‹ Les trois Rome, journal d'un voyage en Italie, accompagné: 1 d'un plan de Rome ancienne et moderne; 2 d'un plan de Rome souterraine ou des catacombes (volume 2)Chapitre 18 sur 155 · NAVIGATION · texte numérisé non relu

NAVIGATION

Autour du grand salon, tout bnliant de glaces et d'incrustations en palissandre, régnaient des panneaux à coulisse servant de portes aux cabines, ou petites chambres à coucher. Sept pieds de hauteur, cinq et demi de longueur, trois de laideur, voilà les dimensions géométriques de chaque pièce. Si on vous disait : Dans ce petit espace doivent tenir de rigueur une chaise, trois lits, trois porte-manteaux, trois honunes auxquels vous ménagerez un corridor, comment résoudriez-vous le problème î Pour vous épargner la peine de deviner la chose, ce qui pourrait être un peu long, je vais vous l'expliquer.

Sur la partie extérieure de la cabine sont fixées trois planches larges d'un pied et demi, et étagées les unes au-dessus des autres à deux pieds environ de distance. Chaque planche porte un matelas de deux pouces d'épaisseur, recouvert d'un drap et terminé par un petit oreiller auquel on peut comparer, pour la mollesse, la pierre nue sur laquelle Jacob reposa sa tête au désert. A la tête du premier lit, élevé d'un pied au dehors du parquet, est la chaise qui sert d'escabeau pour monter aux lits supérieurs. Les porte manteaux sont au bout du corridor, qui, déduction faite de la mesure des lits, conserve une largeur de quarante-cinq centimètres. Quant aux fenêtres, il faut être couché pour les voir. Donc, à c6té de votre oreille, s'ouvre un sabord qui vous procure le triple agrément de respirer la brise rafraîchissante, de voir la vague qui bat les flancs du navire, et, si vous êtes atteint du mal de mer, de vous soulager sans incommoder le voisinage.

Cette miniature d'appartement ne manque pas d'élégance; mais de confortable, c'est une autre question. Du reste pourquoi s'en plaindre? sur mer comme sur

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Wi^ mx jmirs de notre brillante civilisation comme #fix ^m^ plus simples des patriarches, l'homme n'estait ^ lOHJours un pèlerin, et n'est-il pas bon qu'il s'en :»Mvk4ino? Et puis, exerçons notre corps au travail, ^v^s sobres, ayons la conscience tranquille, et le som- }m\\ viendra nous visiter sur le hamac balancé par les \^es> plus sûrement peut-être que dans les lits moel- \<mi de nos appartements dorés.

Aussi, malgré la lame qui venait se briser à notre oreille, peu d'instants suffirent pour nous endormir profondément. Vers les quatre heures du matin, je m'aperçus, au roulis du bâtiment, que la mer était fortement agitée; je montai sur le pont, afin de jouir de ce spectacle si imposant en lui-même et si nouveau pour moi. Les étoiles brillaient au firmament, un grand silence régnait parmi l'équipage : les passagers dormaient; le pilote seul veillait au gouvernail, l'œil fixé sur sa boussole; près de la proue étaient assis deux personnages qu'à leur langue je reconnus pour Espagnols. L'un était un i»eligieux hiéronymite, vieillard vénérable par ses cheveux blancs, par son costume antique, par sa belle barbe qui lui descendait jusqu'à la poitrme, et surtout par le calme et la dignité de sa noble figure; l'autre était un jeune militaire, aux cheveux noirs, à l'œil vif, aux allures brusques, à la parole saccadée : tous les deux, bannis de leur patrie, s'en allaient attendre des jours meilleurs à Rome, l'asile de toutes les infortunes.

La conversation, empruntant successivement le caractère de chaque interlocuteur, était tour à tour grave et animée. « C'est à tort, disait le vieillard à son jeune ami, que vous murmurez contre la Providence. Sa conduite est pour vous un mystère, je le sais; mais vous devez savoir que les événements politiques dont nous

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sommes les victimes, les désordre^ apparents qui vous choquent dans les œuvres du Créateur ne sont que les agents dociles de son infaillible sagesse. J'avais votre âge lorsque je partis pour le Mexique. Avant de m*embarquer je n'avais vu l'Océan, les marins et leurs manœuvres que dans mes livres. On leva l'ancre à la tombée de la nuit. Aussitôt voilà tous les hommes de l'équipage dans un mouvement perpétuel; leurs opérations, si variées, si extraordinaires; le navire lui-même, qui allait tantôt à droite, tantôt à gauche, suivant l'impulsion d'une force qui m'était inconnue; tout ce spectacle, auquel je ne comprenais rien, me jeta dans un étonnement et une frayeur vraiment risibles.

