‹ Les trois Rome, journal d'un voyage en Italie, accompagné: 1 d'un plan de Rome ancienne et moderne; 2 d'un plan de Rome souterraine ou des catacombes (volume 2)Chapitre 125 sur 155 · HALLEBARDIERS · texte numérisé non relu

HALLEBARDIERS

du dernier siècle durent sourire à la vue de cet inunuable et gothique uniforme; mais Tintelligent artiste de notre époque l'admire et Tétudie, tandis que le chrétien bénit la pensée qui préside à sa conservation.

La pensée romaine se manifeste partout, aussi bien dans les petites choses que dans les grandes. Ces ordres religieux dont les fils posthumes parcourent les rues et les ruines de la cité pontificale, tels, par exemple, que les Trinitaires et les chevaliers de Malte, que sont-ils aux yeux de l'observateur, sinon la traduction vivante de la même pensée? Il vous semble que la loi devrait sancj donner une suppression déjà opérée de fait; votre zèle vous égare. Comme Dieu, Rome crée et conserve, mais elle ne détruit pas. Elle garde tous ces ordres surannés comme les reliques d'un passé vénérable, comme les anneaux de la chaîne traditionnelle. Il est vrai, le Trinitaire n'ira plus à Tunis porter la rançon des captifs ; mais il rachètera d'autres prisonniers, les prisonniers du pédié : il travaillera dans le ministère des âmes. De même le chevalier de Malte ne tirera plus sa glorieuse épée contre le mahométisme; mais il accomplira auprès du chef de la chrétienté de nobles fonctions, en attendant que les dangers de la foi ou les intérêts de l'humanité l'appellent à de nouveaux combats.

Le même esprit de conservation se manifeste dans les monuments de l'antiquité. Si l'Autriche, la France, l'Angleterre, la Russie, ou n'importe quel autre peuple était maître de Rome pendant cinquante ans, il est fort à craindre que tout y serait bouleversé. Le génie de chaque peuple, l'activité des uns, l'incurie des autres, les collisions politiques, l'esprit mercantile et industriel compromettraient rapidement l'existence de la plupart des ruines monumentales. Sous la gard^ à.^ Y^s^^ ^^^

n'ont rien à craindre. L'esprit de conservation, le plus attentif, le plus intelligent, veille sur elles ; et Rome demeure un incomparable musée oii les usages et les choses de tous les temps, soigneusement conservés, sont offerts à l'étude et à l'admiration du monde entier.

De là nait involontairement une réflexion plus haute. Il n'en faut pas douter, cet esprit de conservation est évidemment providentiel, et l'Église, qui le manifeste, semble dire à ses enfants : « Si je mets tant de soins à sauver de l'oubli et de la destruction des usages et des monuments d'un intérêt secondaire, quelle pensez-vous que doit être ma sollicitude pour conserver intact le dépôt sacré de la foi ? Fiez-vous à votre mère ; elle ne laissera rien périr de votre divin patrimoine. »

Le temps avait fui, il était plus de neuf heures; la Basilique s'était remplie d'une foule inunense, lorsqu'un coup de canon annonça le départ du Saint-Père. Sorti de ses appartements, l'auguste vieillard descendit, par l'escalier intérieur du palais, dans une chapelle latérale de l'église. Bientôt on aperçut, dominant toutes les têtes, un dais brillant d'or et de soie, puis deux larges éventails de la plus grande beauté, glorieux souvenir de la magnificence impériale; et sous ce dais, assis sur la sedicula ou sedia gestatoria , éclatante d'or et de pourpre, le vicaire de Jésus-Christ, la tiare en tête, glorieux emblème de sa triple dignité de père, de roi et de pontife*. Il s'avançait majestueusement, porté sur les épaules des ofBciers de sa maison, en grand costume rouge. La marche était ouverte par les douze pénitenciers

* En la mettant au pontife le cardinal lui dit : « Accipe « tiaram tribus coronis ornatam, et scias te esse Patrem, « Regem et Christi Yicarium, etc. » Les Italiens appellent la tiare triregno; tfesl xmX^eiai^TivQX.

