche que Sylla^. L. Domitius, successeur de César dans les Gaules, jouissait de quarante-huit mille arpents de terre*; Antoine, le collègue de Gicéron, possédait toute rile de Géphalonie, dans laquelle il fit bâtir une ville*.
Six bourgeois de Rome étaient à eux seuls propriétaires de la plus grande partie de l'Afrique ; Néron leur fit couper la tête et se déclara leur héritier ^. Gomélius Balbus donna en mourant vingt francs par tête à tout le peuple romain ''. G. Gacilius Glaudius Isidorus disait, dans son testament, que, malgré les grandes pertes qu'il
^ Lucullus Romanus clvis (quem Cicero et Gaesar Xerxem togatum appellabant) ad viginli quinque hominum miUia honorificenlissime hospitio excipere poterat; nec tamen ipsesolus id potuit in urbe Roma, quandoquidenfi viginti civium millia elamplius in ipsa urbe comperta memorantiir, qui cura LucuUo de divitiis contendere potuissent, ut ex vclustis monumentis. — Gàsal., de Splendore Urbis^ etc., p. 422.
• CicER., in Paradox.
' Quiritium post Sullam ditissimus.— Plin., I. XXXIII, c x.
* Cjssàr., de Bello civ,
5 Strab., lib. X.
6 Plin., lib. XVUF.
''Bjo., lib. XLWl.
JARDINS DE SALLUSTS. 395
avait éprouvées pendant les guerres civiles, il laissait quatre mille cent seize esclaves, trois mille paires de bœufe, deux cent cinquante mille pièces d'autre bétail, sans compter ses terres, ses villas et ses maisons *. Dans sa villa particulière, Valérien comptaitcinq cents esclaves, deux mille vaches, mille juments, dix mille brebis et quinze mille chèvres *.
Gordien, encore simple particulier, avait d'immenses possessions dans toutes les provinces de Tenipire. Pendant sonédilité il donna douze fois au peuple romain des (NTésents de gladiateurs, dont sa fortune privée fit tous les frais. Quelquefois il fit paraître cinq cents paires de gladiateurs; jamais moins de cent cinquante. Dans un seul jour il donna cent bêtes africaines; un autre jour mille ours de Germanie. Dans toutes les villes de la Gampanie, de FÉtrurie, deTOmbrie, de TÉmilie et du Picénum, il donna aussi de son argent des jeux publics qui durèrent quatre jours 3. Pour abréger cette liste qu'il serait fecile d'augmenter, contentons-nous de nommer les deux Pline, Sénèque le Philosophe et Gicéron.
Outre les richesses que lui valait le commandement de la flotte romaine, Pline TAncien possédait d'immenses trésors. Nous le savons par son neveu : « Mon oncle, dit-il, étant gouverneur d'Espagne, aurait pu vendre un de ses ouvrages à Largus Lucinius pour quatre cent mille écus; mais il refusa, me disant qu'il ne savait déjà que faire de son argent *. » Pline le Jeune était incomparablement plus riche que son oncle. Sans en avoir été prié, il fit présent à la fille de Quintilien, le jour de son
* Plin., XXXIIF, c. X.
' Vopisc, in Valer.
* Capitolin., in Gord. — Cord., in id,
* Epist. ad Marc, hb. m.
mariage, de cinquante mille écus *. Romulus Firmus, un de ses amis, reçut trois cent mille écus pour entrer dans Tordre équestre *, et Calvina, sa parente, une dot de cent mille écus 3. Métellus Crispus, quarante mille; des enfants ingénm, ingenui, cinquante mille pour leur éducation *. Il possédait, en outre, de nombreuses villas, d'une magnificence royale. Ses deux villas de Toscane et de Lorento, sur les bords de la mer, où il composa ses ouvrages, étaient d'un luxe oriental. Il en avait plusieurs autres dans le Latium : une à Préneste, une à Tusculom, une à Tivoli; une autre, dont on lui offrait neuf cent mille écus ^. Enfin, pour en agrandir une autre, il dépensa quatre-vingt mille écus d'or s.
Sénèque le Philosophe, le précepteur de Néron, était un moraliste austère qui flétrissait avec énergie les désordres de son temps, qui déclamait éloquemment contre les riches : « Jusques à quand, leur disait-il, reculerezvous les limites de vos possessions! La terre qui suffisait à un peuple est trop petite pour un seul maître. Tout cela est encore trop peu; il faut que vos latifundia entourent des mers entières et que votre régisseur règne en même temps sur les rives de l'Adriatique, de la mer Ionienne et de la mer Egée ''. » Or, Sénèque jouissait de plus de cent millions de fortune ® : le pauvre homme 1
Quant à Cicéron, pas un de nous qui ne le connaisse; pas un de nous à qui on ne l'ait présenté non-seulement
* Epist, ad Quintil., lib. VI.