« Ce fiit bien pis lorsqu'au point du jour nous'fumes accueillis par un gros temps. Le navire, battu par les flots ou soulevé par les vagues, chancelait comme un homme ivre, et retombait tantôt sur le flanc, tantôt sur la quille; je me crus mort. Les manœuvres de l'équipage, qui auraient dû me donner un peu de confiance, achevaient de me désespérer. Je voyais tous ces hommes allant et venant conmie des maniaques : les uns descendaient à la cale, les autres grimpaient aux cordages, se mettaient à califourchon sur les vergues, haussaient, baissaient, tournaient les voiles en tous sens; ceux-là fermaient les écoutilles, bouchaient les sabords; ceux-ci travaillaient à la pompe, et tout cela se faisait au milieu d'un échange continuel de cris, de mots, de signes auxquels je ne comprenais rien : je crus voir l'image du chaos ; à mes yeux l'équipage avait perdu la tête et agissait complètement au hasard.

« Tremblant et déconcerté, je descendis machinalement dans la chambre du pilote. Là je trouvai un vieillard à la tête diauve, à la physionomie méditative; il

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était seul, recueiUi et pensif, Toeil fixé sur une carte marine. Tantôt je le voyais mesurer avec le cadran la hauteur du soleil, et marquer avec précision les degrés du méridien; tantôt examiner sur la boussole la déviation polaire. Autour de sa chambre étaient suspendus des astrolabes, des montres marines, des télescopes. Je m'aperçus qu'il se servait de toutes ces choses, dont j'ignorais l'usage, pour la direction du navire. Je m'aperçus encore que de sa cabine il envoyait tous les ordres à l'équipage, qui les recevait dans un respectueux silence et courait les exécuter. Je compris alors que toutes les opérations, inintelligibles pour moi, qui s'accomplissaient dans les diverses parties du bâtiment, étaient préparées, ordonnées, calculées avec sagesse pour le salut du vaisseau. Je ne les comprenais pas mieux pour cela ; néanmoins, la haute idée que j'avais de la science et de l'habileté du pilote sufiBt pour me rassurer pleinement, jusqu'au terme de notre navigation.

tt Jeune homme, le monde est un océan , la société un navire que Dieu conduit; les hommes, leurs passions, les créatures, les événements divers sont les cordages, les mâts, les voiles, les ancres, les astrolabes et les matelots de la Providence. Vous ne comprenez rien au jeu combiné de tous ces instruments, et vous tremblez, et vous vous récriez 1 Mon ami, faites comme moi, entrez dans la chambre du pilote. En voyant la sagesse infinie, la main sur le gouvernail, l'œil fixé sur le but, l'univers entier soumis à ses lois, vos frayeurs s'évanouiront, vous rougirez de vos murmures, et votre cœur reposera doucement dans la confiance et la paix. » Le jeune militaire leva les yeux au ciel, inclina la tête et approcha de ses lèvres la mam du vieillard qu'il mouilla de ses larmes; puis il se tut et s'enveloppa dans son manteau.

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Cette conversation, dont je n'avais pu saisir que la fin, me frappa si vivement que j'en fiis préoccupé pendant le reste de la traversée.

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Cuisine italienne. >— Vue intérieure de Gênes. — Influence française. — Esprit religieux. — Anecdote.

Il était onze heures du matin , le soleil brillait de tout son éclat, lorsque nous saluâmes Gènes la superbe. Vue du côté de la mer, cette ville de marbre offre un aspect magnifique. Assise sur un plan incliné, la seconde reine du moyen âge, la patrie de Colomb, baigne ses deux pieds dans la mer et appuie gracieusement sa tète à des montagnes couvertes d'une riante verdure et couronnées par d'importantes fortifications. Avant de franchir les rayons de l'octroi maritime, on jeta l'ancre. Aussitôt voici venir une flotte entière d'embarcations légères, destinées à transporter les voyageurs au bureau de la police. Sur la rive, près de cet antre de Plutus, antre étroit, sombre et enfumé, vous attendent des nuées de harpies et de vautours appelés facchini, qui sautent dans votre nacelle, s'emparent de vos effets et vont les jeter aux pieds de l'argus en uniforme, qui, il faut le dire à sa louange, bouleverse impitoyablement vos bagages, sans demander de rétribution.

Sa visite achevée, les portefaix se précipitent de nouveau sur vos malles et vos valises,et, moyennant finance, les portent aux hôtels de leur choix. A cette cohue ajoutez les valets de restaurants, les garçons d'hôtels, les ciceroni, les voiturins qui se disputent vos personnes et l'honneur de vous servir, et tout cela en même

temps et dans un langage qui n'est celui d'aucun peuple civilisé. C'est à ne savoir de quel côté donner de la tète, et le malheureux voyageur se laisse faire. Précédés, suivis, entourés par je ne sais combien de ces figures inhumaines, nous arrivâmes à Yhôtel des Étrangers.