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du Vatican en chasuble avec barrette en tête. Ils étaient suivis des évoques dans Tordre de leur création, portant la chape et la mitre de toile blanche. Venaient ensuite les cardinaux diacres, en tunicelles et en mitre blanche moirée; les cardmaux prêtres en chasuble et mitre semblable ; les six cardinaux évêques en chape et en mitre semblable; enfin, le Saint-Père, suivi du collège des protonotaires apostoliques, des clercs de la chambre, des auditeurs de rote, des votants de signature, tous en cappa magna. La garde noble formait haie et fermait le cortège, qui vint s'arrêter sous nos yeux, derrière la Confession de saint Pierre.

Après avoir déposé la tiare et fait une courte adoration au pied de Tautel, le souverain Pcmtife monta sur un trône placé à droite, entonna Tierce , prit la mitre et s'assit. Pourquoi la mitre succède-t-elle à la tiare? Ce mystérieux changement commença pour moi une longue série d'énigmes, dont la solution tourmenta beaucoup mon esprit. Je compris assez promptement que, si le Saint-Père était roi sur la sedicula gestatoria, à l'autel il n'était que pontife, et la substitution de la mitre à la tiare s'expliqua d'elle-même. Mais deux nouveaux hiéroglyphes m'intriguèrent bien autrement, l'un que je voyais et l'autre que je ne voyais pas. Le Saint-Père, l'évêque des évêques, ne portait pas de crosse. J'eus beau chercher, cet attribut distinctif de la charge pastorale ne figurait nullement parmi les insignes : pourquoi cela ? première énigme.

Deux prélats domestiques, précédant le Saint-Père, portaient^ l'un une superbe épée à poignée d'or, stocco ; l'autre un chapeau ducal, cimiero, de velours cramoisi, doublé d'hermine, orné de perles et entouré d'un cordon d'or avec une colomhQ au milieu , s^tciSwi\^ toi %sss!\r

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Esprit : répée et le chapeau Airait déposés sur le coin de Tautel, où ils restèrent pendant la messe : fowpsÀ cela ? seconde énigme.

Je cherchai autour de moi quelque GEdipe capable de m'expliquer ce double mystère : mes efforts n'eureût pas de succès. La messe commença, continua, finit; et ce chapeau, cette épée, cette crosse, ne me sortirent pas de la tête. Je confesse ma distraction. Pour Texpier, je me condamnai à de longues investigations sur la cause qui rayait produite, et afin d'épargner la même peine à ceux qui viendraient après moi, je vais donner le mot de la double énigme.

Le pontificat de saint Pierre à Rome dura vingt-cinq ans. Quoique nos histoires gallicanes ne nous disent rien des travaux de TApêtre durant ce long séjour, on sait très-bien qu'il ne resta pas les bras croisés. Les anci^ monuments, les archives et les traditions des églises d'Italie nous parlent à chaque instant de voyages dans les parties de la Péninsule et môme au delà des Alpes; tels, par exemple, que saint Front dans l'Aquitaine et saint Materne dans la Germanie*. Avec ce dernier partirent pour Trêves saint Eucher et saint Valère, tous trois disciples du prince des Apôtres. Au bout de quarante jours Materne raounit. Un de ses compagnons d'apostolat revint aussitôt à Rome en donner la nouvelle à saint Pierre, et le prier d'envoyer un nouvel ouvrier à la place du défunt.

L'Apôtre se contenta de lui dire : t Prenez mon bâton, touchez-en le mort, et vous lui direz de ma part : Levezvous et prêchez. » A l'ordre de celui dont l'ombre seule

* FoGGiNio, de Romano divi Pétri IHnere et EpiscopatUj ia-i^j Exercit. xiii, tiin, -ixv.

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guérissait les malades, le miracle fut opéré. Materne sortit plein de vie du tombeau, continua sa mission, et devint le second évêque de Trêves. En mémoire éternelle de ce miracle, les successeurs de saint Pierre ne portent point de bâton pastoral, excepté dans le diocèse de Trêves, quand ils s'y trouvent.

