‹ Les trois Rome, journal d'un voyage en Italie, accompagné: 1 d'un plan de Rome ancienne et moderne; 2 d'un plan de Rome souterraine ou des catacombes (volume 2)Chapitre 13 sur 155 · TOULON · texte numérisé non relu

TOULON

fesser, était moins honorable : la caravane, sans exception, commit le péché d'envie. De n'avoir pas un peu cédé à l'attrait du fruit défendu, je n'oserais le dire ; toutefois n'allez pas croire que notre descendance d'Eve était la cause première de nos ardents désirs. La soif dévorante causée par la chaleur et la poussière y «otiait pour beaucoup.

Du reste, nous ne tardâmes pas à revenir à de meilleures dispositions. Le tourment que nous éprouvions nous fit adresser des actions de grâces bien senties à la Providence, qui a placé dans les divers climats les fruits les plus convenables aux habitants. Plus rafraîchissante et moins substantielle que la pomme ou la poire, l'orange est le fruit des pays chauds; on peut en manger souvent et beaucoup sans être rassasié. Et voilà qu'elle s'offire en abondance à l'habitant du Midi, constamment .échauffé par les rayons d'un soleil brûlant, réfléchis par des sables plus brûlants encore. « Mais d'où vient, demanda le brave commandant, qu'à côté de l'orange, du dtron, de la mangue, de la grenade, etc., les pays chauds produisent tout ce qu'il y a de plus échauffant : le poivre, la cannelle, le piment ? Ces denrées-là ne devraient se trouver qu'en Sibérie.

— Le problème, lui fut-il répondu, n'est pas difficile à résoudre. D'abord vous sentez comme nous, commandant, que la chaleur énerve, accable et produit des sueurs abondantes, qui amènent une continuelle déperdition de forces. De plus, elle diminue l'appétit; et il est connu que les peuples méridionaux sont généralement plus sobres de nourriture que les habitants du nord. Pour rétablir l'équilibre et donner du ressort aux organes, il faut des toniques; c'est la première raison pour laquelle ils abondent sous les zones tropicales. —

Mais enfin ils échauffent? — C'est par erreur, commandant, que nous accusons le poivre et le piment d'un semblable méfait. Dans les pays pour lesquels ils sont créés, loin d'échauffer, ils rafraîchissent beaucoup mieux que nos glaces et nos sirops. — Bah ! — Bien qu'elle vous paraisse absurde, la chose est vraie. » Et on lui donna de ce fait les explications connues ^.

La nuit tombait lorsque nous entrâmes à Toulon. Malgré l'heure avancée, notre premier soin fut de porter les lettres qui nous recommandaient à M. le capitaine

^ Je les ai retrouvées plus tard dans ce curieux passage d'une letlre écrile de l'Inde par un de nos missionnaires français : a Peut-être vous imaginez-vous que sous les feux brûlants du Tropique, nous sommes certainement dévorés par la soif? Point du tout ; hors des repas, il ne m'arrive presque jamais de boire. Nous le devons en bonne partie à notre régime alimentaire. Il est donc bien rafraîchissant ? m'aUez-vous dire. C'est au contraire, d'après vos idées, la nourriture la plus irritante : le riz qui en fait le fond est toujours accompagné d'une sauce composée de piment, de poivre, du fruit de tamarin et autres épices, toutes plus fortes les unes que les autres. Au commencement, une cuillerée de ce mélange vous brûle le palais ; mais bientôt on s*y habilue à tel point, que, sans cet étrange assaisonnement, on ne mangerait qu'avec dégoût, et la digestion ne se ferait pas. Ici, quand on veut bien se rafraîchir ou prendre une potion bienfaisante, telle, par exemple, que vous en donneriez à un convalescent, on boit une tasse d'eau dans laquelle on fait bouillir une grosse poignée de poivre. Quand j'étais en France, je pensais quelquefois, en m'abreuvant à une claire fontaine : Si je trouvais de pareilles sources dans l'Inde ! Eh bien, nous en trouverions à chaque pas, nous ne les goûterions point. L'eau fraîche serait mortelle ; la bonne eau, celle qui vraiment désaltère, est celle des étangs ou des rivières, constamment exposée à l'ardeur du soleil*.

* Aimalet delà Propagation de la Toi^ n» 106, page 337.

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