‹ Les trois Rome, journal d'un voyage en Italie, accompagné: 1 d'un plan de Rome ancienne et moderne; 2 d'un plan de Rome souterraine ou des catacombes (volume 2)Chapitre 143 sur 155 · SAINT-AMBKOISE DELLA MASSIMA · texte numérisé non relu

SAINT-AMBKOISE DELLA MASSIMA

Tor di None, était bornée par le temple de Bellone, déesse de la guerre, devant lequel s'élevait la fameuse colonne Bellique, Descendu du temple de Jupiter Capitolin, où la guerre se décidait, le consul chargé de la soutenir montait sur la colonne Bellique et décochait une flèche ensanglantée contre le peuple ennemi *. Parti du temple de Bellone, le général revenu de son expédition s*y présentait de nouveau à Taudience du sénats qui lui décernait ou lui refusait les honneurs du triomphe 2.

Après toutes ces images de sang, on est heureux de rencontrer un souvenir plein de charmes et d'innocence. L'église et le monastère de Saint- Ambroise délia Massima^ qui s'élèvent sur la droite, remplacent la maison paternelle de l'illustre archevêque de Milan. C'est là, qu'après avoir reçu le voile des mains du pape saint Libère, vécut dans la compagnie d'autres vierges chrétiennes sainte Marcelline, la digne sœur, l'aimable institutrice de ses deux frères Ambroise et Satyre '. Revenus en arrière, nous passâmes devant le Ghetto^ ou quartier des Juifs, dont je parlerai plus tard, et nous gagnâmes la vallée qui sépare le Palatin de l'Aventin. Mais comment la franchir au pas de course? Trop de souvenirs retardent la marche du voyageur et commandent son attention.

Cette longue vallée, aujourd'hui toute couverte de ronces, de vignes, de ruines à fleur de terre, accidentée, tourmentée, excavée, informe, méconnaissable, était

* Ante (aedem Bellonae) erat columna index belli inferendi. VicT., in Reg,^ IX. — Cumquehaec dixisset, hastam cruentam juxta Bellonse lemplum in porticum contorsit. Dio., lib. Vf.

« TiT. Liv., Decad. I, lib. IX, etc., etc.

^ Bar,, Not, ad Martyr,^ Il ju\\\.

aotrefois le grand Cirque : le grand Cirque! la merveille de Rome par son étendue^ Famour el la passion des Romains, qui ne demandaient pour être heureux que du pain et les joies du Cirque !

Fondé par les premiers rois de Rome, il grandit avec la cité. Telle était son étendue sous les empereurs, qu'il occupait trois stades et demi de longueur sur quatre arpents de largeur, et pouvait contenir trois cent mille spectateurs assis *. Placés sur le versant du mont Aventin, nous nous figurions cet immense parallélogramme de 2,187 pieds de long sur 960 de large, terminé en demicercle *. De chaque côté régnaient deux rangs de portiques élevés l'un sur l'autre, décorés de colonnes et couronnés par une large terrasse. Des tavernes, des lieux de débauche, des passages qui conduisaient dans l'intérieur du théâtre, occupaient les portiques inférieurs. Comme il dort entassé dans les bouges de Paris et de Londres, le petit peuple dormait sous leurs arcades, oii, pendant les jeux, les spectateurs trouvaient un abri contre la chaleur et la pluie.

Six tours carrées 3, dominant les terrasses, étaient réparties dans le pourtour de l'édifice, et servaient de loges aux personnages distingués. Des gradins en pierre, placés en amphithéâtre, régnaient sur trois côtés du monument, et le quatrième, coupé en ligne droite, était

• ...... Dues tanlum res anxius optât, panem et cirœnses.

— Eisque tennplum, et habitaculum, et concio, el spes

omnis Circus est maximus. Am. Margell., lib. XXVIÏI.

• Tarquinius primus in Circo maximo inler Palatinum el Aventium montes silo primo circumquaque operla leclo sedilia. Nam antea stantes speclare solebant furcis tabulala 8U8linenlibus. Dion. Halic, lib. III. — Plin., lib. XXXVÏ, e, XV ; Id.y P^^e wr. Trajan, — N\c.t.^\u^^^.^"î^.

' JUœnianœ

occupé par les Carceres, d'où s'élançaient les chevaux et les chars. Au-dessus des Carceres brillait le pavillon de l'empereur. Une forte grille séparait de l'arène les trois côtés, garnis de gradins ; à la base de la grille circulait un Euripe, canal large et profond de 10 pieds, alimenté par des eaux vives et servant à inonder la lice pour les naumachies *.