Ce fait, qui n'a rien d'étonnant lorsqu'on connaît, et la puissance miraculeuse des Apôtres, et la nécessité des prodiges pour accréditer la foi naissante, repose d'ailleurs sur d'illustres autorités. Je n'en citerai que deux, le pape Innocent III et saint Thomas d'Aquin; le premier fut le plus grand homme de son siècle, et le second la raison la plus saine et la plus forte du moyen âge *. Heu-

* Voici leurs paroles : Innocent III dit : « Romanus autem f Pontifex pastorali virga non utitur, pro eo quod beatus a Petrus Apostolus baculum suum misit Eucherio, primo « episcopo Trevirorum, quem una cum Valerio et Materno ad « praedicandum Evangelium genti teutonicse destinavit. Cul a successît in episcopatu Maternus, qui per baculum sancti a Pétri de morte fuerat suscitatus. Quem baculum usque « bodie cum magna veneratione trevirensis servat Ecclesia. » De Sacrif, Miss., c. vi. Le même pontife, écrivant au patriarche de Constantinople, répète le même fait. De Sacra UncU^ cap. unie, versus fin, — Le docteur angélique s'exprime ainsi : « Romanus Pontifex non utitur baculo, quia « Petrus misit ipsum ad suscitandum quemdam discipulum « suum, qui postea factus est episcopus trevirensis, et ideo a in diœcesi trevirensi Papa baculum portât, et non in aliis. » Q. 3, art. 3, distinct. 24, lib. IV.

A cette raison historique les auteurs ajoutent plusieurs raisons mystérieuses pour expliquer l'absence de la crosse entre les mains des souverains pontifes ; voici la principale : « Quia per baculum designatur correctio sive castigalio; ideo « alii pontifices recipiunt a suis superioribus baculos, quia « ab homine potestaiem recipiunt. Romanus Pontifex non « utitur baculo, quia potes tatem a solo l>^o ^m\f\\.. ^^ 1^^

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reox de ma découverte, j'admirai de nonveau Fesprit de conservation qui fait la ^oire particaliëre de TËglisede Rome, et je bénis ma mère de nous avoir gardé dans un de ses usages le souvenir des £dts miraculeux accomplis autour de notre berceau.

Mais que signifiaient Fépée et le chapeau ducal? L'explication de cette nouvelle énigme vint encore aboutir à un tribut d'admiration et de reconnaissance. Dans les siècles les plus reculés, alors qu'eut lieu rincarnation du Christianisme dans les nations européennes, le droit de la force dut se régler sur le droit moral. Instrument de passions personnelles, d'oppression publique et d'iniquité dans le monde idolâtre, le glaive devint, aux mains des princes et des guerriers chrétiens, une arme destinée à protéger la vérité, l'équité, l'ordre social. Cette

Sacr. Unct. ad verh. Mystic, — Voyez aussi Durandus, nationale div, offic, lib. III, c. xv. — Axzedo, de PrœcellenU episcop. dignit,^ p. I, c. xiii, n. 70. — Hieron. Venbrius, de Exam. episcop,^\ïb. IV, cap. xx, n. 21. — BARBOSà, de Offlc, et Potest, e;)isco|).,p.I,tit. i, n. i4, etc., etc. —Dans la Disserlation ad hoc qu'il a placée à la fin de ses Monim. veter, , 1. III, p. 209, le savant Ciampini fail très-bien observer que la Ferula^ espèce de bâton droit qu'on présentait aux papes le jour de leur élection et qu'on trouve gravé sur les anciens tombeaux, n'est pas une crosse, mais remblème de leur pouvoir temporel.

Puisqu'il est ici question de la crosse épiscopale, je ne puis résister au plaisir de citer les vers suivants d'un auteur du moyen âge, sur la signification de cette houlette spirituelle et sur l'usage que le pontife doit en faire :

In baculi forma, prsesul, datar hsec tibi norma : Aliraho per primum, medio rege, punge perinmin; Allrahe peccanles, regejustos, punge vagan tes : Allralio, susleivla, sUiaula, vaga, morbida, lenta.