« Epist., lib. I.
* Epist, 2 ad Calvinium.
* Epist, ad Canin., lib. VU.
* Epist, ad Fàbatum et ad Corelian,, lib HT. ® Ad Calvinium Rufum, lib. III.
' Epist. 89.
* Tacit., i4nnal., ^\\.
PORTRAITS DES PROCONSULS ROMAUfS. 397
comme un modèle d'éloquence, mais encore d'austérité républicaine et de désintéressement philosophique. N'estce pas lui qui a flétri Verres, qui a écrit de si belles pages sur le mépris des richesses, et tant d'autres maximes de morale et de probité ? Eh bien I arrachez le masque.
Gicéron, né dans l'obscurité, artisan de sa propre fortune, et le premier homme de sa famille, comme il le disait un jour, possédait à Rome une nudson de ville qu'il avait achetée de Grassus environ six cent mille francs. D possédait une villa royale à Tusculum, avec bains, mosaïques, théâtres, portiques en marbre, statues et autres accompagnements obligés du luxe antique; une autre à Formium (Uola di Gaeta) non moins somptueuse; une antre à Baïa, tellement riche que le sénat lui-même, peu rigoriste en pareille matière, en fut scandalisé; une maison à Pompéi; une autre villa à Ârpinum, sa patrie; une autre près d'Agnani, sa villa d'Amalthée, qu'il ai^Ue son aima; enfin, dans Rome même, sur le versant du mont Aventin, l'austère républicain était propriétaire de je ne sais combien de tavernes ou de boutiques, dont le loyer, montant à seize mille trois cent soixante-six écus, payait la pension de son fils, étudiant à Athènes ^
Quelles étaient les sources de ces incroyables et rapides fortunes ? Il y en avait deux principales : l'usure et le gouvernement des provinces. On eût plutôt arrêté le Tibre dans son cours qu'on n'eût empêché l'usure chez les Romains. En dépit des règlements^, tous la pratiquaient, même Gaton; on prêtait au mois, à la quin-
* Cic, ad i4tttc.,xvi, 1. — Sur les richesses et les mœurs de Gicéron et des autres grands hommes classiques, voir le t. XI de notre ouvrage : La /{évolution,
» TiT. Liv., VII, XLii.
396 LBS TROIS ROME.
zaine, k dooze, à quarante-huit, à soixante pour cent K Si le débiteur ne pouvait payer, il devenait l'esclave de son créancier qui, en le vendant, trouvait un sûr moyen de s'indemniser *. Mais pour prêter il feut avoir de l'argent : le grand moyen d'en amasser était le gouvernement des provinces.
La perception de l'impôt était affennée à la compagnie des publicains : la durée des adjudicaticms était de cinq ans '. La publicité et la concurrence adoptées pour l'adjudication du bail des impôts faisaient monter ce bail i un taux trës-élevé, car la compagnie qui offrait davantage obtenait la préférence. On était d'autant plus hardi à pousser les enchères, que la perception, abandonnée toute aux fermiers, offrait d'immenses ressources, par son régime presque entièrement arbitraire. Les agricalteurs et les pasteurs savaient seuls ce qu'ils devaient payer; les autres contribuables l'ignoraient, attendu qu'on tenait secret le tarif légal de chaque impôt, ce qui donnait aux publilcains le moyen de forcer le droit sans qu'on pût réctanaer ♦.
La rapacité des fermiers passe toute imagination. Pour payer l'impôt, on voyait des provinces oii les pères étaient obligés de vendre leurs enfants, et les villes, les offrandes consacrées dans. leurs temples, les tableaux, les statues des dieux : si tout cela ne suffisait pas, les malheureux citoyens étaient adjugés connue esclaves i leurs impitoyables créanciers. Ce qu'ils souffraient avant de tomber ainsi dans l'esclavage surpassait encore leurs
* Cic, de Offic, II, 25.
* HoRAT., I, p. 2, V* 14. — Plut., in Caton.^ 45. — Aul. Gell., XX, 1.
^ Cic, ad i4ttic.,\i, ^.
* Tacit., Annal. y m, M.