Le Cirque était divisé dans presque loute sa longueur par YÉpine 2, espèce de muraille haute de 6 pieds et large de 12. Sur cette muraille, où conduisaient des degrés ménagés aux deux bouts, s'élevaient l'autel du dieu Cornus^, deux petits temples du Soleil, les statues, en bronze doré, d'Hercule, de Cybèle, de Cérès, de Bacchus, de Séja, déesse des moissons, et de plusieurs autres divinités. Du centre de YÉpine s'élançait, à 120 pieds de hauteur, l'obélisque d'Auguste, portant au sommet une flamme dorée, image du soleil, auquel il était dédié*. Cet obélisque est aujourd'hui sur la place du Peuple. Aux deux extrémités de VÉpine on voyait les trois Bornes ^ de pierre ou de bois doré, autour desquelles devaient tourner les chars dont la carrière se trouvait tracée, de chaque côté de YÉpine, par des colonnes en forme de cyprès et surmontées de dauphins®.

Tel était le grand Cirque, dont les imposantes constructions, ennoblies par la teinte safranée qui, sous ce beau ciel de Rome, annonce une antiquité vénérable, se détachaient vivement sur une arène jonchée de vermillon

* Varr., lib. IV, p. 48.

* Spina.

^ Tertull., de Spect, vin. — Plut., RomuL, xx.

* Dion., xlix, p. 478.

* Metse,

^ Metasque imitala cupressus. OviD., Metam..^ t^»

couleur de sang, et de chrysocale, vert comme un frais gazon ^

Pour animer le tableau, représentons-nous sur les gradins de ce colossal monument trois cent mille spectateurs ! Puis, aux croisées, aux galeries, au sommet des plates-formes des palais, qui s'élèvent en amphithéâtre sur les flancs des trois collines environnantes, le Palatin, le Cœlius et rAventin> un nombre peut-être égal de spectateurs*. Peignons-nous ces spectateurs tous en habit de fête, tous couronnés de fleurs; cette foule immense, émaillée de femmes brillantes de parures : tantôt se levant comme un seul homme pour saluer le personnage aimé du peuple qui entre dans le Cirque ; tantôt éclatant en cris, en murmures, en sarcasmes, en trépignements à la vue de Thomme qui a perdu la faveur populaire; puis passant de ces mouvements si passionnés et si tumultueux qu'on les prendrait pour les agitations et les mugissements de la mer en courroux ^ à un repos complet, à un silence profond, commandé par le cortège religieux qui descend des hauteurs du Gapitole.

Voyez, en effet, sortir de la demeure redoutée du grand Jupiter la longue et solennelle procession qui se rend au Cirque en traversant le Forwm romain*. En tête s'avance un char superbe, monté par le président des jeux : c'est Auguste, c'est Néron, c'est Caligula, c'est tel autre personnage, édile, préteur ou préfet, portant le costume rouge des triomphateurs. Une troupe de jeunes garçons de quatorze à quinze ans, les uns à cheval, les autres à

* SuET., in Calig,, xviii. — Plkn., lib. XXXIII, c. v. - IsiDOR. Hisp. Etym., lib. XIX, c. xvii.

» Dio, lib. LYII, p. 696.

5 Tertull., de Spect.^ xvi.

* Dion. Halic, t. VU, c. xiii.

pied, ouvrent la marche. Ils précèdent les cochers * conduisant les Biges, les Quadriges, les Séjuges, chars à deux, à quatre, à six chevaux, qui doivent figurer dans les courses.

Après les cochers viennent, dans un état presque complet de nudité, les athlètes destinés à combattre dans les grands et les petits jeux. Ils sont suivis de trois chœurs de danseurs, le premier composé d'hommes faits, le second de jeunes garçons, le troisième d'enfants. Une tunique d'écarlate serrée avec un ceinturon de cuivre, une épée au côté, une petite lance à la main, un casque d'airain ombragé de panaches et orné d'aigrettes, composent leur armure et leur costume. Ils exécutent des danses guerrières que dirigent, enles accompagnant, des joueurs de flûtes courtes, de harpes d'ivoire et de luths. Aux musiciens succèdent des troupes de Satyres^ hideux personnages couverts de peaux de boucs serrées avec des ceintures, et cachant leur tête sous des crinières hérissées. Parmi eux on aperçoit des Silènes, autres espèces de monstres vêtus de tuniques à long poil et de manteaux de toutes sortes de fleurs. Tous ensemble contrefont, d'une manière grotesque, les danses les plus sérieuses, et provoquent, par mille contorsions, le rire des spectateurs *.

Derrière les Satyres et les Silènes s'avancent une nouvelle troupe de musiciens et une foule de ministres subalternes du culte, portant dans leurs mains des cassolettes d'or et d'argent, oii fume l'encens dont ils embaument les airs sur leur passage. Les statues des dieux, nK)mentanément enlevées de leurs temples, accompagnées des

* Âurigarii.