ÉPÉE, CHAPEAU DOCAL. 43S

nouvelle mission du fer fut sans cesse rappelée à ceux que Dieu chargeait de la remplir. Et voilà que la nuit même oùTEnfant-Dieu vint briser toutes les tyrannies, son Vicaire bénit une armure, qu'il envoie à l'empereur, au roi, au prince, au guerrier qui a vaillamment combattu ou qui doit combattre les ennemis de la vérité, de la justice et de la paix du monde.

Au seizième siècle. Sixte IV appelait déjà cet éloquent usage une coutume venue des Saints-Pères; et de fait les siècles antérieurs avaient vu Urbain VI donner l'armure sacrée àFortiguerra, président de la république de Lucques; Nicolas V, au prince Albert, frère de l'empereur Frédéric; Pie II à Louis VII, roi de France. Rome continue de bénir chaque année le glaive et le chapeau du guerrier chrétien ; et, s'il y a lieu, le Père commun des nations l'envoie au prince, au capitaine qui s'en est rendu digne par ses exploits et par sa conduite *.

Si dans ces usages préliminaires j'avais pu lire une page de notre belle antiquité, la messe pontificale me la révéla presque tout entière. Après la confession au pied de l'autel, le Saint-Père vint prendre place sur un trône préparé au fond du chœur, immédiatement au-dessous de la chaire de saint Pierre. A droite et à gauche étaient les évoques assistants au trône ; puis, sur des estrades doublées de rouge, siégeaient les membres du Sacré-Collége; j'en comptai vingt-quatre en chasuble et mitre bkmches richement brodées. A droite, derrière les cardinaux-prêtres, on voyait les évêques non-assistants, les chefs d'ordre et les prélats. Au-dessus de ces longues stalles régnaient deux rangs de tribunes, les tribunes supérieures réservées aux princes et aux ambassadeurs,

* C0K8TASZI, Institvzioni di pieth di Roma^ VA^ v."^.

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les antres occupées par les perscmnes munies de billets. On ne pent dire combien est imposant ce spectacle vraiment catholique.

En mémoire de lantiqne union de l'Église orientale a de lÉglise occidentale, en témoignage perpétuel de la catholicité de la foi qui a parié, et qui doit jusqu'à la fin parler toutes les langues, lépître et l'évangile îami chantés d abord en latin : la première par on des prélats auditeurs de Rote, le second par un cardinal-diacre ; pois en grec par un sous-diacre et un diacre grecs revétusde leur magnifique costume oriental. Le moment de la consécration approchant, le Saint-Père desc^dit de son trône. Après l'accomplissement du redoutable mystère, Tauguste vieillard prit la sainte victime dans ses mains vénérables, et, l'élevant au-dessus de sa tête, il la présenta aux quatre points du ciel; puis, avant de la rq[)lacer sur Tautel, il donna silencieusement la bénédiction à l'univers. Ce silence profond, les cheveux blancs dn vicaire de Jésus-Christ, toutes ces têtes de princes et de rois inclinées jusqu'à terre, la vue de l'auguste Yictime élevée entre le ciel et la terre, tout cela produit dans l'âme une impression qu'on est heureux d'avoir éprouvée, mais qu'on ne peut rendre.

Avant la conmiunion, le Saint-Père revint à son trône; et l'on \'it le sous-diacre, cardinal-diacre, quitter l'autel et lui apporter, précédé de flambeaux, le corps adorable du Sauveur. A ce moment solennel, tout le monde tomba prosterné, même un Anglais que j'avais à ma droite. Le Saint-Père, debout, attendit le sous-diacre qui apportait sur la patène la sainte hostie. Lorsque le sous-diacre monta les degrés du trône, le vicaire de Jésus-Christ se mit à genoux, fit une révérence profonde au Saint-Sacrement et se releva, ûm^ (j.^vx^^'stott^A'^'^'cûainsio^^

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