‹ Les trois Rome, journal d'un voyage en Italie, accompagné: 1 d'un plan de Rome ancienne et moderne; 2 d'un plan de Rome souterraine ou des catacombes (volume 2)Chapitre 16 sur 155 · RÉFLEXIONS · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS

pour tous les autres ; enfin un pantalon de grosse toile grisâtre, sous lequel passe une chaîne d'environ quinze ou vingt livres, attachée autour des reins, et venant se fixer à un anneau qui prend le pied au-dessus de la cheville. Tel est l'ignominieux costume du bagne.

Nous suivîmes les galériens jusqu'à l'entrée des vastes pièces qui leur servent en même temps de dortoir et de salle à manger. Lorsqu'ils furent étendus sur leur dure couche, un garde-ehiourme passa la barre de fer dans les anneaux de leur chaîne, et tout mouvement du pied devint impossible. Puis, comme si ce n'était pas assez de précaution et de rigueur, on amena sur la porte de chaque salle une pièce de canon chargée à mitraille, la bouche tournée vers l'intérieur du bagne. C'est ainsi qu'au dix-neuvième siècle la société croit devoir veiller à sa propre sûreté.

Loin de nous la pensée de prendre ici le rôle facile d'accusateur; mais, en présence de l'horrible spectacle, on ne peut s'empêcher de se demander à soi-même si la société actuelle remplit dignement l'importante mission que Dieu lui impose pour le maintien de l'ordre moral. Arrêter le mal dans la pensée même qui l'enfante, intimider le méchant et réhabiliter le coupable : tels sont ses imprescriptibles devoirs. Que la société s'examine sur ces trois chefs, et qu'elle voie si elle n'a point quelque reproche à s'adresser.

A-t-elle employé tous les moyens qui sont en son pouvoir pour prévenir le crime qui conduit au bagne? N'a-t-elle jamais encouragé ou toléré les doctrines immorales qui tôt ou tard font de l'honune un scélérat? Par son exemple, n'a-t-elle jamais enseigné le mépris de la loi divine, base de toutes les lois, frein de tous les penchants et rè^le de toutes les actions?

Que fait-elle pour intimider le méchant, arrêter la main qui prépare le poison, qui aiguise le poignard ou qui allume dans l'ombre la torche incendiaire? Sans doute, elle lui montre en perspective le déshonneur, le bagne et l'échafaud ; mais elle ne lui montre plus le remords implacable, déchirant son cœur, empoisonnant ses plaisirs du jour et troublant le sommeil de ses nuits ; ni le bagne étemel de Tenfer, auquel ni la faite, ni l'erreur des juges mortels, ni leur faiblesse, ne saurait soustraire le coupable. Ainsi, en laissant répéter aux hommes, et cela tous les jours, sur tous les tons et par de nombreux organes, que Dieu n'est qu'un mot et l'enfer une chimère, la société a rendu impuissant son système d'intimidation.

Le crime une fois commis, que fait-elle pour en prévenir le retour en réhabilitant le coupable? Sait-elle bien que, lorsqu'elle laisse vivre le malfaiteur, le châtiment qu'elle lui inflige doit avoir pour but l'expiation de la faute et l'amendement du coupable, autrement il estim- Tomtl L'homme est ravalé au niveau de la brute; le châtiment n'est plus que le coup de bâton donné au chien qui vous a mordu, et la prison la cage de la hyène en furie. Au lieu d'être une correction, la peine devientune vengeance dépourvue de moralité, qui exaspère le coupable et établit entre lui et la société un duel à mort. N'est-ce pas là, dans la pratique du bagne, la théorie du Gode pénal? Aussi quels résultats?

On affirme que, sur cent forçats libérés, quatre-vingts retournent au bagne ou montent à l'échafaud. Il est pénible de l'avouer, mais on conçoit qu'il doit en être ainsi : Tout homme flétri et non réhabilité sera toujours un être inutile ou dangereux. Or, à la flétrissure civile que les arrêts de la justice impriment au coupable, le séjour

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du ba^e ajoute une flétrissure morale, plus odieuse encore et surtout plus inefifaçable. Le condamné sort du hagne plus pervers qu'il n'y est entré : telle est Finexorable sentence de l'opinion publique. Cette sentence, que l'expérience justifie, fait du libéré un objet de crainte et de défiance universelle. Repoussé de tous les honnêtes gens, il s'abandonne de nouveau à ses mauvais instincts, recherche la société de ses pareils, et devient avec eux le fléau de nos villes et de nos campagnes.

A moins de soutenir que le méchant est incorrigible, ce résultat n'est-il pas la condamnation sans appel du système pénal suivi de nos jours? Système matérialiste, et par conséquent absurde , qui, à force d'humiliation et de rigueur, peut bien éteindre dans l'homme le sens moral et abrutir le coupable , mais le corriger, jamais; le réhabiliter, encore moins. Pourtant corriger le malfaiteur, afin de le réhabiliter, tel est le devoir de la société, et tel doit être le but de toute législation humaine, dès qu'elle laisse la vie au coupable.

Entre le jour où je prenais ces notes à Toulon et celui où je les rédige, il s'est manifesté sur le système pénal un heureux changement dans les esprits. Le gouvernement semble vouloir sérieusement atteindre le but mora- Usateur dlnt nous parlons ; le système cellulaire prend Êiveur; on 'aiq[>elle la religion pour adoucir, en les sanctifiant, les rigueurs de la justice. Ainsi, on veut qye l'opinion publique modifie la sévère, mais juste sentence qu'elle a stéréotypée contre l'affranchi du bagne; on veut que celui-ci cesse d'être un objet de répulsion.

Or, il cessera de l'être lorsqu'on cessera de le mépriser et de le craindre, ef on cessera de le mépriser et de le craindre lorsqu'on saura qu'il n'est plus le même,

qu'il est converti et qu'il en a donné des gages eertains. Tout cela est juste, moral, digne d'une nation civilisée. Seulement nous dirons qu'il faut se garder de détruire d'une main ce qu'on veut édifier de l'autre, et que, s'il importe de réhabiliter le coupable, il importe b^ucoup plus d'empêcher l'homme de le devenir. Quand donc la société aura fait ce qui lui est possible, dans les limites de son organisation et sous l'influence des circonstances, pour prévenir le mal et intimider le méchant, elle avisera, de concert avec la religion, aux moyens de réhabiliter le coupable; alors le système pénal sera vraiment efficace, parce qu'il sera complet et moral. Jusque-là, il faudra s'attendre à bien des mécomptes.

Relativement au système pénitentiaire qu'on veut substituer au bagne, nous dirons encore avec un honune non suspect * : « N'oubliez pas que le régime pénitentiaire est né catholique et qu'il ne peut produire d'heureux fruits qu'en restant fidèle à son origine. » C'est qu'en effet le changement des cœurs est le privilège exclusif de la religion. Si vous gênez son action réparatrice, tous vos efforts seront vains. Au contraire, la laissez-vous parfaitement libre d'instruire, de consoler et de guérir? on peut compter sur le succès. Et pourquoi ne changerait-elle pas le cœur de vos galériens? Elle a bien changé celui du genre humain, ce grand forçat qui s'était dégradé pendant deux mille ans au bagne de l'idolâtrie! Appelez donc franchement la religion à votre aide avec ses prêtres, ses frères, ses sœurs, ses sociétés de charité, et nous verrons bientôt qu'elle a aujourd'hui, comme autrefois, le pouvoir de faire des pierres les plus brutes des hommes inoffensifs, des ci-

* M. Cbrfbebr.

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