^DlON, HALlC.y yil, XIll.

différents collèges sacerdotaux, ferment la marche. Toutes ces statues en ivoire ou en riche métal, décorées de couronnes d'or et enrichies de pierres précieuses, sont placées, les unes sur des chars brillants d'ivoire ou d'argent S tirés par des chevaux superbes; les autres, dans des litières fermées *. Des patriciens les escortent; et de jeunes enfants, ayant encore leur père et leur mère, tiennent la bride des chevaux ».

Le cortège entre dans le Chaque et en fait le tour au milieu du recueillement universel, interrompu seulement par les acclamations que poussent les différentes classes de citoyens, lorsque la divinité protectrice de leur profession passe devant eux. Le tour du Cirque achevé, on place les statues des dieux dans l'édicule qui les attend non loin des Carceres; on les couche sur des coussins*; les sacrificateurs immolent des victimes, l'empereur fait des libations; Rome et l'Olympe, Jupiter et César sont au Cirque : les jeux vont commencer.

Déjà les chars sont sortis des Carceres; les quatre couleurs, le vert, le bleu, le blanc et le rouge brillent sur les tuniques des cochers '^; les coursiers impatients sont à peine retenus par la chaîne qui ferme l'entrée de la carrière; la foule avide tient l'œil fixé sur les chars; de téméraires paris s'engagent parmi les spectateurs; enfin, de la tente impériale un linge blanc ® est jeté dans le Cirque : la trompette sonne, la chaîne tombe, tous les chars

* Tensae.

* Armamaxœ.

* Cic, de Arups, reps., n.

* Pulvinaria.

* Prasinus, venetus, albu?, purpureus. Buleng.. de Circis^ c. XLvm, de Coloribus.

LE GRAINO CIRQUE. 485

s'élancent à la fois. Leurs roues enflammées touchent à peine Tarène, les bornes sont évitées, tous reviennent intacts au point de départ; le peuple est mécontent. Une seconde, une troisième évolution recommence; un agitateur habile détourne brusquement son char sur celui de son adversaire, pousse sa roue contre la sienne, brise son essieu et fait tomber les chevaux sur Tarène; le peuple applaudit. Un char lancé à fond de train heurte contre la borne, il vole en éclats, le cocher est tué; le peuple bat des mains : à chaque mort les applaudissements redoublent.

Cependant la lutte se soutient entre les quatre couleurs; chaque faction excite ses cochers, lui donne des conseils, lui adresse des reproches; les spectateurs se lèvent, agitent leurs mains, secouent leurs tuniques, trépignent sur leurs sièges * , se lancent mutuellement des sarcasmes, des injures, des coups; le combat n'est plus dans l'arène, il est sur les degrés du Cirque; la mêlée devient quelquefois horrible : en un seul jour trente-cinq mille cadavres 2 !l!

Il connaissait donc bien les spectacles de la vieille Rome, le grand apologiste qui les peignit en trois mots: fureur, cruauté, impudicité ^. Il aurait pu ajouter : folie, prodigalité, idolâtrie.

Pour ce peuple qui n'a pas de nom dans la langue chrétienne, les cochers devenaient des personnages, des héros, des demi-dieux. Les poètes chantaient leurs victoires.

* Varr., lib. II, de Re rustica, — Bulenger, de Circis.y p. 125. — C'est dans cet ouvrage spécial que se trouvent en grande partie les détails qui précèdent et qui suivent.

« Procop., de Bell. Persic.^ lib. I.— Buleng., p. 129 et suiv.

^ Voluptates Circi lurentis, caveae saevientis, scenae lascivientis. Tertull., de Pudicitia,

Les empereurs, les magistrats, le peuple entier leur décernait des couronnes, leur élevait des statues d'or et de bronze, les comblait de richesses et d'honneurs, et le marbre des tombeaux redisait leur gloire aux générations futures *. Les chevaux eux-mêmes partageaient ces honneurs insensés. Pour eux, il y avait des couronnes, des statues, des crèches d'or, les gloires du consulat : affaiblis par la vieillesse, ils étaient, comme les vétérans de l'armée, nourris aux frais du trésor public ; morts, une sépulture honorable les attendait au Vatican *.