Nous venions de subir un jeûne d'environ vingtquatre heures : l'air de la mer ouvre lappétit, nous étions pressés de faire connaissance avec la cuisine génoise* Notre première séance gastronomique en pays étranger mérite une mention, si ce n'est honorable, du moins détaillée. Au centre d'une grande pièce carrée, nue, grisâtre, tapissée d'une vieille armoire, s'élevait une table couverte d'un tapis de laine, rouge, bleu et jaune, sur laquelle une nappe jadis blanche, ornée de trois œufe frais, ou soi-disant tels, de dix pains de la grosseur du pouce, et de quatre petits vases en verre que nous primes pour des salières.

À la vue de cet étrange couvert, nous nous aperçûmes que nous avions décidément passé les frontières de la Gaule Transalpine : la nature des mets et leur préparation achevèrent de nous apprendre que nous étions en pays étranger. Avec la pointe de son couteau, un de nos jeunes amis, ennemi juré du sucre de canne ou de betterave, prend un peu de cette poudre blanche contenue dans les vases de verre, la dépose dans son œuf, croyant y mettre du sel, et mange avidement. Tout à coup une grimace modèle, accompagnée d'un rire homérique, trahit une méprise : le sel était du sucre.

L'expérience nous servit, mais ne corrigea pas notre aflamé. On venait d'apporter dans une large soucoupe cinq ou six légumes, dont la physionomie douteuse les fit confondre avec des radis. Francis saisit le plus gros, dans lequel il plongea vivement les incisives. Le malheu-

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reux ! il avait mordu dans xmpeperone, espèce de poivre long ou de piment à brûler le palais. Sa bouche se fendit jusqu'aux oreilles, et ses lèvres et sa langue, comme trois ressorts qui se détendent à la fois, donnèrent à la plante maudite le congé, sinon le plus poli, du moins le plus prompt qui se puisse imaginer.

Nous comptions, pour nous dédommager, sur une soupe que nous avions demandée en bon italien, mais dont nous avions omis d'indiquer la nature. Voici donc venir en grande cérémonie un plat long, chargé de mac' caroni tout imprégnés de beurre chaud, et d'une telle dimension que nous aurions pu les manger d'un étage à l'autre : qu'on juge de notre désappointement. Enfin on servit un merlan cuit à l'eau : pour en corriger la fedeur, il était accompagné d'un citron raccomi dont la meilleure presse hydraulique n'aurait pas fait sortir une goutte de jus. Tel fut, avec des poires culotte de Suisse^ notre premier repas sur la terre étrangère. Gomme toutes les autres, la médaille des voyages a aussi son revers.

La beauté de Gênes nous fit oublier sa mauvaise cui^ sine. La via Novissima, pavée ou plutôt parquetée en larges dalles disposées en queue d'aigle, bordée de larges trottoirs et embellie par de magnifiques palais, justifie ce qu'on a dit de Gênes, qu'elle semble avoir été bâtie pour un congrès de rois. Au portail de différentes églises vous voyez suspendus plusieurs anneaux des chaînes qui fermaient le port de Pise et que les Génois parvinrent à rompre pendant la nuit. Ils sont là comme des trophées de cette glorieuse victoire, et comme un hommage rendu par les vainqueurs au Dieu des batailles.

Le matelot-serrurier qui trouva le sectel ôl^ Xstmt

robstacle, est en grande estime dans sa patrie. Hcmneur au peuple fidèle à la reconnaissance ! Le souvenir, les louanges et les récompenses nationales encouragent les belles actions, et chez les nations chrétiennes la religion les immortalise en les consacrant. Suivant Tusage à la fois touchant et sublime, chaque année, depuis tant de siècles, la population génoise s'assemble au tombeau de l'humble marin, et on dit une messe pour le repos de son âme.

En parcourant les divers quartiers de la ville, au milieu d'une foule nombreuse de promeneurs él^ants et d'équipages superbes, deux choses frappent l'étranger : l'influence de l'esprit français, et la présence de l'esprit religieux. Nos modes régnent en souveraines sur les classes élevées de la société cisalpine. Je ne fus pas médiocrement étonné de retrouver nos jeunes franœsy avec le bouquet de barbe, les cheveux longs, le pantalon à sous-pieds, le cigare à la bouche, les habits suivant la coupe et les couleurs du dernier goût parisien.

J'entendais parler français tant bien que mal : je lisais notre langue sur les enseignes des magasins ; j'en étais fier, et je me disais tout bas : Pourquoi, hélas ! doit-on redouter que nos chers voisins nous copient en toutes choses? Pourquoi doit-on craindre pour eux l'envahissement de l'esprit français? Copiez nos modes, étudiez notre langue, rien de mieux; mais gardez-vous d'accepter nos doctrines autrement que sous bénéfice d'inventaire; sans cela elles verseraient le poison dans vos entrailles. Votre société, à tout prendre, si heureuse et si paisible, serait bientôt en proie à d'horribles convulsions; et qui sait si une crise ne l'emporterait pas? Combien de fois cette première remarque, ces vœux, ces craintes, se sont renouvelés dans le cours de mon

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