Au Cirque comme à Tamphithéâtre, il fallait, pour attirer les spectateurs, varier les plaisirs. Des chasses vraiment fabuleuses par le nombre et la variété des animaux; des combats de gladiateurs; des combats d'honames et de hôtes, la lutte, le pugilat, des naumachies sur une mer de vin ^, devaient tour à tour réveiller les sensations de ce peuple blasé. Peut-on voir le lieu qui fait naître tous ces souvenirs sans se rappeler Androclès et ce lion d'Afrique, moins féroce que les Romains? C'est là, dans le grand Cirque, suivant Aulu-Gelle, que le pauvre esclave, exposé aux bêtes, fut reconnu et épargné par le noble animal, auquel il avait arraché une épine lorsque, fugitif, il cherchait au désert un refuge contre la cruauté de son maître.

Il ne suffit pas d'avoir prodigué l'or, l'argent, le sang du monde entier pour divertir le peuple-roi; il fallait encore le combler de richesses, afin de le remercier en quelque sorte d'avoir daigné prendre part à ces fêtes ruineuses : des loteries terminaient les jeux du Cirque.

* Martial., de Stat,, lib. V, c. xxvi. — BuLENG.,p. 146.

* BULENG., p. 148.

* Ferlur in euripis vino plenis navales circenses exhibuisse. Lamprid., in Heliogab,

On vit toup à tour Néron, Titus, Domitien, Adrien et les autres empereurs jeter à pleines mains dans l'arène des dés en bois, que les hommes, puis les femmes, venaient recueillir et s'arracher. Chaque dé portait une inscription indiquant un objet qui était remis au sortir de l'enceinte. Suétone va nous dire quelle en était la nature et la valeur : « Pendant les jeux, qui durèrent plusieurs jours, Néron fit quotidiennement distribuer jusqu'à mille billets de loterie, avec lesquels on gagnait toute espèce de choses, des oiseaux, des vivres, du blé, des vêtements, de l'or, de l'argent, des perles, des diamants, des tableaux, des esclaves, des chevaux, des bêtes féroces apprivoisées, des navires, des maisons, des terres*. » Il en fut de même de ses successeurs *. Par compensation, l'on voyait les vieux esclaves mourir de faim dans l'Ile du Tibre!

Si les jeux du Cirque étaient dignes de la société païenne, ils ne Tétaient pas moins des dieux qu'elle adorait. Croirait-on que les spectacles étaient des fêtes religieuses, les fêtes du ciel et de la terre, les fêtes de l'univers païen? Et cependant il en est ainsi. « Le caractère religieux s'y montre partout; il ne faut qu'ouvrir les yeux pour l'y reconnaître. Il éclate, et dans les dispositions de l'édifice, théâtre de cette pieuse solennité, et dans les exercices qui la composent. Regardez V Épine, vous la voyez couverte de monuments religieux ; les Carceres, dont le nombre duodécimal vous rappelle les douze signes du zodiaque.

« Les Dauphins et les Oves de bois », dont sont sur-

^ Sparsa et populo missalia omnium rerum> etc. Suet., m Ner.^ c. XI.

* BvLENG., de Venat, Circi.^ p, liO et suiv.

* Colonnes en forme d*œul's ou de c^^t^^.

montées les colonnes qui tracent la carrière, ont rapport au culte de Neptune ou Consus et à celui des dieux des coureurs et des lutteurs, Castor et Pollux, tous deux nés d'un œuf. Les cochers, habillés de quatre couleurs différentes, représentent les quatre saisons de Tannée. Ils partent des douze Cavceres, comme Tannée passe par les douze signes du zodiaque, etles vingt-quatre courses qu'ils accomplissent sont les vingt-quatre heures du jour et de la nuit. Plusieurs autres détails n'ont pas un rapport moins sacré avec les mystères de la nature. Les Biges, attelés d'un cheval blanc et d'un noir, rappellent la course variée de la lune, qui s'accomplit tantôt de jour, tantôt de nuit ; les Quadriges sont une imitation de la course de Phébus ; les chevaux de main sur lesquels les ministres du Cirque vont annoncer les courses figurent Lucifer, qui annonce le jour. Pluton préside aux Triges et Jupiter aux Se juges *. »

Ainsi, dans les jeux du Cirque, l'idolâtrie coulait à pleins bords. Faut-il s'étonner si les Pères de l'Église ont tant de fois tonné contre ces divertissements? Après avoir duré sans interruption pendant des jours et des nuits, la fête finissait comme elle avait commencé. Longtemps après que le soleil avait quitté l'horizon, des milliers de torches venaient éclairer la foule immense qui sortait péniblement des portiques, et précéder la procession sacrée qui portait dans les temples les statues des dieux, dont la présence avait sanctifié les spectacles *.

Quand, debout sur les lieux mêmes qui en furent le théâtre, on a repassé dans son esprit ces trop coupables

* Gassiod., Variar.^ III, li. — Rome au siècle d'Auguste^ t. II, 232.

* XypHiL., in Sever.y p. Wi^.

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